FOLIE DE CHARLES VI

par Yves Vianney

publié dans ÉVOCATIONS HISTORIQUES

Comme Augustin Thierry, MICHELET utilise les chroniques : pour le récit que vous pouvez entendre dans cette vidéo et qui est tiré du tome IV de l'HISTOIRE de FRANCE (1840), il s'appuie sur des renseignements puisés dans le manuscrit anonyme du religieux de Saint-Denis. Mais son imagination donne un relief singulier à la scène ; nul plus que lui n'a le don de ressusciter le passé. Michelet nous ramène ici aux sombres années du XIVe siècle. Les grands conspirent contre le jeune souverain de vingt-six ans que sa sage administration et la victoire de Roosebeke qu'il a remportée sur les Flamands ont fait surnommer le Bien-Aimé. Avec la complicité des oncles du roi, le duc de Bretagne a voulu assassiner Clisson, connétable de France. Charles VI décide, en plein été de l'an 1392, de marcher contre le rebelle. Alors survient une catastrophe qui va plonger le royaume dans les guerres civiles.

 

 

 

DOCUMENT

 

Michelet a puisé dans les récits de l'anonyme de Saint-Denis, de Juvénal des Ursins et de Froissart, et dans les grandes chroniques de France. Voici l'essentiel du récit de Froissart, mis en français moderne : 

 

Tandis qu'il chevauchait dans la forêt du Mans, un avis d'une haute signification lui fut donné, dont il eût été bien avisé de tenir compte, avant d'aller plus avant. Il se présenta soudain un homme, tête nue, déchaussé et vêtu d'une pauvre cotte de bure blanche ; et l'on voyait bien qu'il était fou plutôt que sage ; et il se lança entre deux arbres, hardiment ; il prit par les rênes le cheval du roi et l'arrêta net ; et il dit au roi : "Roi, ne chevauche pas plus avant, mais retourne, car tu es trahi." Cette parole entra dans la tête du roi qui était faible, et il en fut tout ému. A ces mots les soldats se précipitèrent et frappèrent rudement sur les mains qui avaient arrêté le cheval, si bien que l'homme le lâcha et demeura derrière ; et on ne tint pas plus compte de sa parole que de celle d'un fou. Or ce fut folie car ils auraient dû s'arrêter, examiner l'homme, savoir ce qui lui faisait dire de telles paroles et d'où elles lui venaient ; mais on n'en fit rien, on le laissa derrière, et on ne sait ce qu'il est devenu... Dans l'état où le roi se trouvait, il n'aurait pas dû chevaucher ce jour-là, ni à cette heure...

Jamais il ne fit si chaud. Le roi avait revêtu un justaucorps de velours noir, qui lui tenait chaud, et il avait sur sa tête un simple chaperon écarlate, et un chapelet de grosses perles blanches que la reine, sa femme, lui avait donné au moment des adieux. Un page chevauchait derrière lui et portait sur sa tête un chapeau de Montauban, fin, clair et net, tout d'acier, qui resplendissait au soleil, et derrière ce page chevauchait encore un page du roi qui portait une lance vermeille, garnie d'un étendard de soie ; et la lance avait un fer large, clair et fin.

Tandis qu'ils chevauchaient en cet équipage, le page qui portait la lance du roi sortit du rang ou s'endormit, et n'y pensait plus ; et il laissa tomber cette lance et le fer sur le chapeau d'acier que l'autre page avait sur la tête. Les aciers retentirent dans le choc. Le roi, qui était juste devant eux, tressaillit soudain et son esprit s'émut, car il avait encore en imagination l'impression des paroles que le fou ou le sage lui avait dites en la forêt du Mans ; et il s'imagina qu'une grande troupe de ses ennemis courait sur lui pour le tuer. Ainsi abusé, il perdit la tête ; éperonnant son cheval, il fit un bond en avant, tira son épée, et se retourna sur ses pages mais sans les reconnaître, eux ni aucun autre. Il se crut en pleine bataille et environné d'ennemis. Levant son épée pour frapper, peu lui importait sur qui, il s'écria : "En avant, en avant sur ces traîtres." Les pages virent le roi enflammé et s'effrayèrent à juste titre ; ils crurent l'avoir courroucé et éperonnèrent leurs chevaux.

(Froissart raconte assez longuement les péripéties de la folie du roi. Il continue.) Finalement, quand il fut bien lassé...un chevalier de Normandie, qui était son chambellan et qu'on nommait Guillaume Martel, vint par-derrière, enlaça le roi et le maintint. Alors les autres seigneurs s'approchèrent, on lui enleva son épée, on le coucha sur son cheval après lui avoir ôté son justaucorps pour le rafraîchir. Alors arrivèrent ses trois oncles et son frère. Mais il ne les reconnut pas, les yeux lui tournaient étrangement dans la tête et il ne parlait à personne. (On le ramena au Mans en cet état, termine Froissart ; les médecins diagnostiquèrent une crise de folie.)

Commenter cet article