XVIIIe SIÈCLE, SIÈCLE HUMAIN, SIÈCLE DES IDÉES
LA LITTÉRATURE EXPRESSION DE LA SOCIÉTÉ
Selon le mot de Bonald, la littérature est l'expression de la société. Ce mot ne s'applique-t-il pas tout particulièrement au XVIIIe siècle ?
On retrouve dans Homère les idées religieuses, morales et politiques des vieux Achéens, leurs mœurs et leurs goûts ; dans Horace la philosophie sceptique et épicurienne, le besoin de paix et de repos des contemporains d'Auguste ; dans Bossuet la religion sage et raisonnable, le sens de l'autorité, la discipline, la parfaite santé morale qui caractérisent le grand siècle. Ainsi chaque écrivain reflète au moins quelques-unes des tendances de son temps et, si on considère l'ensemble de la littérature, on peut toujours y voir l'expression de la société. Cela est particulièrement vrai du XVIIIe siècle.
I. C'est une période de vie mondaine très brillante.
On vit pour le monde... la plus grande partie du temps se passe dans les salons, dîners, réceptions, conversations... La duchesse du Maine, Mme du Deffand, Mme Geoffrin... Aussi les genres traités sont-ils ceux qui peuvent servir de prétexte à réunions mondaines ou permettent d'y briller... Tragédie, comédie, satires, petits vers galants, épigrammes... Le lyrisme est totalement absent. "Le cours des idées, dit Mme de Staël, a été depuis un siècle tout à fait dirigé par la convention. On pensait pour parler, on parlait pour être applaudi et tout ce qui ne pouvait se dire semblait être de trop..."
II. C'est une époque frivole et même corrompue.
Il suffit d'évoquer la Régence et Louis XV, Mme de Pompadour, Mme du Barry. Jamais les mœurs n'ont été aussi libres. Un ménage régulier et uni devient presque un ridicule. Les lettres, les comédies, les romans reflètent bien cet état d'esprit... Le succès de la Pucelle... Même Montesquieu se croit obligé de sacrifier au goût du public... Le libertinage dans les Lettres Persanes et dans l'Esprit des Lois.
III. C'est une période d'incrédulité railleuse et combative.
Les esprits se détachent de la religion, l'incrédulité est à la mode, le sceptre passe du catholicisme à la "philosophie", qui doit chasser le "fanatisme" et la "superstition" et, répandant partout les "lumières", assurer le bonheur du genre humain... Presque tous les grands écrivains du XVIIIe siècle sont ou indifférents en matière religieuse ou incrédules ou violemment hostiles... Montesquieu, Chénier, Voltaire, Diderot, d'Alembert et l'Encyclopédie.
IV. C'est le triomphe du rationalisme.
Jamais on n'a eu tant confiance en la raison humaine, et dans tous les domaines. Jamais on n'a tant abusé du raisonnement. L'esprit étouffe le cœur (Fontenelle), jusqu'à ce que dans la deuxième moitié du siècle, une réaction violente se produise dont Rousseau est le principal représentant, mais qui se manifeste un peu partout... Alors la sensibilité reprend ses droits et elle devient même de la sensiblerie.
Enfin le XVIIIe siècle est le siècle qui a préparé et fait la Révolution, et la Révolution s'est opérée dans les esprits bien avant de se traduire dans les faits. C'est dans les salons qu'ont été fabriqués les explosifs qui devaient faire sauter l'ancienne société française (Voltaire, Rousseau, Beaumarchais).
LE XVIIIe SIÈCLE, SIÈCLE HUMAIN
Ernest Lavisse (historien français et mort en 1922) a dit dans un discours à des enfants : "J'ai appris à aimer le XVIIIe siècle malgré ses illusions, parce qu'il a été un siècle humain succédant à un siècle dur."
Le XVIIIe siècle est le siècle de la perfection classique. Au point de vue littéraire, le XVIIIe lui est bien inférieur. Cependant Michelet le préfère au précédent. Et Lavisse... Comment s'explique ce jugement ?
I. En quoi le XVIIe siècle fut-il un siècle dur ?
a) C'est le siècle de l'autorité, de la discipline. Absolutisme de Louis XIV qui impose son autorité dans tous les domaines, même en art et en littérature. Triomphe du grand, du solennel, goût de la règle et de la symétrie. Versailles. Ni fantaisie ni spontanéité. Un La Bruyère se sent contraint...
b) C'est le siècle du jansénisme, religion austère, froide, sévère pour la nature humaine... Les laïcs mêmes sont pessimistes. La Rochefoucauld, La Bruyère et même les poètes, La Fontaine, Molière sont sans illusion sur l'homme et sur la société.
c) C'est le siècle de la raison, du bon sens... On n'est pas sensible, on ne se préoccupe guère des humbles, des petits, du peuple qui ne compte pas pour les beaux esprits. Mme de Sévigné...
II. En quoi le XVIIIe siècle fut-il un siècle humain ?
a) C'est le siècle des grandes revendications sociales... Les campagnes de Voltaire en faveur de la tolérance. Le mouvement philosophique : on se préoccupe surtout d'une meilleure organisation de la société... Les réformes de Turgot, Rousseau et les principes de 89...
b) Et Rousseau prêche non seulement les droits de l'homme, mais les droits du cœur... Avec lui triomphe la sensibilité qui dégénère même en sensiblerie... Les attendrissements deviennent à la mode. On aimera à pleurer.
III. Quelles ont été ses illusions ?
a) Bonté naturelle de l'homme.
b) Croyance au progrès indéfini et nécessaire.
c) Croyance que de bonnes institutions rendraient nécessairement les hommes meilleurs et feraient régner le bonheur et la vertu, sans efforts de la part des particuliers...
On peut ne pas partager l'avis de M. Lavisse. On sait ce qu'ont donné les idées de Jean-Jacques traduites dans les faits. Quant au XVIIe siècle, il n'a pas été aussi dur qu'il le paraît au premier abord. Des voix se sont élevées en faveur du peuple (Racine, La Bruyère, Fénelon)... il a été le siècle des St Vincent de Paul et des J.-B. de la Salle... Et on peut penser qu'il y a plus d'humanité véritable dans Pascal ou Molière que dans Voltaire ou J.-J. Rousseau. Ni la vertu ni même la charité ne sont une affaire de sentiment.
LA LITTÉRATURE EST UNE ARME
"Au XVIIIe siècle la littérature n'est plus seulement un art mais une arme ; tout écrivain a calculé que son talent est une force comme la fortune, la naissance, et une force dont il faut se servir."
Le XVIIIe siècle, en littérature, continue le XVIIe : les principes et les genres sont les mêmes, si ce n'est qu'au lieu d'imiter directement les Grecs et les Latins, on imite leurs imitateurs... Boileau, Racine, Molière sont devenus les véritables anciens. Mais l'inspiration est différente. La littérature cesse d'être un art pur, elle devient une arme...
I. Au XVIIe siècle elle était seulement un art.
a) Les grands classiques ne se proposaient que de plaire et de toucher par la peinture vraie des sentiments et des passions... Racine, La Fontaine, Molière, etc.
b) Sans doute, ils ne font pas abstraction du point de vue moral... les moralistes même abondent (Pascal, La Bruyère, La Rochefoucauld) et tous les écrivains se posent plus ou moins en moralistes et le sont véritablement : ils veulent corriger et instruire. (La Fontaine, Molière, etc.). Mais ils ne se donnent pas comme novateurs et acceptent la morale traditionnelle.
c) Surtout ils respectent les institutions, ils ne veulent pas révolutionner la société et n'ont pas de revendications à faire valoir ; ils ne croient pas que leur talent leur crée des droits particuliers ou leur soit un titre pour gouverner les hommes ou réformer le gouvernement. Louis XIV, d'ailleurs, veillait à ce qu'ils ne sortent pas de leur domaine. (Le mémoire de Racine sur les misères du temps.)
d) Quand ils bataillent, ce sont des luttes purement littéraires (querelles du Cid, d'Andromaque, Satires de Boileau, etc...) La polémique est souvent agressive, violente et injurieuse... Mais ils ne se servent jamais de leur talent comme d'une arme à des fins qui ne sont pas littéraires... sauf Pascal dans les Provinciales... Ce qui est l'exception au XVIIe siècle deviendra la règle au XVIIIe.
II. Au XVIIIe siècle la littérature est une arme.
a) La littérature devient un instrument de propagande pour des doctrines politiques, sociales ou religieuses... Je vous invite à comparer déjà les Lettres persanes aux Caractères... Les "philosophes", l'Encyclopédie, Diderot, Voltaire, Rousseau.
b) Même dans les genres purement littéraires, l'art n'est plus désintéressé. L'écrivain veut répandre ses idées, mettre en circulation des principes nouveaux, réformer la société, etc. (tragédies, comédies, romans).
c) Aussi les écrivains deviennent les rois de l'opinion. Leur situation et leur prestige s'accroissent. Leur talent devient vraiment une force analogue à la naissance, à la fortune, avec laquelle on est obligé de compter. Voltaire... Les grands ne les considèrent plus comme "domestiques" ou amuseurs...
d) Cette force, ils la mettent au service de l'incrédulité et de la Révolution ; elle a été terriblement efficace.
On peut le regretter, pour l'art qui y perd quelque chose de sa sérénité. Par réaction, on verra apparaître au XIXe siècle la doctrine de "l'art pour l'art". Mais, en fait, la plupart des écrivains ne se désintéresseront pas des luttes de leur temps et beaucoup se croiront une mission (Hugo, etc.).
LE XVIIIe SIECLE, SIECLE DES IDEES
On a dit du XVIIIe siècle qu'il était, proprement, le siècle des idées. Que faut-il entendre par là ?
Le XVIIIe siècle a été nettement inférieur au XVIIe au point de vue littéraire. Voltaire lui-même le sentait : "Le génie n'a qu'un siècle, disait-il ; après quoi il faut qu'il dégénère". Mais on lui fait gloire d'avoir mis en circulation des idées nouvelles et fécondes. C'est le siècle des idées. On lui doit :
I. L'idée moderne de science (Bayle, Fontenelle, L'Encyclopédie, Voltaire).
Il y avait eu de grands savants au XVIIe siècle, mais c'est au XVIIIe que l'idée de science se précise. On se désintéresse des spéculations métaphysiques et l'on réserve le mot science à la connaissance rationnelle et positive des phénomènes sensibles (physique, chimie, histoire naturelle). Aucune place à l'autorité et à la tradition. Méthode : observation, expérience, raisonnement. (Cf. La dent d'or de Fontenelle.) C'est l'histoire naturelle qui a alors le plus de succès (Buffon)... On essaie d'y souder les sciences morales et sociales, qu'on traite par les mêmes méthodes, l'homme étant considéré comme devant à la sensation et ses idées et les institutions de la société.
II. L'idée de progrès (mêmes auteurs).
Elle est déjà dans Pascal et dans Perrault ; Fontenelle l'a développée dans la digression sur les Anciens et les Modernes... L'humanité comparée à un seul homme qui va toujours en étendant ses connaissances et en se perfectionnant... Le progrès apparaîtra bientôt indéfini et nécessaire, et le progrès moral et social nécessairement lié au progrès matériel (Condorcet), ce qui est une idée fausse, car la civilisation est souvent unie à la corruption, comme le montrera Jean-Jacques qui substitue à l'idée de progrès l'idée d'évolution, et elle est chose fragile et instable.
III. L'idée de liberté civile et politique, d'égalité devant la loi (Montesquieu, Voltaire). Influence anglaise : la loi substituée à l'arbitraire, guerre aux privilèges et aux abus, gouvernement représentatif, justice égale pour tous, etc.
IV. L'idée de tolérance et de liberté de conscience. Cette idée n'était pas absolument nouvelle, mais elle a de plus en plus pénétré dans la société, grâce à Montesquieu, à l'Encyclopédie et aux campagnes de Voltaire.
V. L'idée de démocratie avec tout ce qu'elle comporte. Chez tous les philosophes, on prend l'habitude de considérer les hommes moins comme des sujets que comme des citoyens, moins comme des Français que comme des êtres en soi ayant des devoirs et des droits égaux de par le fait seul de leur naissance. On trouverait les éléments de la Déclaration des Droits de l'homme dans Montesquieu et dans Voltaire. L'idée de Souveraineté populaire ne se trouve que dans Rousseau, dont le Contrat social est fondé sur l'égalité foncière de tous les hommes. Ces idées sont devenues des dogmes au XIXe siècle et elles en ont dirigé toute l'évolution.
Pour prendre connaissance du billet précédent cliquez sur le lien ci-dessous :
http://yvesvianney.over-blog.com/le-retour-de-chateaubriand
vous pourrez lire un article sur "LE RETOUR DE CHATEAUBRIAND"...
La littérature française du XVIIIe siècle s’inscrit dans une période le plus souvent définie par deux dates repères : 1715, date de la mort de Louis XIV, et d’autre part, 1799, date du coup d’État de Bonaparte qui instaure le Consulat et met d’une certaine façon fin à la période révolutionnaire. Ce siècle de transformations économiques, sociales, intellectuelles et politiques est riche d’une multiplicité d’œuvres qui peuvent se rattacher, en simplifiant, à deux orientations majeures : le mouvement des Lumières et ses remises en cause des bases de la société et, par ailleurs, la naissance d’une sensibilité que l’on qualifiera postérieurement de préromantique.

