VOTRE NOM ?
- Malaval Charles.
- ... ?
- Mais oui, Malaval.
- Suivant ?
- Valavoir, Jacques...
- Nom mais, est-ce que vous vous moquez de moi, par hasard ?
Evidemment non, ils ne se moquaient pas de lui. Qu'y pouvaient-ils ? Leurs parents, pas plus qu'eux, n'étaient responsables de leur patronyme. Il est même certain que leurs proches ancêtres "avalaient" très bien ou se sont tenus "à l'écart du beau sexe", dans des limites fort respectables.
Il faut s'en prendre au Code Civil qui stipule, avant toute chose, que : "Le nom n'est pas laissé au libre choix de l'individu." Essayons donc de consoler nos braves citoyens en leur assurant que personne (en dehors des acteurs et hommes de lettres, qui, d'ailleurs, ne le transmettent pas à leur enfant) n'a pu choisir son nom, pas même avant François Ier, qui imposa à tous les Français de se faire inscrire sous leur nom, l'appellation, le surnom, le sobriquet ou le pseudonyme qu'ils portaient à ce moment-là.
Cela nous conduit à rechercher l'origine et le sens de ces noms propres ; à vérifier si, au fil des générations, il a pu se produire une altération du nom (ainsi, Malaval peut, à l'origine, dans le patois et les divers dialectes de la Gaule, n'avoir eu aucun rapport avec le gosier de celui qui s'appelait ainsi). Enfin, il sied de retrouver le moment où un individu décida de changer, les raisons (mode, sobriquet ridicule ou motifs professionnels pour les artistes) qui l'y ont poussé. Dans ce dédale bien tortueux, "l'Anthroponymie", faisant appel à l'Histoire, à la phonétique, aux différentes écritures, à l'économie et à la sociologie, semble bien armée, désormais, pour nous guider.
Prenons pour fil l'Histoire et nous constaterons que les noms de personnes sont de véritables reflets des civilisations. Ils en sont les témoins et les étapes.
Nous sommes à Jérusalem, huit siècles avant Jésus-Christ : un seul nom suffira, on s'appellera soit Aaron, soit Joseph. Traversons la mer, nous voilà à Sparte, puis à Athènes : Démosthème fera suivre son nom de celui de son "dème", c'est-à-dire la grande famille des Paianieus. Sautons quelques siècles, nous voilà prosternés devant le grand, le puissant Caïus Julius Caesar Octavius ! Il eût été bien généreux, Auguste, en donnant l'exemple d'une simplification radicale de son état civil ! Si grand fût-il, il ne pouvait le faire, car nous sommes à l'époque où la civilisation romaine (et le droit romain surtout) était à son apogée. Mais l'esclave de la même époque ne portait qu'une appellation : Tiron, par exemple. Et s'il était affranchi, il prenait le nom de son maître (Marcus Tullius Cicéro) et devenait : Marcus Tullius Tiro. Cet affranchissement de Tiron, c'est à lui seul l'histoire du "nom". Mais cette "ribambelle" de noms, dont s'affublaient les notables romains, était-ce pour l'honneur, la vanité ou les nécessités ? Il apparaît, à l'étude, que tous ces noms avaient un sens précis. Que signifiait : Publius Cornelius Scipio Africanus ? Le premier étant le prénom, on y joignait le nom de la "gens" (Cornélius). Cette famille était très grande, aussi chaque branche avait son surnom, ici : Scipio. Enfin, "Africanus" lui était attribué en souvenir de ses exploits personnels en Afrique.
Le nom correspond ainsi à une étape, des sociétés, à une forte organisation, embrigadant l'individu dans la collectivité. A Rome, et à un degré moindre dans notre société féodale au Moyen-Age, il en était ainsi.
DES SOBRIQUETS
Choisi par autrui, le nom sera souvent l'expression de la malignité publique. En effet, en dehors des anciens prénoms (Jacques, venant de Jacob, et donnant : Jacquot, Jacquin, Jacquinot, puis Quinot, Queneau, etc.), des noms d'origine (Fleming, de flamand) ou de professions, la plupart des noms de famille sont des sobriquets péjoratifs que l'usage a imposés, bon gré mal gré, aux individus puis à leurs descendants. On comprend aisément que Cicéron (pois chiche) ne s'eût pas donné ce nom-là, s'il avait pu choisir (il avait un grain de beauté sur le bout du nez). Levillain et Beauvillain, au long des générations, ont eu le temps d'acquérir charme et séduction. Il est curieux de noter l'origine des noms de beaucoup de Canadiens français. Ils ont gardé pour patronymes leurs sobriquets : ainsi Laffleur, Lajeunesse, Laverdure...
La société, au travers de la famille, éprouvait ainsi le besoin de "nommer" ses membres, afin de les différencier. Ce mouvement suivit le processus historique. Il augmentait avec le degré de civilisation. Ainsi, Rome imita ses vaincus : les Grecs. La Gaule, son vainqueur : César. Les envahisseurs germains (Burgondes, Wisigoths, Francs) n'eurent de cesse de se "latiniser". On peut dire que l'unité du royaume français favorisa la stabilité des noms, partant leur transmission. Celle-ci eut pour résultat de transformer le nom individuel en nom "de famille".
Des invasions à nos jours, l'histoire des noms de personnes en France se subdivise en trois périodes naturelles, correspondant à des époques historiques nettement différenciées :
- le nom individuel (nom de baptême, nom unique) triomphe du Ve au Xe siècle (ex. : Clovis, qui est Louis) ;
- du Xe au XVe siècle s'implante le système du double nom, nom individuel suivi d'un surnom devenant héréditaire (il faut préciser, ici, que c'est le "surnom" de cette époque qui deviendra ce qu'on appelle aujourd'hui le : nom propre).
- Enfin, par l'organisation de l'état civil (sous François Ier) les noms de famille sont définitivement constitués à partir du XVe siècle (Molière, par exemple, s'appelait : Jean-Baptiste Poquelin).
Mais, si l'on sait l'origine du nom de famille, il est important et... pittoresque d'en découvrir le sens. Car la valeur magique attribuée aux mots dans les sociétés anciennes apparaît avec une force particulière dans les noms qui désignent l'individu. Si le nom aujourd'hui n'est qu'une étiquette "administrative" et souvent abstraite, pour le primitif, en revanche, le nom est attaché inséparablement à l'être désigné, il fait corps avec lui.
LE NOM A SES "VERTUS"
Le nom a ses "vertus". Il exercera, croit-on, une influence sur l'enfant. Le nouveau-né romain se prénommera "Fortis" afin qu'il devienne courageux. Le christianisme confie le nouveau-né à un saint patron (saint Christophe, saint Martin, saint Jacques, etc.) qui permet de le nommer, au baptême.
En outre, l'intérêt psychologique et social des noms de personnes est considérable. Les gros bataillons des noms de famille français évoquent l'ironie gouailleuse et crue des fabliaux, la langue savoureuse, les professions, les costumes et les usages du Moyen Age finissant. Par les noms francs et burgondes, que l'aristocratie mérovingienne mit à la mode, ils font revivre ces composés aux métaphores brillantes comme des cliquetis d'armes, dont les conquérants germains, grands enfants barbares, aiment à s'affubler (ainsi : Orgétorix, Vercingétorix, Chilpéric, Aymeric, etc.).
Particularité physique (Leblond, Levillain, Cicéron), ou géographique (Lenormand, Lebreton, Duval, Dumont) ; tradition familiale (Pierre ou Paul de père en fils...) ; enfin la mode : tels sont les facteurs déterminant du choix des noms. Au travers de ce choix, on retrouve la psychologie des peuples ; les prénoms d'origine grecque seront plus imagés, compliqués ou savants que les prénoms romains : exemple Philippos "qui aime le cheval" ; Eugène, "de race noble" ; Théodoros, "présent de Dieu". Il en va de même pour l'Hebreu et l'Arabe, qui appartiennent au groupe sémitique (Emmanuel "Dieu est avec nous" ; Samson "petit soleil" ; en arabe : Abderrahman "serviteur de la miséricorde de Dieu", Salahedine "bienfait de la religion".
UN AIR D'ARISTOCRATES
Les noms relatifs à la propriété, au pays de naissance, ou noms d'origines, qui se rattachent au sol, constituent une des plus importantes catégories parmi les noms de famille.
Rivé à son fief, souvent bâti par lui, le noble, le puissant, se voyait adjoindre le nom de sa propriété ou bien lui-même prenait l'habitude de l'additionner à son nom propre (plus exactement son prénom) : Foucauld, habitant au voisinage d'un grand rocher, devint : Foucauld de la Roche. Il plut à l'un de ses descendants de changer l'ordre, se faisant appeler : de la Roche Foucauld. Le temps fit le reste, c'est-à-dire : de Larochefoucauld. L'usage, d'ailleurs, de la particule "de" se répandit, sans être caractéristique de la noblesse. Plusieurs familles nobles ne le portent pas. En revanche, maints roturiers, au gré des circonstances ou de leur vanité, se sont adjoint la particule pour se donner des airs d'aristocrates : Monsieur "de" Petit-Jean, comme l'écrivait Racine dans ses "Plaideurs", s'adressant aux vaniteux et pédants de son époque.
D'autres appellations relatives à une particularité de l'habitation familiale, comme les : Bordeneuve (métairie), Cazeneuve, Dumoulin, Dhotel, Chazeaux et Casal (masure) ; topographique, comme Dupuy ; ou bien végétale : Boule (de bouleau), Castagnier, Duchêne, Dubois, Dubosq, Lafayette (bois de hêtre). Dupont avait un ancêtre citadin, résidant près d'un pont ; quand à Durand, à l'origine il avait du prouver sa résistance, son "endurance". Durrieu, Delrieu, Duruy viennent du nom commun ruisseau. Qui dit cité, au Moyen Age, dit corporation. C'est alors que surgit le bataillon des noms de professions. La stabilité, ici, du nom de famille, s'explique facilement. De père en fils, au sein des corporations on exerçait le même métier. Du nom latin "Faber" nous avons tiré plusieurs patronymes : Fèvre, Lefevre, Fabre, Fabron, Faure, Desfaure, Haure, Haurillon, etc. Si l'ancien président Félix Faure n'a pas dû faire ses premières armes dans une forge familiale, il ne le doit qu'au nombre de siècles qui le séparait de son lointain aïeul.
Si les noms de professions se transmettent automatiquement, les sobriquets, eux, présentent quelque difficulté, car ils sont spécifiques aux individus qui les portent (Mignon, Le Chauve). Boileau n'est qu'un sobriquet ironique de Boivin (lequel vient d'un individu qui n'aimait pas l'eau) ; on rappelle aussi cette histoire d'un facteur du Midi, sortant de la ferme où il venait de porter le courrier, qui appelait son chien, égaré dans la cour : Boitonrien ! Boitonrien ! Les fermiers, s'exécutant, trinquèrent avec lui à sa nouvelle tournée, mais ils eurent vite fait de lui conserver ce surnom, de même pour "Quidort" : ce nom vient d'un ancêtre, prénommé Jacques, qui sommeillait bien souvent. "Quinement" vient d'une même origine.
LES DISGRÂCES CONJUGALES
Enfin les disgrâces conjugales sont symbolisées par des cornes imaginaires, d'où les Cornu, Cornillon, Trochu, etc. La rareté du bon gendre et du bon beau-fils est à noter du point de vue psychologique et social, car l'on trouve beaucoup de Bonfils, Maugendre, Malfilâtre. Gambetta, notre grand Gambetta, n'avait certes pas de ... petites jambes, or c'est l'exacte signification de son nom en italien.
Il nous faut mentionner, enfin, le cas particulier des Israélites. Napoléon les mit en demeure, en 1808, de choisir un nom de famille et un prénom. C'était la première fois que toute une catégorie de personnes pouvait choisir son nom. En général, ils légalisèrent leurs surnoms (Mendes, d'origine portugaise, Hirsch, le cerf en allemand, Wolf, le loup), ou bien se donnèrent des noms de métiers, d'enseigne (comme Rothschild), de villes, de provinces : Landau, Worm, Picard. Comment se répartissent, géographiquement, les noms français ? D'une part, ceux de la France romane ; de l'autre, les noms d'origine ou d'influence étrangère, comme : basque, breton, flamand, alsacien, italien ou corse.
La langue d'oïl et la langue d'oc offrent une première répartition : b, g, d, dans le Midi aboutissent à : v, y ou bien disparaissent dans le Nord ; exemple : Ribe, Lèbre, Viguier ou Rey, Delprat, Loubet, deviendront au Nord : Rive, Lièvre, Voyer, et Roy, Dupré, Louvet. La méthode phonétique apparaît comme un support essentiel à tout essai de répartition. Bien que né au Havre, le président Faure était originaire du Plateau Central ou du Dauphiné.
Les facteurs historiques et religieux expliquent le nombre des Domergue, Doumergue, Domerc, en Languedoc, où le culte médiéval de saint Dominique était intense. De même pour Martin, évangélisateur de la Gaule, dans le Nord (Martin, Martinot, Martineau, etc.).
Le breton occupe une large place dans les noms d'origine étrangère. Le Golf (forgeron), Miller (meunier), Le Bihan (le petit), Le Moigne (manchot), Le Men, Lapierre ont essaimé un peu partout, en France, sans perdre leur originalité.
RENAISSANCE ET FANTAISIE
Une fois établi, le nom a subi l'inévitable altération des ans. Si les troubles historiques cessent, les influences diverses des patois, dialectes et langues étrangères décuplent. Dés lors, nous assistons à un mouvement, hésitant et contradictoire, mais continu, des noms de personnes. Malgré le coup d'arrêt, mis par François Ier, la prononciation et l'écriture interviennent pour altérer l'orthographe des différents patronymes. Ces modifications, d'ailleurs, attestaient la fantaisie de la Renaissance. Souci de la belle "escripture", ou pédantisme gréco-latin, il reste que chaque curé avait, sinon son système, du moins ses références orthographiques : l'un manifestait des tendances "latinisantes", un autre se rapprochait de la prononciation. Les intéressés eux-mêmes n'attachaient que peu d'importance à l'orthographe de leur nom ; ainsi Malherbe écrivait le sien tantôt : Malerbe, tantôt Malherbe, voire Maleherme ; l'acteur Lekain usait d'une fantaisie plus grande encore, signant tour à tour : Le Kain, Le Quint, Lekin, etc. D'autres exemples d'altérations, au fil des registres, sont plus frappants encore : Fresse (Vosges), bien français pourtant, devient vite Fraise ! Mais toute médaille a son revers, ce qui permit de franciser quelques noms étrangers : Broglium (littéralement : broussaille en italien) devient Broglie en France ; on supprima l'"o" final à Rivarol ; Riquet vient de Richetti, Veret de Wehrer. Enfin les substitutions et les pseudonymes deviennent d'une pratique courante. Pourquoi change-t-on de nom ?
ECHAPPER AUX RAILLERIES
Les causes qui entrent en jeu sont identiques dans les deux cas. Du point de vue social, l'intéressé peut avoir intérêt à cacher son nom ; sur le plan psychologique, il désire remplacer un nom qui lui déplaît par un nom qui "sonne mieux à ses oreilles". Olivier le Mauvais, en 1474, demanda l'autorisation royale de s'appeler : Olivier le Daing. Dans d'autres cas, on veut échapper aux railleries ou aux quiproquos : originaires de Saint-Pardoux (Puy-de-Dôme) les Couillard se feront appeler Pardoux. Bellegueule optera pour Florimond, Cochon pour Zenon, Cocu pour Clerval, Garce pour Vincent, etc.
La seule différence entre la substitution et le pseudonyme réside dans la précarité de ce dernier. Il est assez rare, en effet, que les enfants conservent le pseudonyme pris par leurs parents. D'autant plus que, pour les écrivains et hommes politiques, le pseudonyme s'avère un abri contre les représailles éventuelles des personnages influents, du pouvoir et de la justice. Pour deux pièces satiriques, le jeunes Arouet passa plus de onze mois à la Bastille ; aussi trouva-t-il plus... pratique, à sa sortie de prison, de signer ses oeuvres Voltaire. Le choix du pseudonyme obéit aux suggestions du milieu et à l'esprit de l'époque. Le goût du jour et la mode sont déterminants. L'acteur Rolland se fit appeler Max Dearly, flattant le snobisme "britannique" du public de l'époque. Chez les artistes et les acteurs de cinéma, cette tendance à choisir un pseudonyme à consonnance étrangère apparaît comme une constante (Martine Carol, Michèle Morgan, Johnny Hallyday).
Les écrivains, gens sérieux, éprouvent en général l'horreur du nom vulgaire ou ridicule. Un certain nombre d'entre eux sont sensibles à la mode, voire épris d'aristocratie ou de raffinements qu'ils traduisent dans le choix du pseudonyme. Farigoule s'appellera Jules Romains, Etienne Mallarmé préférera la forme savante : Stéphane Mallarmé ; Lénine, sur la scène politique, garda son pseudonyme d'écrivain et banni (plutôt que son nom Oulianof). Georges Mandel s'appelait Rothschild.
Les surnoms "d'origine" chez les artistes de la Renaissance et du XVIIe siècle deviendront célèbres : Léonard de Vinci (fils naturel d'un notaire de Vinci), Paul Véronèse (Paul Cagliari) de Vérone, Claude Lorrain (Claude Gelée, né aux environs de Mirecourt).
Enfin, pendant l'occupation allemande, les résistants ont choisi des pseudonymes qui n'attiraient pas l'attention, afin de donner le change : un prénom (colonel Rémy), un autre nom de famille (général Leclerc), ou un nom de pays (Vercors).
Les mots sont la définition des choses et des idées ; les noms sont la définition des personnes. Il y a donc entre eux une étroite connexité. Ils sont les produits d'une même langue. Or, qu'est-ce qu'une langue, si ce n'est l'histoire et le miroir d'un peuple. Par la racine des mots, la science des langues détermine la date et le lieu de la naissance des peuples. Les couches et les transformations successives qu'elle découvre dans les langues lui révèlent les révolutions et les envahissements qu'un peuple a subis ; comme pour le monde fossile, elle recompose les nations disparues avec les débris des langues qu'elles ont parlées. Sur ce chemin, l'anthroponymie semble bien armée.
Merci à Jean Coste, professeur émérite qui a été l'inspiration de cet article par la lecture de son ouvrage :
Dictionnaire des noms propres : toponymes et patronymes de France : quelle origine, quelle signification ?
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