PAULINE BONAPARTE
Il faudrait un Pierre de Bourdeille dit Brantôme ou un Roger de Rabutin comte de Bussy pour conter la vie de Pauline Bonaparte.
Un chapitre des Femmes Galantes ou de La Vie Amoureuse des Gaules ne suffirait point à rappeler ses innombrables aventures.
Un livre tout entier devrait y être consacré.
Don Juan pouvait dresser, avec la fatuité de l'homme irrésistible, la liste de ses mille et trois amantes.
Pauline Bonaparte est une "Don Juane".

Le Directoire vient de finir. Il est mort, écrasé sous le poids du mépris universel.
Barras, "le plus effronté de tous les pourris", est rentré dans l'ombre et s'est enlisé dans la boue. L'opération de police un peu rude du 18 Brumaire a assuré l'avenir de Bonaparte. Le sang-froid et la décision de Lucien avaient emporté le succès, un instant compromis par le trouble, l'indécision et - qui le croirait ? - la timidité du petit Corse aux cheveux plats.
Bonaparte est Consul.
Il n'a plus qu'une marche à gravir pour atteindre le trône impérial.
En attendant, à la table consulaire et fraternelle, toute la famille va prendre place. Le festin sera magnifique et tous les convives abondamment servis. Bon appétit ! Le grand frère va vous donner à tous les joies de la richesse et les ivresses du pouvoir.
Quel chemin parcouru depuis les heures sombres, qu'avait connues naguère la famille Bonaparte ! Que de fois, sous les lambris dorés des palais impériaux, frères et soeurs, s'ils eurent le temps de réfléchir et de jeter un regard en arrière, emportés qu'ils étaient par une vie de plaisir et de luxe effréné, durent-ils songer à l'existence misérable de leur enfance !
Les frères : Joseph, le futur roi de Naples et d'Espagne ; Lucien, le seul vrai républicain de sa famille, qui dut se contenter d'être prince ; Louis et Jérôme, qui furent rois de Hollande et de Westphalie.
Les soeurs : Maria-Elisa, qui fut grande-duchesse de Toscane ; Maria-Annunciata, qui avait horreur de son second prénom et voulait être appelée Caroline (elle épousa Joachim Murat et fut grande-duchesse de Berg, puis reine de Naples) ; enfin Maria-Paola, la petite Paoletta, comme disait tendrement Napoléon.
Ils étaient tous nés en Corse où leur père, Charles Bonaparte, qui devait mourir jeune d'un cancer à l'estomac, luttait péniblement pour élever sa nombreuse famille. Il était secondé dans sa tâche par sa femme, Laetitia Ramolino.
La vie privée de Mme. Laetitia était irréprochable. C'était une femme simple. Elle ne se laissera jamais éblouir par le luxe et les splendeurs du régime impérial. En apprenant les victoires de son génial enfant, elle se contentait de murmurer : "Pourvu que ça doure". Femme craintive ! Elle avait couvé un aigle !
Bonne ménagère, économe, - on eût bien étonné Mme. Bonaparte en lui annonçant que des années plus tard, la femme voudrait devenir l'égale de l'homme et jouir de ses droits politiques. Elle fut comme la femme romaine : "elle vécut chez elle et fila de la laine", c'est-à-dire qu'elle s'occupa exclusivement des soins de sa maison et de l'éducation de ses enfants. Elle les éleva, d'ailleurs, fort mal. Après la mort du père, le foyer resta sans direction. Les filles, livrées à elles-mêmes, n'avaient point hérité les vertus maternelles.
Elles ont une excuse : après les secousses sanglantes de la Révolution, hommes et femmes, heureux d'avoir échappé aux abominables massacres de la Terreur, ne songeaient qu'à profiter de la vie.
La Société sous le Consulat était vraiment "le monde où l'on s'amuse".
Sous l'Empire, entre deux batailles, tous les héros magnifiques, qui affrontaient chaque jour la mort, ne songeaient qu'à l'amour.
Pauline était née à Ajaccio le 20 octobre 1780. Elle était la sixième enfant et la deuxième fille des Bonaparte.
Dès son enfance, un observateur attentif eût pu prédire son avenir. Jolie, coquette, indépendante autant qu'indisciplinée, faisant l'école buissonnière, préférant l'amusement au travail, ne connaissant d'autre règle que sa fantaisie et d'autre loi que son bon plaisir, elle croyait que la vie était faite pour se distraire et que le monde entier devait contenter ses désirs.
Une existence d'aventures allait commencer. Les excès de la Révolution avaient leur répercussion en Corse. A la voix ardente de Paoli, vendu à l'Angleterre, l'Ile s'était soulevée. La famille Bonaparte, compromise par son dévouement à la France, devait s'enfuir précipitamment. Ce départ fut définitif, et, chose singulière, Napoléon, parvenu au faîte de toutes les grandeurs humaines, rassasié d'honneurs, gorgé de puissance, n'éprouva jamais le désir de revoir son île parfumée, berceau de sa gloire.
En mai 1793, Mme. Bonaparte et ses filles s'embarquèrent à Calix et, après une traversée mouvementée, débarquèrent à Toulon. Mais, il fallait bientôt quitter la ville, menacée par les Anglais, et, par étapes successives, en passant par La Valette et Bandol, gagner Marseille.
Là, la famille s'installe rue Pavillon, au quatrième étage d'une modeste maison. C'est la gêne, presque la misère, Mme. Bonaparte est contrainte de solliciter les secours du bureau de bienfaisance.
La situation ne tarde pas, toutefois, à s'améliorer. Napoléon conquiert brillamment ses grades et Joseph épouse Julie Clary, fille d'un riche négociant marseillais.
Pauline a quatorze ans. L'insouciance de son âge et la légèreté de son caractère ne lui permettent ni les réflexions amères, ni les pensées tristes. Elle ne songe qu'à s'amuser. Ce sera l'unique préoccupation de sa vie.
Avec sa soeur, Maria-Annunciata, elle court les bals et traîne à sa suite de nombreux adorateurs qui viennent, presque dans l'appartement de Mme. Bonaparte, manifester leur empressement. Parmi ces soupirants, qui gravissent les quatre étages de la rue Pavillon, le plus assidu et le mieux accueilli est Stanislas Fréron.
Fils du critique ennemi de Voltaire, il est Commissaire du Directoire exécutif dans le Midi. C'est un personnage méprisable et méprisé. Maximin Isnard a pu dire de lui : "C'est un homme qui, jeune encore, a atteint l'immortalité du crime". Disons à sa louange qu'il aimait Pauline pour le bon motif. Il fit une demande en mariage. A sa grande surprise, il essuya un refus.
Mme. Laetitia, mère pratique, pensait que la beauté de sa fille méritait un placement plus avantageux. La détestable réputation de Fréron et ses médiocres ressources ne devaient pas lui permettre, d'après elle, de cueillir cette fleur merveilleuse. Bonaparte partageait l'avis de sa mère ; confiant en son étoile, il rêvait pour ses soeurs de brillantes destinées. Mais toutes ces raisons n'existaient pas pour Pauline. Elle avait seize ans. Fréron était beau. Elle l'aimait. Que lui importait la fortune ! Elle était désintéressée. Son coeur avait parlé. Elle voulait l'épouser.
Voici quelques passages des lettres écrites, après le refus de Mme. Laetitia, par la fiancée manquée et désolée, à celui qu'elle dit "aimer pour la vie" :
"... Oui, je jure, cher Stanislas, de n'aimer jamais que toi seul ; mon coeur n'est point partagé et s'est donné tout entier. Qui pourrait s'opposer à l'union de deux âmes, qui ne cherchent que le bonheur et qui le trouvent en s'aimant ?... Je te remercie de ton attention à m'envoyer de tes cheveux ; je t'envoie également des miens, non pas ceux de Laure, car Laure et Pétrarque, que tu cites souvent, n'étaient pas si heureux que nous. Pétrarque était constant, mais Laure... non, mon cher ami, Paulette t'aimera autant que Pétrarque aimait Laure..."
A la vérité, pour une jeune fille, dont l'éducation avait été si négligée, ceci n'est pas trop mal et relève un peu le ton de petite pensionnaire que garde toute sa correspondance :
"... Ton portrait m'est d'une grande consolation ; je passe les journées avec lui et lui parle, comme si tu étais là... Mon bon ami, je t'aime plus que moi-même..."
"2 juillet... J'ai tombé dans l'eau, en voulant sauter dans le bateau... L'eau, que j'ai bue dans la rivière, n'a pas refroidi mon coeur pour toi ; c'est sans doute du nectar que j'ai avalé, s'il est possible de l'échauffer davantage... Addio Anima mia, ti amo sempre, mia vita.
Non so dir se sono amanti
Ma so ben che al tuo sembiante
Tutto ardor pressa il mio cuore.
"11 juillet... Tu connais ma sensibilité et tu n'ignores pas que je t'idolâtre... Il n'est pas possible à Paulette de vivre éloignée de son tendre ami Stanislas. [Notons que quelques mois plus tard "Paulette" ne songeait plus du tout à Fréron ] Lucien m'a montré ta lettre... Ah ! comme je l'ai baisée, cette lettre, comme je l'ai pressée contre mon sein, contre mon coeur !...
Sauf certains passages, ces lettres, on le voit, n'offrent rien d'extraordinaire. Elles ne dépassent pas en ardeur et en explosions sentimentales la banalité de ces sortes d'écrits. Les lettres d'amour sont, d'ailleurs, rarement intéressantes, sauf pour ceux qui les reçoivent et surtout pour ceux qui les écrivent... Les plus belles épîtres amoureuses relues longtemps après, alors que les illusions ont disparu et que la flamme s'est apaisée, ne semblent plus que de pâles et froids extraits du manuel du parfait amant !

J'ai un ami qui m'a souvent parlé avec esprit et souriante sagesse des lettres d'amour. Il ne démentirait pas mes réflexions qui ne sont pas le fruit d'un scepticisme désabusé, je vous le promets !
Quant à Pauline, la résistance de Napoléon à son projet de mariage devint formelle à la suite d'un scandale que fit une ancienne amie de Fréron à qui celui-ci avait déjà promis le mariage.
Paulette, exaspérée, adresse alors à son frère cette épître irritée :
"Quoique jeune, j'ai un caractère ferme : je sens qu'il m'est impossible de renoncer à Fréron, après toutes les promesses que je lui ai faites de n'aimer que lui ; oui, je les tiendrai ; personne au monde ne pourra m'empêcher de lui conserver mon coeur et de recevoir ses lettres, de lui répondre, de répéter que je n'aimerai que lui. Je connais trop mes devoirs pour m'en écarter ; mais je sais que je ne sais pas changer suivant les circonstances.
"Adieu, voilà ce que j'ai à vous dire, soyez heureux et, au milieu de ces brillantes victoires, de tout ce bonheur, rappelez-vous quelquefois la vie pleine d'amertume et de larmes que répand tous les jours"
P.B."
Au seul ton de révolte de la jeune fille contre l'autorité de Bonaparte, on reconnaît la fierté et l'indépendance de l'âme corse. Mais, quelques semaines plus tard, Pauline était consolée. La coquetterie avait repris le pas sur le sentiment ; elle s'était aperçue que les pleurs enlaidissent les plus jolis visages. Ses larmes avaient cessé de couler.
Les triomphes de Napoléon occupèrent son esprit. Et puis, son coeur devait être touché par la passion d'un jeune officier attaché à la personne du général victorieux : le lieutenant Junot.
Celui-ci n'avait pu voir la séduisante Pauline, sans être épris de ses charmes. Au cours d'une promenade dans Paris, sur le boulevard du Temple, il s'enhardit à demander à Bonaparte la main de sa soeur.
Napoléon aimait beaucoup Junot. Il appréciait sa bravoure et sa fidélité, mais, il le savait pauvre - Junot n'avait encore qu'un grade subalterne - et il connaissait l'amour du luxe et la prodigalité de Pauline. Aussi déclara-t-il sans ambages à Junot que le mariage était impossible. Le futur duc d'Abrantès l'avait échappé belle. Il devait épouser, plus tard, Laure Permon, qui nous a laissé de bien curieux mémoires remplis de détails intéressants et aussi d'histoires inventées à plaisir, ce qui faisait dire à un mauvais plaisant :
- Avez-vous lu les mémoires de la duchesse d'Abracadabrantès ? 
En 1797, Pauline arrive avec sa mère et sa soeur Caroline au palais Serbelloni, à Milan. Le général et Mme. Bonaparte ont voulu avoir auprès d'eux une partie de leur famille pour fêter les triomphes de l'armée d'Italie.
Au palais Serbelloni, Pauline retrouve un ami de son frère, qu'elle avait connu à Marseille, lors de sa rupture avec Fréron. Les mauvaises langues avaient même prétendu qu'il avait été son consolateur : c'était le général Leclerc.
Fils d'un conseiller au grenier à sel, Leclerc était âgé de 25 ans. Petit, maigre, pâle, il singeait volontiers Bonaparte en cherchant à imiter ses attitudes et ses gestes. On l'appelait : "le blond Bonaparte".
Les deux jeunes gens s'étaient retrouvés avec plaisir.
Une véritable cour entourait déjà le général en chef. Au palais Serbelloni et au château de Monbello, les dîners et les bals se succédaient sans interruption.
Mais Pauline avait hâte d'échapper à l'autorité de sa belle-soeur, qu'elle détestait cordialement - Joséphine a toujours été sa bête noire. Elle considérait le mariage comme le moyen le plus sûr et le plus rapide de se soustraire à la domination de Joséphine.
Bonaparte se trouvait, un jour, dans son cabinet de travail, lorsqu'il entendit derrière un paravent un bruit sur lequel on ne pouvait se méprendre. C'était un bruit de baisers. Les deux acteurs de cette scène muette et animée étaient - a-t-on besoin de le dire - Pauline et le général Leclerc. Le mariage fut décidé d'urgence et célébré à Monbello, en septembre 1797.
Pauvre Leclerc ! Il n'allait pas tarder à jouer le rôle ingrat du mari de la reine.
Pauline était à peine devenue sa femme, qu'elle avait cessé de l'aimer pour ne penser qu'à vivre au gré de ses caprices et de ses folles fantaisies. La toilette la préoccupe encore plus que ses amours, cependant innombrables. Elle a sur Joséphine l'éclatante supériorité de la jeunesse. Désormais, c'est un duel à mort entre ces deux femmes. Elles se haïssent, tout en se prodiguant des protestations de tendresse : leurs baisers voudraient être des morsures.
La veuve de Beauharnais fait appel en vain à tous les artifices du luxe et de la coquetterie, elle ne peut vaincre l'adorable Pauline, qui est vraiment "la plus jolie femme du temps". De beaux cheveux, des yeux pleins de douceur et de flamme, des dents admirables, qu'elle montrait avec ostentation pour faire enrager Joséphine qui ne riait jamais de peur de se faire des rides et d'étaler sa vilaine denture, enfin un corps souple et charmant, une poitrine merveilleuse, une taille d'une finesse extraordinaire, des mains et des pieds d'enfant, une démarche d'une grâce infinie. Telle était Pauline Bonaparte.
On cherchait, en vain, une légère imperfection qui aurait déparé cet incomparable ensemble. Une femme, mécontente et jalouse, trouva pourtant ce défaut, qui avait échappé à tous les regards.
Le général Leclerc et sa femme étaient revenus à Paris, après la naissance de leurs fils, à qui Bonaparte avait donné le nom de Dermide, en souvenir d'Ossian.
Au cours d'une fête donnée par Mme. Permon, mère de Laure Junot, Mme. Leclerc avait fait, au milieu d'une double haie d'admirateurs, une entrée triomphale. Un murmure d'amour s'était élevé sur ses pas. Radieuse, toute fière de son succès, elle était allée, après avoir fait deux fois le tour des salons, s'asseoir sur un canapé, dans un boudoir, entourée aussitôt d'un cercle d'adorateurs qui, dès son entrée, avaient abandonné les autres femmes pour la suivre.
Furieuse d'être délaissée, emportée par la jalousie, Mme. de Contades s'était levée, avait pris d'autorité le bras d'un jeune homme timide, qui, seul, était resté près d'elle et l'avait entraîné dans le boudoir où trônait la belle Pauline. Celle-ci continuait à se laisser admirer. Elle n'avait même pas jeté les yeux sur la nouvelle venue ; mais elle entendit, tout à coup, ces mots prononcés d'une voix perçante et irritée qui vinrent la souffleter en plein visage :
- Quel dommage ! mais quel dommage !...
Pour une si jolie femme... Une pareille infirmité... Vous ne voyez donc pas ses oreilles ?
Elles sont affreuses ! Ah ! comme je la plains !
Mme. de Contades avait vu juste. Les oreilles de Pauline étaient, nous rapporte la duchesse d'Abrantès, "un morceau de cartilage blanc, mince, tout uni et sans être aucunement ourlé".
Pauline ne peut retenir ses larmes sur le coup. Mais la leçon porta. Grâce aux artifices de la coiffure, on ne vit plus jamais ses malencontreuses oreilles.

Elle menait, depuis son mariage, une existence passablement déréglée. Ses frasques défrayaient la chronique scandaleuse de l'époque. On calculait le nombre de ses amants. On citait leur nom... Parmi eux, le tragédien Lafon, qu'elle aima pendant assez longtemps. La liaison fit même scandale et Bonaparte résolut d'intervenir. Sa terrible famille ne lui donnait ni joie, ni tranquillité. Il décida d'éloigner Pauline, afin de la soustraire aux dangers de la vie parisienne et chargea le général Leclerc de commander une expédition contre les noirs révoltés de Saint-Domingue.
Les noirs de Saint-Domingue s'étaient soulevés contre l'influence française. Toussaint Louverture, fils d'esclave, despotique et cruel, le Spartacus noir, s'était mis à la tête du mouvement. Les cerveaux primitifs de ces hommes avaient fermenté en apprenant que, dans les Assemblées de la Révolution, des orateurs avaient vanté leur douceur et leur amour de la France. Ils en avaient immédiatement donné les preuves irrécusables, en se livrant aux excès les plus atroces, brûlant les maisons, détruisant les plantations, empalant les enfants blancs, massacrant les hommes, infligeant aux femmes les plus ignobles outrages.
Triste résultat des discours imprudents dans lesquels "l'humanitairerie avait fait sa gamelle". La faiblesse et l'incapacité du général Laveaux avaient fait le reste !
Le 24 octobre 1801, le général Leclerc était nommé commandant en chef de l'expédition de Saint-Domingue. Il ne put s'embarquer que le 14 décembre suivant. Pauline, à qui Napoléon avait imposé l'obligation d'accompagner son mari, furieuse de partir, avait multiplié les difficultés et les retards. Elle pleurait, elle gémissait, elle protestait. Elle prenait tout le monde à témoin de la cruauté du Premier Consul, qui sûrement voulait se débarrasser d'elle en l'envoyant à la mort, car elle était sûre de mourir dans cette affreuse île lointaine. Elle n'avait que le choix du genre de trépas ! Serait-elle piquée par les serpents, térrassée par la fièvre jaune, ou découpée en petits morceaux par les noirs anthropophages, sanguinaires, dédaigneux de sa beauté ? Une chose était sûre. Elle mourrait.
La duchesse d'Abrantès s'employa à la tranquilliser et elle commença par lui affirmer qu'il ne pouvait y avoir de serpents à Saint-Domingue, puisque c'était une île. Comment y seraient-ils venus ? C'est vrai, dit Pauline, qu'un tel raisonnement avait déjà à demi rassurée. Laure d'Abrantès continua qu'avec des précautions on pouvait éviter la fièvre jaune... et tout en parlant, elle nouait sur la jolie tête de Pauline un madras, qu'elle s'était fait apporter, puis, tendant un miroir à sa capricieuse amie, elle lui dit :
- Regardez-vous. Voyez comme vous êtes jolie ainsi. Les noirs n'oseront jamais abîmer une tête aussi charmante.
Pauline ne pleurait déjà plus. Tout à fait consolée, elle riait aux éclats, en montrant ses belles dents blanches. C'était le rayon de soleil après l'ondée ! Et elle s'était mise à préparer des cargaisons de toilettes, espérant déjà, tandis que son mari ferait par les armes la conquête de Saint-Domingue, conquérir, quant à elle, tous les coeurs par sa beauté.
Absorbée qu'elle était par ses robes et ses chapeaux - qui devaient tenir plus de place que tous les bagages de l'armée - Pauline faillit oublier son fils, le petit Dermide. Elle l'emmena cependant.
Mais, arrivée à Brest, elle n'en continua pas moins ses récriminations et ses simagrées. Il fallut la porter, presque de force, à bord du vaisseau L'Océan, que commandait l'amiral Villaret de Joyeuse, qui avait dans son état-major Jérôme Bonaparte.
Sur le pont du bateau, Pauline retrouva Fréron et ne parut plus se souvenir qu'elle l'avait aimé. Débarquée dans l'île, elle se livra aussitôt aux pires excès qui compromirent gravement sa santé. On peut dire, en reprenant un mot du chancelier Pasquier, que sa vie "fit rougir le soleil des Tropiques".
Il est juste de reconnaître, toutefois, qu'à Saint-Domingue la soeur de Napoléon fit preuve d'un grand courage. Lorsque les Noirs assiégèrent la ville, elle refusa de s'embarquer et de fuir devant un ennemi qui n'eût fait ni grâce, ni quartiers. Elle savait qu'une mort atroce l'attendait si elle était faite prisonnière et elle répondait à ses suivantes qui pleuraient et la suppliaient de les sauver elles-mêmes, en acceptant de s'enfuir :
- Vous pouvez pleurer, vous ; vous n'êtes pas, comme moi, soeur de Bonaparte. Je ne m'embarquerai qu'avec mon mari ou je mourrai.
Usé par les soucis, miné par les préoccupations de toutes sortes, Leclerc fut emporté par la fièvre jaune, dans la nuit du 1er au 2 novembre 1802. Pauline sut être très digne, sur le moment. Elle pleura même le défunt ! Larmes de regret ou de remords ? Elle lui fit faire un beau cercueil de cèdre, qui fut placé sur le Swiftshure et on mit à la voile pour la France. Pendant la traversée, Pauline retrouva toute sa gaieté. Elle était facile à consoler. C'était une veuve joyeuse. Elle joua au naturel avec le général Humbert les scènes de passion du Lion Amoureux, de Ponsard.
Rentrée en France, à Paris, elle ne songe d'abord qu'à se soigner. Elle est très malade : ses mains sont couvertes de plaies, ses cheveux tombent... elle doit les faire couper. C'est un grand chagrin, mais Napoléon la console en lui disant qu'ils repousseront plus beaux encore. Elle va être désormais une grande malade qui consacrera toute son existence à consulter les médecins et à prendre les remèdes les plus divers, les médecines les plus variées. Si l'on excepte Louis XIV, aucun personnage historique n'a, je crois, mis ses intestins à une aussi rude épreuve, ni absorbé autant de purges et de clystères.
Mais, même malade, elle use ce qu'elle a de forces dans les fêtes et le plaisir. Elle suit, d'ailleurs, l'exemple général : Paris ne songe qu'à s'amuser. On se presse chez Mme. Récamier, toujours belle ; la comédie de salon est à la mode ; les financiers, les fournisseurs aux armées, les manieurs d'argent écrasent le pauvre peuple de leur luxe. Ouvrard donne des fêtes magnifiques et coûteuses.
Le goût est éclectique. L'idole d'un jour est bientôt remplacée par celle du lendemain. La société parisienne s'engoue avec le même enthousiasme de l'illustre Fox et de l'enfant sauvage de l'Aveyron, qui n'a jamais pu apprendre à parler et qui grimpe dans les arbres à la manière d'un orang-outang.
Pauline, entourée d'une cour de brillants officiers et de ravissantes jeunes femmes - sa beauté n'a point de rivale et ne craint aucune comparaison - est vraiment la déesse du jour.
La matinée est consacrée à la réception des fournisseurs qui se pressent dans ses antichambres : des marchandes de modes avec leurs immenses cartons à chapeaux, des lingères, des marchandes de robes, des bijoutiers, du coiffeur ! Déjà, on l'a surnommée la reine des colifichets. Mais le défilé s'arrête. La foule s'écarte, les quémandeurs disparaissent... Une petite personne sèche, courte et noiraude, qui vient d'arriver et n'attend jamais, pénètre d'autorité dans la chambre de Pauline. C'est la nécromancienne. Elle prédit l'avenir et conjure le mauvais sort. Pauline est follement superstitieuse.
La devineresse s'installe, prépare le grand jeu et, tantôt, avec ses cartes, tantôt à l'aide d'un blanc d'oeuf dilué dans un verre d'eau, lui donne des oracles vagues et nébuleux. Mais Pauline en est enchantée. Ses questions sont, d'ailleurs, toujours les mêmes : "Me sera-t-il fidèle ? Aime-t-il d'autres femmes ?..." Il s'agit du favori du moment, qu'il s'appelle Lafon ou Jules de Canouville.
Les dîners les plus somptueux, les bals les plus brillants, les fêtes les plus éblouissantes se succèdent sans interruption. C'est la ronde effrénée du plaisir.
Faut-il s'indigner de cette folle orgie ? Napoléon ne le pensait pas.
Premier Consul ou empereur, il voulait - et il entendait être obéi - que les coûteux plaisirs des riches fussent, non une insulte à la misère du peuple, mais le moyen de le soulager. Quand il payait les dettes de Joséphine ou de Pauline ; quand il réglait, sur sa cassette particulière, les formidables notes de leurs fournisseurs, il pensait aider à la prospérité du commerce et de l'industrie de son empire. Il disait qu'il donnait du travail aux ouvriers en favorisant le luxe et les dépenses.

Mais, s'il admettait et même encourageait les prodigalités de sa femme ou de ses soeurs, il ne pouvait tolérer les scandales de la vie privée de Pauline. Elle exagérait vraiment ! Elle "s'affichait trop". Il fallait mettre un terme à ses écarts de conduite.
Il résolut de la remarier. Le mari, au moins, servirait de frein. La victime choisie pour ce redoutable emploi fut le prince Camille Borghèse.
D'une illustre famille romaine, petit-neveu du pape Paul V, il avait une assez vilaine figure, mais c'était là un détail que compensait avantageusement une grande fortune : deux millions de rente et un palais magnifique rempli d'oeuvres d'art. Le prince Camille avait pris parti pour la France. Son frère, le prince Aldobrandini, était resté fidèle au pape. Les deux frères avaient, on le voit, l'art d'équilibrer leurs chances en misant sur les deux tableaux ; l'un jouait le rouge, et l'autre, le noir.
La famille corse n'avait pas encore vu pleuvoir des couronnes royales sur la tête des frères et des soeurs de Napoléon... Pauline allait, la première, recevoir une couronne fermée. Son orgueil en fut délicieusement chatouillé. Elle pensa surtout à la rage et à la jalousie de sa belle-soeur, qu'elle détestait plus que jamais. Elle faisait des pieds de nez à Mme. Bonaparte, lorsqu'elle parcourait, à sa suite, les salons officiels ; elle l'appelait "la vieille peau" et livrait, chaque jour, l'assaut à Napoléon, pour qu'il se décidat à la quitter.
Joséphine - il est vrai - payait Pauline de la même monnaie, déversait les calomnies les plus infâmes. C'était une famille bien unie ! 
Le mariage fut célébré chez Joseph, à Mortefontaine, le 28 août 1803, soit moins de dix mois après la mort de Leclerc, en l'absence de Napoléon. Pauline était tout à l'ivresse de son titre et de sa fortune. Le mari n'était qu'un accessoire et ne devait d'ailleurs pas être gênant.
Il fallait aussitôt rendre visite à Mme. Bonaparte et l'écraser de son luxe ! Entourée des meilleurs de ses fournisseurs, elle réfléchit longtemps sur le choix de la toilette qui devait le mieux faire valoir sa beauté à son aurore, tout en éclipsant le soleil couchant des charmes de Joséphine.
Les curieux mémoires du temps et particulièrement ceux de la duchesse d'Abrantès, nous ont rapporté tous les détails de la toilette imaginée par Pauline, en ces circonstances mémorables : "une robe de velours vert et, dessus, tous les diamants de la maison de Borghèse parsemés avec la profusion des étoiles dans le ciel d'Orient. Les pierreries qui ne pouvaient pas tenir sur la robe, faute de place, elle les portait sur la tête. Elle était resplendissante sous sa carapace de diamants. C'était un véritable ruissellement de feux et d'éclairs."
Pauline était sûre de vaincre. Radieuse, elle se regardait dans la glace, et riait, en songeant au dépit de sa détestée belle-soeur. Mais la créole avait paré le coup. Avertie à temps, - elle eut toujours des agents à sa solde, elle en avait même contre son mari ! Fouché fut son informateur et son complice, - elle ménagea à la princesse Borghèse une désagréable riposte.
Le prince et la princesse avaient quitté Paris dans un magnifique équipage à six chevaux, escorté de piqueurs porteurs de torches... Lorsqu'ils arrivèrent à Saint-Cloud, où résidait alors Joséphine, le coeur de Pauline tressaillait de joie. L'huissier annonça :
- Monseigneur le prince et Madame la princesse Borghèse.
Joséphine ne fit pas un mouvement. Debout, devant un canapé, tout au fond du salon, elle obligea les deux arrivants à venir jusqu'à elle. A la toilette tapageuse et à l'exposition de joaillerie de Pauline, elle opposait deux armes qui devaient lui assurer la victoire. D'abord, une simple, mais ravissante robe de mousseline de l'Inde agrafée par deux têtes de lion en or, sans aucun autre bijou. Ensuite, une soie bleue, dont elle avait fait tendre son salon pour contrarier la couleur verte de la robe de la princesse et en tuer l'effet.
En quittant Saint-Cloud, Pauline offrit à Laure Junot de la ramener à Paris dans sa voiture. La future duchesse d'Abrantès se faisait prier pour accepter. Elle ne voulait point - disait-elle - troubler le tête-à-tête des deux jeunes époux, au début de leur lune de miel. Mais Pauline fit taire ses scrupules et elle dissipa ses hésitations en lui disant :
- Une lune de miel ! Tu n'y pense pas, avec cet imbécile-là !
Le prince Borghèse s'était déjà révélé un médiocre mari, tout à fait insuffisant.
Quelques jours plus tard, le prince et la princesse Borghèse quittèrent Paris pour Rome. Ils allaient habiter le magnifique palais Borghèse, où devait mourir bientôt le petit Dermide Leclerc, filleul de Napoléon. Entourée de chefs-d'oeuvre, Pauline ne tarda pas à s'ennuyer mortellement. Elle se mit à accabler son frère de plaintes et de récriminations.
Napoléon la rappela rudement à ses devoirs et, comme elle parlait sans cesse de "son exil", il lui écrivit, le 6 avril 1806 :
"J'ai appris avec peine que vous n'aviez pas le bon esprit de vous conformer aux moeurs et aux habitudes de la ville de Rome... Mettez-vous bien dans la tête que si, à l'âge que vous avez, vous vous laissez aller à de mauvais conseils, vous ne pourrez plus compter sur moi."

Un événement artistique devait rompre pourtant la monotonie de cet exil : le sculteur Canova allait faire la statue de Pauline, mouler son corps admirable à peine voilé par une légère draperie. Le génie du sculteur allait immortaliser sa beauté. Le modèle et l'artiste sont passés ensemble à la postérité.
Au fond du vieux palais, le marbre inhabité garde de Canova la mémoire éternelle.
La beauté de Pauline a vaincu les siècles impuissants. Pauline est nue pour l'éternité. La statue de Canova se trouve aujourd'hui encore au musée Capitoline (comme disent les Romains).
Canova aimait à représenter ses modèles à l'état de nature ; c'est ainsi qu'on peut voir aussi Napoléon en dieu de la guerre, dans le costume d'Adam.
En somme, Canova était un précurseur. Il avait prévu le culte du "nudisme" et la mode des cures de soleil alpestres ou méditerranéennes.
Une séparation de fait, arrangée à l'amiable, intervint entre le prince Borghèse et la capricieuse Pauline. Elle devait durer jusqu'en 1807, après la paix de Tilsitt.
Du radeau sur le Niemen, où le grand Empereur avait retrouvé le Tsar, il avait le temps de songer au bonheur et à l'union de sa famille et il imposa la réconciliation. Si le prestige de sa gloire et son autorité d'empereur n'avaient point suffi à se faire complètement obéir, il avait toujours, du moins, un moyen suprême de persuasion en gorgeant d'honneurs et de richesses ses frères et ses soeurs.
Pauline fut princesse impériale, grande-duchesse de Guastalla. Son premier élan de joie devait être tempéré, il est vrai, par la révélation inattendue pour elle, que la capitale de son duché était un pauvre village habité par quelques rares paysans et de nombreux troupeaux de cochons. Elle en fut exaspérée et fit savoir à Napoléon, caro fratello mio, qu'elle entendait être traitée sur un pied d'égalité avec Annunciata, qui venait d'être nommé grande-duchesse de Berg et de Clèves et qu'elle lui arracherait les yeux, s'il ne lui donnait pas à gouverner "un Etat un peu plus grand qu'un mouchoir de poche, avec des sujets qui n'aient pas quatre pattes et une queue entortillée."
Pauline fut au comble de la joie, lorsque l'empereur l'autorisa à revenir à Paris. Elle assista à toutes les fêtes, aux chasses de Fontainebleau ; sa robe de velours lilas brodé d'argent, fit tourner toutes les têtes...
Elle se découvrit soudain une passion irrésistible pour la musique. En réalité, elle aimait un musicien... Il s'appelait Blangini. Il était jeune. Il avait un joli visage, une voix délicieuse. Jamais, depuis Garat, artiste n'avait connu pareil engouement. La princesse se mit à chanter et elle nomma Blangini directeur de sa musique.
L'impératrice Joséphine, pour faire enrager sa belle-soeur, avait donné, en même temps, au chanteur mondain, le titre de compositeur de sa chambre, mais Pauline tint bon et l'emporta.
De nouveau malade, à la fin de 1808, elle va se soigner à Nice, où la suit toute sa maison, parmi laquelle figurent des dames d'honneur, des gentilshommes de chambre, un médecin, Blangini et un aumônier, dont l'emploi ne dut pas être une sinécure s'il confessa souvent la belle pécheresse.
Un courrier part chaque jour, de Paris, pour lui apporter à Nice, des robes et des chapeaux. Elle parcourt les environs avec sa suite brillante. On fait de longues promenades en mer et, partout, elle reçoit les honneurs qui sont dus à un membre de la famille impériale.
Mais, quelqu'un est annoncé, qui va troubler la fête. C'est le prince Camille Borghèse. Napoléon vient de le nommer "Gouverneur Général des départements au delà des Alpes". Il faut partir sans retard. C'est l'ordre de l'empereur, qui a réalisé, par la même occasion, une excellente opération en achetant pour dix-huit millions, qu'il ne paya d'ailleurs qu'incomplètement, les magnifiques collections du palais Borghèse, dont le père du prince Camille avait refusé vingt-cinq millions.
Le voyage de Nice à Milan fut épique. On croit lire un chapitre du Roman Comique. Pauline est d'une humeur massacrante. Ses caprices affolent sa suite. Elle n'est pas installée dans sa berline qu'elle veut en descendre, et marcher sur la route... Mais la marche la fatigue. Il faut qu'on la porte... La chaise à porteurs l'incommode. Elle veut reprendre sa place dans la berline !
La seconde étape du voyage est à Tende, petit village tout près du Col. L'installation est sommaire. Pauline finit par s'en contenter. Il n'y a, du reste, pas moyen de faire autrement. Mais à peine est-elle couchée que la maison retentit de cris perçants et d'appels désespérés.
Tout le monde se précipite, inquiet, bouleversé, vers la chambre de la princesse. Un événement tragique vient de se produire : la soeur de Napoléon a la colique !
- Vite, un lavement à la fraise de veau ! gémit-elle d'une voix plaintive.
On fouille, en vain, les rares maisons de Tende. Il n'y a de fraise nulle part, parce qu'il n'y a pas de veau. Le médecin, les dames d'honneur proposent d'administrer quand même le traitement assaisonné d'un autre émollient. Pauline écume de rage :
- Je veux un lavement à la fraise de veau, s'écrie-t-elle, et j'entends être servie !
Des courriers partent au galop dans toutes les directions. L'un d'eux a la chance enfin de trouver l'unique veau de toute la région ! Il ramène la pauvre bête en travers de sa selle. L'innocente victime est égorgée et la princesse peut absorber son remède. Elle est immédiatement guérie et s'endort d'un sommeil paisible.
Mais le prince n'est pas au bout de ses peines et de ses tracas. Sa terrible moitié n'imagine-t-elle pas, tout à coup, qu'en sa qualité de princesse impériale, elle doit toujours avoir le pas sur son mari et que c'est elle qui doit répondre aux harangues des autorités locales - prétention qui ne manque pas de soulever plus d'incident burlesque.
Enfin, le voyage se termine à Raconniggi et le prince et la princesse commencent vraiment à règner. La ville de Turin leur offre une fête splendide, au cours de laquelle Pauline, qui avait enchanté tous les yeux par son éclatante beauté, gagne tous les coeurs en réclamant à l'orchestre, qui entamait une danse française, de jouer une danse du pays : une "montferrina"...
La cour de Turin devient une des plus brillantes de l'épopée impériale.
MM. de Clermont-Tonnerre, de Montbrison, de Forbin, Alfieri de Sostegno ; Mmes de Chambaudouin, de Champagny, de Barral, la marquise de Bréhan, de nombreux pages entourent le prince et la princesse.
L'été, toute cette petite cour se transporte à Stupiniggi et habite un ancien rendez-vous de chasse des rois de Sardaigne, petit château, dont le toit, surmonté d'une tête de cerf aux immenses ramures faisait dire aux courtisans, heureux de se libérer un moment de leur servitude :
- Le prince a choisi l'emblème qui lui convient le mieux !

Cependant, Pauline s'ennuie. L'ennui a toujours été le mal rongeur de sa brillante existence. Elle écrit à Napoléon pour lui demander de la laisser rentrer en France ; elle lui envoie des certificats médicaux à l'appui de ses lamentations ; elle se drogue même, use de tous les nouveaux remèdes et finit par s'écrier :
- Je suis citoyenne française. Personne n'a le droit de me tenir et retenir malgré moi loin de ma patrie. Est-ce parce que je suis princesse Borghèse ? La belle raison... Je suis la veuve du général Leclerc et je m'en contente...
Pauline était tenace. Elle escomptait aussi l'affection, la prédilection que l'empereur lui avait toujours témoignée et que d'abominables calomnies ne sont pas parvenues à salir. Elle obtint la permission de rentrer en France pour aller prendre les eaux à Aix, en Savoie.
Là, elle devait retrouver Talma. Le grand tragédien avait pour Pauline une passion aussi ardente que celle des héros qu'il personnifiait sur la scène avec un génie qui n'a jamais été égalé. Pauline, fatiguée des amours soldatesques et des plates déclarations intéressées des courtisans, en était à la minute psychologique où elle devait préférer à la brutalité des gestes la splendeur des mots. L'interprète inspiré des grands tragiques put lui murmurer et lui écrire les déclarations les plus passionnées.
La fièvre littéraire est contagieuse. Pauline, qui n'aimait guère que les lectures frivoles, - et encore, - se levait dans la barque qui la promenait sur le lac du Bourget, pour réciter, fort mal d'ailleurs, des vers d'Ossian. Ainsi, ce paysage admirable, "ces montagnes, ces rochers muets, ces grottes, ces forêts obscures", ces eaux à la fois transparentes et sombres, avant même qu'Elvire et Lamartine les eussent immortalisés, avaient déjà fait un miracle, en inspirant au cerveau frivole que contenait la jolie tête de Pauline Bonaparte le goût du beau et l'émotion de la nature.
Pauline s'était juré de ne plus retourner à Turin. Elle revient donc à Paris et s'installe dans le bel hôtel du faubourg Saint-Honoré. Ses salons sont remplis de tout ce que Paris offre de plus brillant. Tout l'état-major du maréchal Berthier et de la Garde impériale entoure la princesse de ses hommages et elle n'y résiste pas.
Les jeunes officiers veulent vaincre dans les alcôves aussi vite que sur le champs de bataille. Le favori est d'abord le beau Jules de Canouville. Il suscitera la colère de l'empereur par l'audace de ses incartades. Ce canouville était vraiment le plus tendre des amis. Il ne reculait devant aucun sacrifice pour plaire à celle qu'il aimait.
Une nuit, le princesse est atteinte d'une rage de dents. Le dentiste, appelé en toute hâte, veut arracher, la dent malade, mais Pauline éclate en sanglots ; elle redoute la douleur. "Ce n'est rien", lui assure Jules de Canouville, qui se trouvait auprès d'elle et, pour le lui mieux prouver, ouvre toute grande sa bouche et se fait arracher une dent. Pauline, tout émue, se laisse alors enlever sa dent malade...
Le lendemain, le dentiste racontait avec attendrissement, à tous ses clients, combien le ménage Borghèse était uni et quel dévouement le prince montrait à sa charmante femme ! En voyant Jules de Canouville dans une intimité complète avec Pauline, il n'avait pas douté un instant que ce ne fût le mari.
Jules de Canouville qui avait porté avec ostentation une fourure que Napoléon avait donnée à sa soeur, fut envoyé en Espagne, où il trouva la mort.
La place de favori ne resta pas vacante longtemps. Pauline chercha un successeur. Ses regards se portèrent sur M. de Septeuil, mais celui-ci, dont le coeur était pris ailleurs, déclina cet honneur. Il fut exilé aussi en Espagne, où il fut amputé d'une jambe.
On était, à cette époque, exilé pareillement pour un oui ou pour un non. Les caprices de Pauline ne connaissaient pas de limites.
Au cours d'un de ses voyages dans l'Est, elle descendit à la préfecture, chez le préfet, M. Leclerc, son beau-frère. Elle demanda immédiatement une douche au lait. Le haut fonctionnaire, navré, dut lui avouer qu'il n'y avait point à la préfecture d'appareil à douche.
- Rien de plus simple, dit alors Pauline, d'un petit ton sec, qui n'admettait pas de réplique, faites percer le plafond et par le trou on n'aura qu'à verser sur moi des seaux de lait.
Le préfet dut s'exécuter et pendant longtemps sa préfecture eut un plafond troué et garda l'odeur du lait caillé.

Avant la chute de l'Empire, Pauline Bonaparte éprouva sa plus grande joie. Sa belle-soeur détestée était renvoyée, disgraciée, chassée... "Enfin !" s'écria Pauline, en apprenant le divorce de Napoléon.
Mais le ciel s'était obscurci ; les feux éclatants de la gloire impériale allaient s'éteindre ; le dieu de la guerre, longtemps invincible, allait connaître la défaite...
Bientôt, l'Empereur n'a plus pour empire qu'une petite île pauvre en face de la côte italienne.
Rendons justice à Pauline. Presque seule de toute la famille impériale, elle est restée fidèle au malheur. Lorsque Napoléon, vaincu et fugitif, déguisé en officier autrichien, escorté et protégé par des représentants des puissances ennemies, était arrivé dans la villa que la princesse Borghèse habitait au Luc, elle l'avait prié de quitter cet uniforme, qui lui allait si mal, puis elle s'était jetée en pleurant dans ses bras et l'avait serré sur son coeur.
Elle vint le voir à l'Ile d'Elbe.
Après Waterloo, elle voulut, tout de suite, rejoindre son frère à Sainte-Hélène. Sa santé, irrémédiablement compromise, l'en empêcha. Elle écrivit à lord Liverpool une lettre touchante. Elle avait fait mieux. Elle avait mis à la disposition de Napoléon sa fortune et ses bijoux qu'elle aimait tant et dont elle était si fière. Si elle fut coquette et dépensière, si elle vécut d'une vie facile et déréglée, si elle oublia les devoirs que lui imposaient son rang et sa situation, du moins eut-elle alors des gestes profondément humains, inspirés par un coeur sensible et généreux. Ceci compense cela.
Ni la maladie, ni l'âge, ni le malheur n'étaient parvenus cependant à calmer les ardeurs d'un tempérament volcanique à éruptions fréquentes.
En 1825, épuisée par les plaisirs, usée par les excès, désolée de n'être plus que l'ombre d'elle-même et d'avoir perdu l'éclat de sa radieuse beauté, Pauline se préparait à mourir.
Quant elle sentit venir son heure dernière, elle se fit apporter son miroir...
Volontiers, elle eût murmuré, comme Thaïs :
O mon miroir fidèle, dis-moi que je suis belle et que je serai belle éternellement !...
Puis, elle rendit à Dieu son âme légère et frivole. Elle partait sans crainte pour
... ce pays inconnu d'où pas un voyageur n'est encore revenu.
Elle quittait la vallée de misère, où elle avait connu tant de joies, sans avoir l'appréhension de l'au-delà. Elle était confiante dans la bonté divine. Elle avait la certitude de retrouver au séjour des bienheureux Meryem la Magdaléenne, la grande pécheresse, à qui le Christ avait pardonné, et qui, elle aussi, avait beaucoup aimé.
(Deux lectures ont inspiré cet exposé : Pauline Bonaparte d'Antonio Spinosa d'après une traduction de René Boudard - Editeur Tallandier paru en 2005 - et La Vénus de l'Empire de Flora Fraser, une biographie parue en 2011 chez André Versaille Eds.)

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