HUON DE BORDEAUX

par Yves Vianney

publié dans LES CHANSONS DE GESTE , Huon de Bordeaux , Bordeaux , Les prosateurs du Moyen Âge , Moyen Age , contes , récits , exposé , poètes

Exposé sur les contes et récits des poètes et prosateurs du Moyen Age

 

3ème et dernière partie du chapître : Les Chansons de Geste

 

Huon de Bordeaux est une Chanson qui fait partie de la Geste du roi et qui date de la fin du XIIe ou du début du XIIIe siècle. Mais elle n'est pas animée du souffle épique de la Chanson de Roland ou de celle de Guillaume d'Orange. Le genre s'est transformé au cours du XIIe siècle : les récits légendaires se sont enrichis d'épisodes purement imaginaires ; beaucoup de Chansons de la fin du XIIe siècle ne sont que des remaniements de Chansons anciennes. Certaines d'entre elles deviennent même de véritables romans d'aventures, où les personnages comme leurs prouesses sont de pure invention. Tel est le cas de HUON DE BORDEAUX. Certes, ce poème garde la forme des vieilles Chansons : le vers décasyllabe et la laisse monorime et l'esprit des premières Chansons de la Geste du roi : le héros est un vassal de Charlemagne qui part en Orient sur l'ordre de son suzerain et qui reviendra lui rendre compte de l'accomplissement de sa mission ; il aura sans cesse lutté, au cours de son expédition, comme un champion de la foi chrétienne. mais nous allons voir que ses aventures sont pour une grande part du domaine de la pure féerie : l'inspiration romanesque s'est substituée à l'inspiration héroïque.

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Huon au palais de "l'Orgueilleux"

 

Huon est le fils de feu Seguin, duc de Bordeaux. Ayant tué, par suite d'une méprise, un fils de Charlemagne que notre conteur nomme Charlot, il est condamné par l'empereur à porter à l'émir Gaudisse, roi de Babylone, un message qui le somme d'envoyer de multiples présents à Charlemagne, et notamment les tresses de sa barbe et quatre molaires de sa mâchoire. Quinze messagers sont déjà partis pour accomplir cette périlleuse mission : aucun n'est revenu. Huon accepte et part. Après avoir abordé en Palestine, il se dirige vers Babylone. En cours de route, il fait la connaissance d'un enchanteur : le nain Obéron, qui lui donne un cor magique grâce auquel il pourra, en cas de nécessité urgente, appeler au secours son protecteur et venir à bout de sa mission. Mais Obéron lui a fait un certain nombre de recommandations, entre autres celle de ne pas s'attarder à vouloir entrer au château de Dunostre, habité par l'Orgueilleux, un ennemi du nain, et gardé par deux robots : deux hommes en fer armés chacun d'un fléau avec lequel ils battent sans arrêt devant la porte. Huon, qui incarne l'esprit d'aventure, est bien décidé à ne tenir aucun compte de la recommandation d'Obéron.

 

Le jeune Huon s'en va droit vers Dunostre ; il a emporté avec lui le cor d'ivoire. Il a tant et si bien marché qu'il arrive à l'entrée où il trouve les deux hommes tels qu'obéron les lui a dépeints. Ils sont tout en fer et chacun tient un fléau dans ses mains : Huon a peur, car pas un instant, hiver ou été, ni l'un ni l'autre ne s'arrête de battre. Il n'est pas un oiseau dans toute la création, si rapide soit son vol, qui puisse passer et entrer dans le palais sans être frappé à mort. Le jeune Huon longtemps les considère et essaie, en invoquant Dieu, de conjurer leur pouvoir, mais leur fléaux ne cessent de battre. Huon implore Dieu tout-puissant et la Vierge en qui il s'incarna ; il cherche avec une impatience anxieuse un moyen d'entrer dans le palais. C'est alors que ses regards se portent vers la droite et qu'il avise un bassin d'or pendu à un pilier : il y était solidement fixé. Dès qu'il l'a vu, Huon s'en va de ce côté. Ecoutez bien ce qu'il imagina : il tire du fourreau l'épée dont Seguin l'arma chevalier et il frappe sur le bassin trois coups retentissants qui résonnent dans le palais.

Le fils de Seguin, le duc de la cité de Bordeaux, a frappé sur le bassin d'or fin trois coups de toutes ses forces. Or dans le palais se trouvait une jeune fille : Sébile était son nom, grande était sa beauté. Dès qu'elle entend résonner le bassin d'or, elle vient à la fenêtre et voit Huon qui voudrait bien entrer. Elle ne le connaît point, et pourtant elle fond en larmes ; elle se retire toute bouleversée : "Mon Dieu, dit-elle, vrai roi de majesté, quel est cet homme qui veut ici entrer ? hélas, si le géant l'apprend, il s'empressera de l'étrangler et de le faire disparaître. Y en eût-il un millier comme lui, il les aurait bien vite tués et mis en pièces. Hélas ! dit-elle, puis-je savoir en vérité s'il ne serait pas natif de France et s'il ne viendrait pas de là-bas ? Il faut que j'aille encore un peu le regarder." Elle s'en va du côté de la grande porte et met la tête à l'une des fenêtres : elle voit les armes dont il est équipé qui portent une croix d'or fièrement dessinée : il y en avait trois, sachez-le bien, sur ses armes, très richement ornées. Quans elle les vit, la jeune fille au clair visage, elle reconnut qu'il était bien natif de France : "Hélas ! dit-elle, il est né dans le pays que mon coeur doit aimer plus que tout autre ; tout est perdu si le géant l'apprend." Elle ne s'attarde pas davantage et s'en va droit à la chambre où dormait l'Orgueilleux : Dieu veuille qu'il ne s'éveille pas ! Quand la jeune fille voit le monstre dormir, elle se retire et pousse un grand soupir, puis, sans attendre, elle court ouvrir le guichet.

Elle a ouvert le guichet, la demoiselle : l'air s'y engouffre et arrête l'engin. Car les deux batteurs étaient réglés de telle façon que, dès le guichet ouvert, leurs bras tombaient, immobiles. Alors le jeune Huon entra dans le palais. La demoiselle s'enfuit et courut très vite jusque dans sa chambre. Aussi la déconvenue d'Huon, sachez-le, fut cruelle, quand il vit qu'il ne pouvait lui parler. Quand il vit qu'il ne pouvait parler, il eut le coeur dolent et affligé. Grande était sa perplexité, car il y avait tant de chambres, de corridors et d'escaliers qu'il ne savait de quel côté se tourner. Il se mit à errer à travers le palais et voici qu'il découvre auprès d'un pilier des hommes gisant sur le sol, les pieds coupés : il en compte quatorze. Quand il les eut bien examinés, il alla les remuer l'un après l'autre, mais ils n'eurent garde de prononcer une parole. "Par ma foi, dit Huon, il ne fait pas bon demeurer en ce lieu. C'est le diable lui-même qui m'y a fait entrer ; allons-nous en, je n'y veux plus rester." Il revint au guichet, il voulut le franchir, mais les fléaux s'étaient remis à battre : "Par ma foi, dit Huon, me voilà pris. Puisse Dieu venir à mon secours, sinon, je le vois bien, je ne pourrai échapper d'ici."

Il revient sur ses pas à travers le palais. Il écoute, le jeune chevalier : il entend la demoiselle qui pleure. Il va du côté où il l'entend gémir, puis il entre dans la chambre où elle se trouvait. Huon la voit, il la salue : "Dame, dit-il, Dieu vous garde ! Est-ce que vous allez savoir parler mon langage ? Ma douce amie, de grâce, qu'avez-vous ? 

- Sire dit-elle, j'ai grand pitié de vous. Si le maître du logis s'éveille, Seigneur Dieu, vous êtes un homme mort.

- Comment ! dit huon, au nom du Dieu de majesté, savez-vous donc, dame, parler français ? - Sire, dit-elle, oui, avec l'aide de Dieu. Car je suis née en France, et si j'ai grand pitié de vous, c'est que j'ai vu la croix que vous portez ; pour l'amour de vous j'ai le coeur plein d'angoisse. - Dame, dit Huon, pour Dieu, ne me cachez point en quelle terre, en quel lieu vous êtes née, noble demoiselle. - Certes, dit-elle, vous le saurez : je suis née au bourg de Saint-Omer, et je suis la fille du comte Guinemer, la nièce de Seguin, le duc de la cité de Bordeaux." Quand Huon l'entend, il court l'embrasser, trois fois il lui donne un baiser sur la joue, en témoignage d'affection, puis il s'écrie : "Dame, grâce à Dieu, vous êtes ma cousine, vous ne pouvez l'ignorer plus longtemps, je vous le dis, sur mon âme de chrétien, je suis le fils de Seguin au clair visage. Mais dites-moi, au nom du Dieu de majesté, qui donc vous a, dame, conduite jusqu'ici ? - Sire, dit-elle, certes vous le saurez : mon père était venu en pélerinage au Saint-Sépulcre ; il m'aimait tant qu'il m'emmena sur son bateau et voulut que je l'accompagne. mais quand nous nous trouvâmes en haute mer, une grande tempête nous surprit, le vent et la bourrasque nous poussèrent jusqu'au pied de cette tour où il nous fallut jeter l'ancre. Le grand géant qui possède ce palais, lorsqu'il nous vit arriver sous ces murs, descendit à notre rencontre armé jusqu'aux dents, il tua mon père et tous ses gens, puis il m'amena ici. J'y suis, sachez-le bien, depuis plus de sept ans et pendant tout ce temps je n'ai jamais entendu chanter messe. mais parlez-moi à votre tour : pour Dieu, que cherchez-vous ?...

 

Huon explique à son tour à sa cousine "au clair visage" sa présence en ce lieu ; Sébile le conjure de quitter le palais avant le réveil du géant qui dort dans une chambre voisine, ou du moins de lui couper la tête pendant son sommeil. Mais Huon, en parfait chevalier, se refuse à le frapper avant de l'avoir défié. Il réveille donc l'Orgueilleux et le défie après lui avoir laissé le temps de s'équiper et de s'armer d'une grande faux. Le géant, pour impressionner Huon, se vante devant lui de ce qu'il possède : l'anneau d'or que lui a donné le roi Gaudisse comme gage d'entière soumission à ses volontés, le palais qu'il a ravi à Obéron avec un haubert damasquiné qui rend invincible, mais que nul n'a pu encore endosser, car pour passer la tête par son ouverture il faut être pur de tout péché mortel. Et pour récompenser Huon de l'avoir laissé prendre ses armes, l'Orgueilleux lui permet de l'essayer. Huon l'endosse sans peine : le géant n'en croit pas ses yeux. Aussitôt il demande à Huon de le lui rendre : il lui promet en échange son anneau d'or qui lui donnera tout pouvoir sur Gaudisse, son vassal obéissant.

 

Il brandit la faux qu'il tenait et la lança de toutes ses forces contre Huon ; le vaillant qui redoutait le coup se pencha, si bien qu'il ne fut pas atteint : la faux passa tout droit et frappa un pilier ; l'Orgueilleux l'avait lancée avec une telle violence qu'elle s'enfonça à une profondeur de quatre pieds ; farouche, il s'efforce de la retirer, mais le jeune Huon l'a de loin prévenu et, avant qu'il ait pu arracher son arme, Huon l'a si bien frappé de sa lame d'acier qu'il lui coupe les bras à la hauteur des coudes. Il a si bien asséné son coup que les deux mains sont restées attachées à la faux. la douleur de la blessure fait pousser au géant, au possédé, un cri épouvantable. sébile, qui l'entendit, accourt : elle avait pris de ses deux mains une barre de bois. En allant vers l'endroit d'où le cri était venu elle rencontre l'Orgueilleux qui fuyait pour sauver sa vie ; la jeune fille lève sa barre et la pousse entre les jambes du démon ; le misérable perd l'équilibre et tombe à la renverse. Alors Huon est monté sur sa panse : de son épée qui brille il lui porte quatorze coups et du quinzième il lui tranche la tête. En voilà le pays fort heureusement débarrassé. 

Quand il lui eut coupé la tête, il remit au fourreau sa bonne épée, puis il se baissa, le jeune chevalier, et il saisit la tête du géant pour aller la pendre à la muraille bien maçonnée, mais il ne peut la soulever, il la laisse donc et se tourne vers le corps pour voir s'il pouvait le changer de place, mais il ne put même pas le faire bouger. Il rit : "Dieu, dit-il, vrai roi de majesté, c'est grâce à vous que j'ai pu le tuer : j'irai donc en pélerinage au Saint-Sépulcre. Ah, si seulement nous étions à Paris en ce moment : ainsi Charlemagne, le roi couronné, le vaillant, pourrait voir de ses yeux que je l'ai tué et bien tué !"

 

Puis il appelle ses compagnons ; Sébile arrête les fléaux : les hommes d'Huon accourent. On fête cette victoire. Le lendemain, sans plus tarder, laissant la jeune fille à la garde de ses compagnons, Huon repart seul pour Babylone.

 

En résumé : L'histoire de Huon de Bordeaux n'est pas une chanson de geste au sens ordinaire du mot, bien qu'on la nomme souvent : la geste de Huon. C'est véritablement un roman d'aventures, où presque tout est fantaisie et féerie.

 

Rappel de l'histoire : Le duc Séguin, seigneur de Bordeaux, a laissé son fief à ses deux fils : Gérard et huon. Mais dans l'entourage de Charlemagne, un ambitieux, Amaury, convoite leur domaine. Il essaie de persuader l'empereur que les deux jeunes gens, qu'on n'a jamais vus à la cour à Saint-Denis, sont rebelles. Amaury tente alors de les faire périr dans un guet-apens au cours de leur voyage. Il a réussi, par ses mensonges, à entraîner dans sa bande un fils de l'empereur que le roman nomme Charlot et que Huon tue sans le connaître au cours de l'échauffourrée. Finalement l'innocence de Huon sera prouvée et Amaury périra à son tour sous l'épée de Huon. Mais Charlemagne imposera encore à celui-ci, avant qu'il regagne son fief, à Bordeaux, une épreuve longue et périlleuse.

Huon devra porter un message à l'émir (mot d'origine arabe qui signifie : chef) de babylone, le roi Gaudisse. Quinze messagers s'y sont déjà rendus successivement : aucun n'est jamais revenu. Le message exige que l'émir envoie à l'empereur de riches présents. En outre Huon devra remplir les obligations suivantes : tuer le premier dignitaire qu'il rencontrera en entrant au palais, donner trois baisers à la fille du roi, en présence de sa Cour, enfin rapporter à Charlemagne les blanches tresses de la barbe royale et quatre molaires de sa mâchoire. Huon accepte et part avec une petite escorte.

 

Pour vous donner envie d'aller feuilleter ce roman extraordinaire de la littérature médiévale...

 

Episode : Obéron

Huon passe par Rome, Jérusalem, et, parvenu sur les bords de la mer Rouge, rencontre un ermite, nommé Jérôme, un Bordelais précisément, qui a connu le duc Seguin. Venu à Jérusalem, au Saint-Sépulcre, il a été capturé par les musulmans : après avoir été libéré, il est resté dans le pays où il mène une vie solitaire. Il offre à Huon de le conduire à Babylone : on traversera une forêt de quarante lieues, domaine du nain Obéron et de son compagnon Gloriant. Obéron est un enchanteur : si on a le malheur de lui adresser la parole, on ne peut plus le quitter, on est contraint de passer le reste de sa vie dans la forêt.

Voici bientôt Obéron en personne : vêtu d'or et de soie, il porte suspendu au cou un cor magique. Il adjure Huon et ses compagnons de le saluer, mais ceux-ci restent muets. Courroucé, il déchaîne une tempête effroyable : Huon croit sa dernière heure arrivée. Le calme revenu, il affirme à Jérôme qu'il rendra au nain son salut, quoi qu'il puisse advenir, s'il se présente de nouveau.

 

Pas encore convaincu pour la lecture de ce récit du moyen age ? 

 

Episode : Esclarmonde

Voici enfin Huon à Babylone, le jour de la Saint-Jean d'été. L'émir offre un grand dîner au palais. Huon entre, tue le premier invité qu'il rencontre, donne trois baisers à Esclarmonde, fille de l'émir, séduite par ce beau chevalier venu de France et qui vient de tuer le mari qu'on lui destinait et qu'elle détestait. On se saisit de Huon, mais la coutume interdit d'exécuter qui que ce soit en ce jour de fête. On le jette en prison : Esclarmonde veillera à ce qu'il ne manque de rien et il la convertira au christianisme. Enfin, lorsque Jérôme et les hommes de l'escorte auront réussi à pénétrer à leur tour au palais, après de longs mois, elle les introduira auprès du prisonnier.

 

A ce stade, vous n'avez pas zappé ! Alors, je fais un dernier effort pour vous convaincre de lire cet auteur français si moderne et digne d'une grande production américaine ! 

 

Episode : La barbe et les dents de l'émir

Sur ces entrefaites, l'émir Gaudisse doit avoir recours à l'aide de son prisonnier pour se débarrasser d'un de ses voisins, le géant Agrapart, qui menace de le détrôner. Huon est en effet le seul qui accepte de se mesurer avec le géant en combat singulier. L'émir promet à Huon de lui donner sa fille en mariage, après la victoire, s'il consent à rester à Babylone. Huon tue le géant : Gaudisse, pour lui témoigner sa reconnaissance, l'invite à un festin.

 

Et là, il faut revenir au début de l'exposé, c'est à dire à l'épisode de Huon au palais de l'Orgueilleux... Pour connaître la fin de l'histoire, il faudra lire le conte ! Non allez, je vous fais une faveur à cause de votre fidélité - parce que vous avez visionné la vidéo de notre partenaire - 

 

La fin : 

Huon reprendra en effet le chemin de la patrie, avec sa belle fiancée qu'il épousera à Rome. Mais de nombreuses aventures et des épreuves cruelles l'attendent encore, dont il devra triompher avant de se retrouver à Bordeaux. Aidé encore par Obéron, il rentrera en possession du fief qui lui revient et que son frère Gérard a usurpé en son absence.

(HUON DE BORDEAUX)

Fin du chapitre sur le thème : LES CHANSONS DE GESTE

 

Si vous voulez entendre une émission sur le roman breton :

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