LE PREMIER FILS DE NAPOLEON : le comte Léon
Voici l'étrange histoire du premier fils de Napoléon. La naissance d'un jeune garçon, en 1806, bouleverse l'Empereur. Il sut ainsi qu'il pourrait avoir des enfants. Son médecin, Corvisart, s'est donc trompé. Et, dans l'esprit de Napoléon, malgré son amour pour Joséphine, commencera à naître l'idée de la séparation pour assurer sa descendance.
Eléonore Denuelle de la Plagne, fille naturelle, semble-t-il, de Laurent de Couvray, l'auteur de Faublas s'était sottement mariée, en 1805, avec un fripon, un certain Revel, ancien officier qui, deux mois après la noce, a été arrêté pour faux. En attendant son divorce, elle a demandé protection à Caroline, la soeur de Napoléon, qu'elle a connue dans le pensionnat de Mme Campan, où elles ont été élevées toutes les deux. Caroline a eu pitié d'elle et l'a prise comme lectrice.
Eléonore est très belle : dix-neuf ans, grande, brune, élancée, une gorge heureuse, des traits réguliers, de charmants yeux noirs. Peu de moeurs et de scrupules. Dressée par une mère galante, elle ne souhaite que briller.
Peut-être est-ce même cette beauté qui a incité la soeur de l'Empereur à l'attacher à sa personne : elle sait le goût de son frère pour les belles créatures qui passent à sa portée, et ne serait pas fâchée de mériter sa reconnaissance en le mettant en présence de quelques-unes.
Mais Eléonore n'a pas besoin des conseils de Caroline, elle sait manoeuvrer elle-même, et si bien, que Napoléon, passant, en 1806, chez sa soeur, ayant remarqué la lectrice, et lui ayant fait savoir brutalement, à sa manière, qu'il la trouvait fort belle, elle a cédé tout de suite, et s'est rendue en secret aux Tuileries, où il l'a reçue plusieurs fois.
Elle ne voit dans cette liaison qu'un ennui passager que paieront d'amples dédommagements matériels. Elle-même a raconté qu'elle profitait souvent de la distraction de l'Empereur pour avancer d'une demi-heure l'aiguille de la pendule. Toujours pressé, mesurant le temps, Napoléon regardait le cadran :
- Déjà ! murmurait-il.
Et il retournait à ses affaires, laissant Eléonore disparaître, enchantée d'avoir abrégé l'entretien.
Son divorce obtenu, elle s'aperçoit qu'elle est enceinte, et l'apprend à l'Empereur qui, d'abord, demeure sceptique. Cependant, par Duroc, il l'a installée dans un élégant hôtel de la rue de la Victoire, où il va parfois lui rendre visite.
Le 13 décembre 1806, elle y accouche d'un garçon, qui est déclaré sous le nom de Léon, "fils de demoiselle Eléonore Denuelle, rentière, et de père absent".
C'est à Pulstuck, au fort de sa campagne contre les Russes, que Napoléon a appris cette nouvelle, et, elle lui a causé une impression profonde. Ainsi, il a un fils : Corvisart s'est trompé : il peut avoir des enfants !
Tout son destin en est bouleversé. S'il avait des doutes sur sa paternité, ils disparaîtront dès qu'il verra l'enfant, à son retour de Pologne : il a la forme de sa tête, sa bouche, ses yeux, plus âgé, il lui ressemblera d'une façon extraordinaire.
Dans sa joie, il veut tout de suite assurer l'avenir de ce rejeton, et il lui constitue 14.000 francs de rente. Plus tard, il lui donnera une somme de 320.000 francs, destinée à lui acheter une terre. En 1814, il ajoute encore à ces largesses 12.000 francs de rente. Quant à la mère, il la dote d'un demi-million.
Voulut-il faire plus encore ?
Il a songé, un moment, d'accord avec Joséphine, à adopter l'enfant, mais, en attendant cette décision, il se l'est fait amener plusieurs fois aux Tuileries, lui donnant des friandises, jouant avec lui, s'amusant de ses réparties.
En 1815, à la veille de partir en exil, il le reverra encore à la Malmaison où le petit Léon pourra rencontrer Mme Walewska, venue, elle aussi, pour amener son fils à son père naturel afin qu'il puisse l'embrasser avant son départ.
Eléonore s'est vite consolée. Grâce à sa dot, elle a épousé le comte de Luxburg, major au service du roi de Bavière, et ne voit plus guère son fils, auquel Napoléon a donné un tuteur, le baron de Mauvières, beau-père de son secrétaire Ménéval. Un conseil de famille a été constitué qui comprend Lavalette, Las Cases, Denon. Dans son testament de Sainte-Hélène, Napoléon a recommandé son fils naturel à Madame Mère et a émis ce désir : "Je ne serais pas fâché que le petit Léon entrât dans la magistrature, si cela était à son goût."
Pour l'instant, l'enfant, après avoir été placé à la pension Hix, rue Matignon, a été confié aux soins d'un précepteur, M. Vuillard, ancien capitaine d'artillerie. Au bout de quelques années, ce dernier ne tardera pas à distinguer que le jeune Léon est beaucoup plus porté au plaisir et aux escapades qu'au travail.
En vain veut-il l'astreindre à un labeur régulier, son pupille trouve toutes les occasions de s'échapper, de baguenauder dans la capitale et de dépenser à tort et à travers l'argent de poche qu'on lui a imprudemment confié, si bien que Madame Mère, mise au courant de ces faits, et qui avait songé, un instant, à laisser une partie de sa fortune à cet enfant de l'amour, s'est ravisée, et que le conseil de famille a restreint, chaque année, les subsides accordés à M. Vuillard pour l'éducation du fils de Napoléon.
Là-dessus, vers 1823, Eléonore, qui s'appelle maintenant comtesse de Luxburg, et dont le mari dirige le théâtre de la Cour de Manheim, s'est avisée, soudain, de l'existence de son enfant, qu'elle n'a pas revu depuis des années et qui, à sa majorité, va se trouver en possession d'une belle fortune.
ELEONORE ENLEVE SON FILS !
Elle forme le projet insidieux de le reprendre, et, comme le précepteur refuserait ; bien entendu, de le lui rendre, imagine de dépêcher auprès du jeune Léon un émissaire discret qui s'abouche secrètement avec lui, lui parle de sa mère, lui vante tous les plaisirs qu'il trouverait à la Cour de Manheim, l'incite à fuir et à se débarrasser au plus tôt de ce Vuillard grognon et insupportable.
Léon ne demande pas mieux, comme l'on pense, de prendre l'air, et, un beau jour où il a accompagné au théâtre son précepteur, d'accord avec l'emvoyé de sa mère, file pendant un entracte et disparaît.
Affolement de M. Vuillard qui le fait chercher de tous côtés, bat le pavé de Paris, alerte la police, laquelle lui apprend que son jeune élève est parti pour l'Allemagne "en compagnie d'un ami".
Lorsque Ménéval a su cette fugue, il a aussitôt écrit une lettre furibonde au comte de Luxburg, qu'il rend responsable de cette histoire. C'est Eléonore qui lui a répondu par une missive non moins vive où elle déclare que M. Vuillard s'est rendu impossible par sa sévérité, qu'elle ne rendra jamais son fils, et qu'elle demande sur-le-champ une augmentation de la pension dérisoire qui lui est allouée.
On discute, on ergote, Ménéval, las de cette tutelle, dont l'Empereur l'a chargé, ne songe plus qu'à gagner du temps, afin d'atteindre le moment où l'enfant ayant l'âge de vingt ans, on pourra l'émanciper.
Ce qui a lieu, en effet, le 2 février 1826.
Dès le mois suivant, libéré de toute entrave, le jeune Léon, las de l'Allemagne et de ses petites cours, filait en hâte de Manheim et débarquait, fringant, sur le pavé de Paris.
Le voilà lâché : désormais il n'y a pas de sottises, d'extravagances et de folies qu'il ne fasse pour aboutir à la plus extrême misère.
Il connaît son illustre origine, et il s'en vante en tous lieux : il est le fils de Napoléon. Il a pris le nom de comte Léon, et, en cette qualité, se mêle à la bande joyeuse des oisifs et des viveurs qui circulent sur le boulevard. On ne tarde pas à connaître dans tous les lieux où l'on s'amuse, ce grand jeune homme portant beau, ayant imprimé sur son visage le masque napoléonien, d'une ressemblance si criante avec l'Empereur.
TRIPOTS, DUELS...
Avec entrain, il dévore son capital, et, quand il l'a épuisé, suivi de sa foule de tapeurs et de filles, s'addied dans tous les tripots de la capitale : le jeu lui paraît, en somme, le moyen le plus aisé de subsister sans rien faire, et il s'y adonne avec passion.
On le voit à la maison d'Or où il prend des "culottes" formidables, chez Fayot, au 18 du Palais-Royal où, en une nuit, il a gagné et reperdu 500.000 francs, chez Frascati, rue de Richelieu, où il s'est attiré une mauvaise affaire.
Il y a eu une altercation avec un officier de dragons anglais, le capitaine Hesse, on s'est insulté, il a giflé l'officier. Un duel a été jugé inévitable.
Il a eu lieu le lendemain, au bois de Vincennes, et le comte Léon a abattu net son adversaire d'un coup de pistolet.
La police est aussitôt intervenue et le fils de Napoléon a été déféré à la Cour d'assises. Sa cause est très mauvaise : il s'en tirerait difficilement sans l'intervention de Gourgaud, qui a paru au procès comme témoin à décharge et a emporté l'acquittement.
Maintenant le comte Léon rêve de porter les armes. peut-être pourrait-il s'engager. Il trouve plus aisé de se faire élire chef de bataillon communal de la garde nationale de Saint-Denis en se réclamant "du grand homme dont il a reçu la naissance".
Le fils de Napoléon, garde national ! Il se pavane dans son uniforme tout neuf, passe des revues, harangue ses hommes et multiplie ses conquêtes féminines. Louis-Philippe l'invite à sa table, comme il le fait tous les mois avec les officiers de la garde nationale.
Occasion pour "taper" le souverain de quelques louis. Le roi ne peut refuser cette aumône au fils de l'homme dont il va faire revenir les cendres. léon ne tarde pas, du reste, à se brouiller avec son chef, le colonel Benoist, auquel il adresse une lettre insolente, ce qui lui vaut une suspension de deux mois. Sa peine purgée, il récidive, et se fait rayer définitivement de la garde nationale.
EN PRISON !
Ne trouvant plus de ressources au jeu, il se mêle de faire courir, achète des chevaux qu'il n'a pas payés, bien entendu, mais ses créanciers le poursuivent et le font enfermer pour dettes, à Clichy, où il va demeurer deux ans. Il y est noté comme le plus mauvais sujet de la prison, escroquant les restaurants qui le nourrissent, volant la montre du directeur, ne cessant de faire du bruit et du scandale.
A sa sortie de Clichy, il trouve asile chez un certain Fournel qui tient un hôtel rue du Mail, l'hôtel de Bruxelles, et un rapport de police nous édifie sur les faits et gestes du comte Léon à cette époque :
"Le comte Léon demeure Hôtel de Bruxelles, rue du Mail. Il a pour maîtresse une femme de mauvaise vie, demeurant et vivant avec un homme marié nommé Lesieur, employé à la Guerre, qui a abandonné sa femme légitime pour suivre cette concubine, qui le traite de la manière la plus indécente. Cette prétendue femme Lesieur exerce l'état de magnétisme (sic) dont le produit est dévoré ainsi que le traitement de Lesieur, par le comte Léon. Ils habitent rue du Petit-Carreau, 21, au deuxième, deux cents francs de loyer, ne possèdent pas cinquante francs de meubles et d'effets. Tout a été vendu pour soutenir Léon en prison. Tous les habitants de la maison sont indignés de la conduite scandaleuse du comte Léon et de la femme".
LA FAMILLE IMPERIALE LE REPOUSSE
Bientôt, il va être expulsé de l'Hôtel de Bruxelles, et il passera en Angleterre, grâce à une petite somme d'argent qu'il a escroquée à l'un de ses voisins. A Londres, se trouvent alors plusieurs memebres de la famille impériale : Joseph, Lucien, Louis, Jérôme, Louis-Napoléon (le futur Napoléon III).
Le dessein du comte Léon est de leur soutirer de l'argent, arguant que le cardinal Fesch, son grand-oncle, dans son testament, lui a fait une donation qui ne lui a pas été versée, mais personne, sauf Lucien, ne veut le recevoir.
Louis-Napoléon a déclaré tout haut que ce Léon était un mouchard à la solde de Louis-Philippe, ce qui lui a valu une lettre furibonde de celui-ci :
"Mon petit cousin, il faut avouer que, si j'ai mis de la patience à chercher à vous voir, vous avez mis, par contre, une impolitesse très basse à ne pas me recevoir... Je vous ai laissé plusieurs fois ma carte et vous avez cru pouvoir vous abstenir de m'envoyer la vôtre. Ne pensez-vous pas, Monsieur mon cousin, que votre conduite à mon égard soit offensante pour moi ? Je vous jure, sur les cendres de l'empereur Napoléon, mon père, que vos mauvais procédés envers moi auront, un jour, leur châtiment, etc..."
Le prince n'ayant pas daigné répondre, nouvelle lettre encore plus grossière de Léon. Sur quoi un duel fut décidé, les témoins de Louis-Napoléon étant le comte d'Orsay et le commandant Parquin, ceux du comte Léon le lieutenant-colonel Ratcliffe et M. Kiem.
La rencontre devait avoir lieu à Wimbledon Commons, tout le monde était arrivé sur le terrain, on discutait sur le choix des armes, lorsque la police anglaise, intervenant, arrêta l'affaire : chacun des partenaires dut payer une amende.
Revenu à Paris, le comte Léon continue sa vie d'escroqueries. Il intente maintenant procès sur procès à sa mère, il est battu à propos d'une demande de reddition de comptes, mais il se fait reconnaître comme fils naturel, et, le 2 juillet 1846, il obtient une pension de 4.000 francs.
CANDIDAT A LA PRESIDENCE CONTRE SON COUSIN LOUIS-NAPOLEON.
Deux ans plus tard, c'est la révolution : il doit avoir ramassé quelque argent à droite et à gauche, car il songe à se porter comme candidat à la présidence de la République ! C'est Louis-Napoléon qui est élu, à la grande satisfaction de Léon qui va enfin pouvoir le "taper" tout à son aise.
Oubliant le voyage à Londres, le duel et les lettres injurieuses adressées à son cousin, il accable de suppliques le Prince-Président, comme il accablera plus tard l'empereur Napoléon III. Il tend la main, il réclame, il exige une somme de 872.670 francs, capital et intérêts accumulés, qui lui aurait été attribuée par Napoléon Ier sur le prix de vente des bois de l'Etat dans le département de la Moselle (décrets impériaux de mai et juin 1815).
On voit dans les Papiers saisis aux Tuileries après 1870, et publiés par Poulet-Malassis, que l'Empereur, après avoir lutté pour la forme, a fini par se laisser arracher une soixantaine de mille francs destinés à payer des dettes criardes de son cousin, et, bientôt, une somme de 255.000 francs convertis en rente.
Toujours insatisfait, Léon continue à mendier. Pas une année sans des monceaux de réclamations, de pétitions. Plus de six fois la liste civile paie ses dettes.
Dès qu'il a un peu d'argent, il multiplie les entreprises, dont beaucoup sont des escroqueries : les chemins de fer, le percement des boulevards, une fabrique d'encre, une société dite pacifique dont on ignore l'objet, toutes les affaires les plus folles. Chaque fois, il soutire un peu d'argent aux Tuileries.
A soixante ans, il se marie, ou, plutôt, il légalise l'union libre qu'il a contractée depuis plusieurs années avec une dame Josset, fille d'un jardinier, qui lui a donné deux fils. Nouvelle occasion d'arracher à son cousin de nouvelles pensions pour sa femme et ses enfants.
Il faut l'écroulement du Second Empire pour que Léon cesse de quémander, mais alors ses pensions se sont volatilisées avec le régime, il n'a vraiment plus rien, et c'est la misère atroce.
Réfugié avec sa famille dans une ferme en ruine, à Pontoise, il vit de la charité des uns et des autres jusqu'à ce que, le 14 avril 1881, il rende le dernier soupir. Les historiens prétendent qu'à ce moment il était à moitié fou.




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