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        <title><![CDATA[Le blog d' Yves Vianney]]></title>
        <link>http://yvesvianney.over-blog.com/</link>
        <description><![CDATA[Pour qu'apprendre devienne un v&eacute;ritable plaisir. Apprendre au fil du temps. Des contenus &eacute;ducatifs, p&eacute;dagogiques, r&eacute;cr&eacute;atifs pour acc&eacute;der au savoir en s'amusant.]]></description>
                  <item>
            <title><![CDATA[VICTOR HUGO]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/victor-hugo</link>
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            <pubDate>Sat, 08 Jun 2013 15:11:43 +0200</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-text">
    <div class="ob-text">
        <p>Pour démarrer les diaporamas et prendre connaissance de cet exposé en 4 séances, cliquez sur le bouton &quot;PLAY&quot; (en bas de chaque visionneuse) ; il est situé au centre. Vous pouvez aussi mettre ces &quot;powerpoints&quot; en PLEIN ECRAN en cliquant sur le bouton à l&#039;extrême droite ; ensuite pour faire défiler les diapositives, il suffit de cliquer avec votre souris.</p>
    </div>
</div>
            <div class="ob-section ob-section-video"><div class="ob-media ob-video"><iframe src="http://www.slideshare.net/slideshow/embed_code/22659420?wmode=transparent" width="476" height="400" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></div><p class="ob-desc">Ces &quot;Powerpoints&quot; intègrent un exposé sur Victor Hugo né le 26 février 1802 à Besançon et mort le 22 mai 1885 à Paris, est un poète, dramaturge et prosateur romantique considéré comme l’un des plus importants écrivains de langue française. Il est aussi une personnalité politique et un intellectuel engagé qui a compté dans l’Histoire du XIXe siècle.</p></div>            <div class="ob-section ob-section-video"><div class="ob-media ob-video"><iframe src="http://www.slideshare.net/slideshow/embed_code/22661565?wmode=transparent" width="476" height="400" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></div><p class="ob-desc">Hugo est également un romancier du peuple qui rencontre un grand succès populaire avec par exemple Notre-Dame de Paris (1831), et plus encore avec Les Misérables (1862). Au théâtre, il expose sa théorie du drame romantique dans sa préface de Cromwell en 1827 et l’illustre principalement avec Hernani en 1830 et Ruy Blas en 1838.</p></div>            <div class="ob-section ob-section-video"><div class="ob-media ob-video"><iframe src="http://www.slideshare.net/slideshow/embed_code/22662401?wmode=transparent" width="476" height="400" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></div><p class="ob-desc">Son œuvre multiple comprend aussi des discours politiques à la Chambre des pairs, à l&#039;Assemblée constituante et à l&#039;Assemblée législative, notamment sur la peine de mort, l’école ou l’Europe, des récits de voyages (Le Rhin, 1842, ou Choses vues, posthumes, 1887 et 1890), et une correspondance abondante.</p></div>            <div class="ob-section ob-section-video"><div class="ob-media ob-video"><iframe src="http://www.slideshare.net/slideshow/embed_code/22663203?wmode=transparent" width="476" height="400" frameborder="0" marginwidth="0" marginheight="0" scrolling="no"></iframe></div><p class="ob-desc">Victor Hugo a fortement contribué au renouvellement de la poésie et du théâtre ; il a été admiré par ses contemporains et l’est encore, mais il a été aussi contesté par certains auteurs modernes. Il a aussi permis à de nombreuses générations de développer une réflexion sur l’engagement de l’écrivain dans la vie politique et sociale grâce à ses multiples prises de position qui le condamneront à l’exil pendant les vingt ans du Second Empire. Ses choix, à la fois moraux et politiques, durant la deuxième partie de sa vie, et son œuvre hors du commun ont fait de lui un personnage emblématique que la Troisième République a honoré à sa mort le 22 mai 1885 par des funérailles nationales qui ont accompagné le transfert de sa dépouille au Panthéon de Paris, le 31 mai 1885.</p></div>            <div class="ob-section ob-section-images ob-default"><div class="ob-row-1-col"><a href="http://img.over-blog-kiwi.com/0/55/35/41/201306/ob_4ce9e00a6c37da37ed9cfc0192543265_victor-hugo.jpg" class="ob-link-img"><img src="http://img.over-blog-kiwi.com/0/55/35/41/201306/ob_4ce9e00a6c37da37ed9cfc0192543265_victor-hugo.jpg" alt="" class="ob-cell ob-img ob-media" /></a></div><p class="ob-desc">Victor Hugo occupe une place marquante dans l’histoire des lettres françaises au XIXe siècle, dans des genres et des domaines d’une remarquable variété. Il est poète lyrique avec des recueils comme Odes et Ballades (1826), Les Feuilles d'automne (1831) ou Les Contemplations (1856), mais il est aussi poète engagé contre Napoléon III dans Les Châtiments (1853) ou encore poète épique avec La Légende des siècles (1859 et 1877).</p></div>     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[XVIIIe SIÈCLE, SIÈCLE HUMAIN, SIÈCLE DES IDÉES ]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/xviiie-si%C3%88cle-si%C3%88cle-humain-si%C3%88cle-des-id%C3%89es</link>
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            <pubDate>Tue, 21 May 2013 14:05:01 +0200</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-text">
    <div class="ob-text">
        <p><strong>LA LITTÉRATURE EXPRESSION DE LA SOCIÉTÉ</strong></p><p><em>Selon le mot de Bonald, la littérature est l&#039;expression de la société. Ce mot ne s&#039;applique-t-il pas tout particulièrement au XVIIIe siècle ? </em></p><p></p><p>On retrouve dans Homère les idées religieuses, morales et politiques des vieux Achéens, leurs mœurs et leurs goûts ; dans Horace la philosophie sceptique et épicurienne, le besoin de paix et de repos des contemporains d&#039;Auguste ; dans Bossuet la religion sage et raisonnable, le sens de l&#039;autorité, la discipline, la parfaite santé morale qui caractérisent le grand siècle. Ainsi chaque écrivain reflète au moins quelques-unes des tendances de son temps et, si on considère l&#039;ensemble de la littérature, on peut toujours y voir l&#039;expression de la société. Cela est particulièrement vrai du XVIIIe siècle.</p><p></p><p><strong>I. C&#039;est une période de vie mondaine très brillante. </strong></p><p>On vit pour le monde... la plus grande partie du temps se passe dans les salons, dîners, réceptions, conversations... La duchesse du Maine, Mme du Deffand, Mme Geoffrin... Aussi les genres traités sont-ils ceux qui peuvent servir de prétexte à réunions mondaines ou permettent d&#039;y briller... Tragédie, comédie, satires, petits vers galants, épigrammes... Le lyrisme est totalement absent. &quot;<em>Le cours des idées, dit Mme de Staël, a été depuis un siècle tout à fait dirigé par la convention. On pensait pour parler, on parlait pour être applaudi et tout ce qui ne pouvait se dire semblait être de trop...</em>&quot;</p><p></p><p><strong>II. C&#039;est une époque frivole et même corrompue.</strong></p><p>Il suffit d&#039;évoquer la Régence et Louis XV, Mme de Pompadour, Mme du Barry. Jamais les mœurs n&#039;ont été aussi libres. Un ménage régulier et uni devient presque un ridicule. Les lettres, les comédies, les romans reflètent bien cet état d&#039;esprit... Le succès de <em>la Pucelle</em>... Même Montesquieu se croit obligé de sacrifier au goût du public... Le libertinage dans les <em>Lettres Persanes</em> et dans l&#039;<em>Esprit des Lois</em>.</p><p></p><p><strong>III. C&#039;est une période d&#039;incrédulité railleuse et combative.</strong></p><p>Les esprits se détachent de la religion, l&#039;incrédulité est à la mode, le sceptre passe du catholicisme à la &quot;philosophie&quot;, qui doit chasser le &quot;fanatisme&quot; et la &quot;superstition&quot; et, répandant partout les &quot;lumières&quot;, assurer le bonheur du genre humain... Presque tous les grands écrivains du XVIIIe siècle sont ou indifférents en matière religieuse ou incrédules ou violemment hostiles... Montesquieu, Chénier, Voltaire, Diderot, d&#039;Alembert et <em>l&#039;Encyclopédie</em>.</p><p></p><p><strong>IV. C&#039;est le triomphe du rationalisme.</strong></p><p>Jamais on n&#039;a eu tant confiance en la raison humaine, et dans tous les domaines. Jamais on n&#039;a tant abusé du raisonnement. L&#039;esprit étouffe le cœur (Fontenelle), jusqu&#039;à ce que dans la deuxième moitié du siècle, une réaction violente se produise dont Rousseau est le principal représentant, mais qui se manifeste un peu partout... Alors la sensibilité reprend ses droits et elle devient même de la sensiblerie.</p><p></p><p>Enfin le XVIIIe siècle est le siècle qui a préparé et fait la Révolution, et la Révolution s&#039;est opérée dans les esprits bien avant de se traduire dans les faits. C&#039;est dans les salons qu&#039;ont été fabriqués les explosifs qui devaient faire sauter l&#039;ancienne société française (Voltaire, Rousseau, Beaumarchais).</p><p></p><p><strong>LE XVIIIe SIÈCLE, SIÈCLE HUMAIN </strong></p><p><a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Ernest_Lavisse" class="popup">Ernest Lavisse</a><em> </em>(historien français et mort en 1922)<em> a dit dans un discours à des enfants :</em> &quot;J&#039;ai appris à aimer le XVIIIe siècle malgré ses illusions, parce qu&#039;il a été un siècle humain succédant à un siècle dur.&quot;</p><p></p><p>Le XVIIIe siècle est le siècle de la perfection classique. Au point de vue littéraire, le XVIIIe lui est bien inférieur. Cependant Michelet le préfère au précédent. Et Lavisse... Comment s&#039;explique ce jugement ?</p><p></p><p><strong>I. En quoi le XVIIe siècle fut-il un siècle dur ? </strong></p><p><strong>a) C&#039;est le siècle de l&#039;autorité, de la discipline.</strong> Absolutisme de Louis XIV qui impose son autorité dans tous les domaines, même en art et en littérature. Triomphe du grand, du solennel, goût de la règle et de la symétrie. Versailles. Ni fantaisie ni spontanéité. Un La Bruyère <em>se sent contraint</em>...</p><p><strong>b) C&#039;est le siècle du jansénisme,</strong> religion austère, froide, sévère pour la nature humaine... Les laïcs mêmes sont pessimistes. La Rochefoucauld, La Bruyère et même les poètes, La Fontaine, Molière sont sans illusion sur l&#039;homme et sur la société.</p><p><strong>c) C&#039;est le siècle de la raison, du bon sens...</strong> On n&#039;est pas sensible, on ne se préoccupe guère des humbles, des petits, du peuple qui ne compte pas pour les beaux esprits. Mme de Sévigné...</p><p></p><p><strong>II. En quoi le XVIIIe siècle fut-il un siècle humain ?</strong></p><p><strong>a) C&#039;est le siècle des grandes revendications sociales...</strong> Les campagnes de Voltaire en faveur de la tolérance. Le mouvement philosophique : on se préoccupe surtout d&#039;une meilleure organisation de la société... Les réformes de Turgot, Rousseau et les principes de 89...</p><p><strong>b) Et Rousseau prêche non seulement les droits de l&#039;homme, mais les droits du cœur... </strong>Avec lui triomphe la sensibilité qui dégénère même en sensiblerie... Les attendrissements deviennent à la mode. On aimera à pleurer.</p><p></p><p><strong>III. Quelles ont été ses illusions ? </strong></p><p><strong>a) Bonté naturelle de l&#039;homme.</strong></p><p><strong>b) Croyance au progrès indéfini et nécessaire.</strong></p><p><strong>c) Croyance que de bonnes institutions </strong>rendraient nécessairement les hommes meilleurs et feraient régner le bonheur et la vertu, sans efforts de la part des particuliers...</p><p></p><p>On peut ne pas partager l&#039;avis de M. Lavisse. On sait ce qu&#039;ont donné les idées de Jean-Jacques traduites dans les faits. Quant au XVIIe siècle, il n&#039;a pas été aussi dur qu&#039;il le paraît au premier abord. Des voix se sont élevées en faveur du peuple (Racine, La Bruyère, Fénelon)... il a été le siècle des <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Vincent_de_Paul" class="popup">St Vincent de Paul</a> et des <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste_de_La_Salle" class="popup">J.-B. de la Salle</a>... Et on peut penser qu&#039;il y a plus d&#039;humanité véritable dans Pascal ou Molière que dans Voltaire ou J.-J. Rousseau. Ni la vertu ni même la charité ne sont une affaire de sentiment.</p><p></p><p><strong>LA LITTÉRATURE EST UNE ARME</strong></p><p><em>&quot;Au XVIIIe siècle la littérature n&#039;est plus seulement un art mais une arme ; tout écrivain a calculé que son talent est une force comme la fortune, la naissance, et une force dont il faut se servir.&quot;</em></p><p></p><p>Le XVIIIe siècle, en littérature, continue le XVIIe : les principes et les genres sont les mêmes, si ce n&#039;est qu&#039;au lieu d&#039;imiter directement les Grecs et les Latins, on imite leurs imitateurs... Boileau, Racine, Molière sont devenus les véritables anciens. Mais l&#039;inspiration est différente. La littérature cesse d&#039;être un art pur, elle devient une arme...</p><p></p><p><strong>I. Au XVIIe siècle elle était seulement un art.</strong></p><p><strong>a) Les grands classiques ne se proposaient que de plaire et de toucher</strong> par la peinture vraie des sentiments et des passions... Racine, La Fontaine, Molière, etc.</p><p><strong>b) Sans doute, ils ne font pas abstraction du point de vue moral...</strong> les moralistes même abondent (Pascal, La Bruyère, La Rochefoucauld) et tous les écrivains se posent plus ou moins en moralistes et le sont véritablement : ils veulent corriger et instruire. (La Fontaine, Molière, etc.). Mais ils ne se donnent pas comme novateurs et acceptent la morale traditionnelle.</p><p><strong>c) Surtout ils respectent les institutions,</strong> ils ne veulent pas révolutionner la société et n&#039;ont pas de revendications à faire valoir ; ils ne croient pas que leur talent leur crée des droits particuliers ou leur soit un titre pour gouverner les hommes ou réformer le gouvernement. Louis XIV, d&#039;ailleurs, veillait à ce qu&#039;ils ne sortent pas de leur domaine. (Le mémoire de Racine sur les misères du temps.)</p><p><strong>d) Quand ils bataillent, ce sont des luttes purement littéraires </strong>(querelles du <em>Cid</em>, <em>d&#039;Andromaque</em>, <em>Satires</em> de Boileau, etc...) La polémique est souvent agressive, violente et injurieuse... Mais ils ne se servent jamais de leur talent comme d&#039;une arme à des fins qui ne sont pas littéraires... sauf Pascal dans les <em>Provinciales</em>... Ce qui est l&#039;exception au XVIIe siècle deviendra la règle au XVIIIe.</p><p></p><p><strong>II. Au XVIIIe siècle la littérature est une arme.</strong></p><p><strong>a) La littérature devient un instrument de propagande</strong> pour des doctrines politiques, sociales ou religieuses... Je vous invite à comparer déjà les <em>Lettres persanes</em> aux <em>Caractères</em>... Les &quot;philosophes&quot;, l&#039;<em>Encyclopédie</em>, Diderot, Voltaire, Rousseau.</p><p><strong>b) Même dans les genres purement littéraires, l&#039;art n&#039;est plus désintéressé.</strong> L&#039;écrivain veut répandre ses idées, mettre en circulation des principes nouveaux, réformer la société, etc. (tragédies, comédies, romans).</p><p><strong>c) Aussi les écrivains deviennent les rois de l&#039;opinion.</strong> Leur situation et leur prestige s&#039;accroissent. Leur talent devient vraiment une force analogue à la naissance, à la fortune, avec laquelle on est obligé de compter. Voltaire... Les grands ne les considèrent plus comme &quot;domestiques&quot; ou amuseurs...</p><p><strong>d) Cette force,</strong> ils la mettent au service de l&#039;incrédulité et de la Révolution ; elle a été terriblement efficace.</p><p></p><p>On peut le regretter, pour l&#039;art qui y perd quelque chose de sa sérénité. Par réaction, on verra apparaître au XIXe siècle la doctrine de &quot;l&#039;art pour l&#039;art&quot;. Mais, en fait, la plupart des écrivains ne se désintéresseront pas des luttes de leur temps et beaucoup se croiront une mission (Hugo, etc.).</p><p></p><p><strong>LE XVIIIe SIECLE, SIECLE DES IDEES </strong></p><p></p><p><em>On a dit du XVIIIe siècle qu&#039;il était, proprement, le siècle des idées. Que faut-il entendre par là ?</em></p><p></p><p>Le XVIIIe siècle a été nettement inférieur au XVIIe au point de vue littéraire. Voltaire lui-même le sentait : &quot;Le génie n&#039;a qu&#039;un siècle, disait-il ; après quoi il faut qu&#039;il dégénère&quot;. Mais on lui fait gloire d&#039;avoir mis en circulation des idées nouvelles et fécondes. C&#039;est le siècle des idées. On lui doit :</p><p></p><p><strong>I. L&#039;idée moderne de science</strong> (Bayle, Fontenelle, <em>L&#039;Encyclopédie</em>, Voltaire).</p><p>Il y avait eu de grands savants au XVIIe siècle, mais c&#039;est au XVIIIe que l&#039;idée de science se précise. On se désintéresse des spéculations métaphysiques et l&#039;on réserve le mot science à la connaissance rationnelle et positive des phénomènes sensibles (physique, chimie, histoire naturelle). Aucune place à l&#039;autorité et à la tradition. Méthode : observation, expérience, raisonnement. (Cf. <em>La dent d&#039;or</em> de Fontenelle.) C&#039;est l&#039;histoire naturelle qui a alors le plus de succès (Buffon)... On essaie d&#039;y souder les sciences morales et sociales, qu&#039;on traite par les mêmes méthodes, l&#039;homme étant considéré comme devant à la sensation et ses idées et les institutions de la société.</p><p></p><p><strong>II. L&#039;idée de progrès</strong> (mêmes auteurs).</p><p>Elle est déjà dans Pascal et dans Perrault ; Fontenelle l&#039;a développée dans la digression sur les Anciens et les Modernes... L&#039;humanité comparée à un seul homme qui va toujours en étendant ses connaissances et en se perfectionnant... Le progrès apparaîtra bientôt indéfini et nécessaire, et le progrès moral et social nécessairement lié au progrès matériel (Condorcet), ce qui est une idée fausse, car la civilisation est souvent unie à la corruption, comme le montrera Jean-Jacques qui substitue à l&#039;idée de progrès l&#039;idée d&#039;évolution, et elle est chose fragile et instable.</p><p></p><p><strong>III. L&#039;idée de liberté civile et politique, d&#039;égalité devant la loi</strong> (Montesquieu, Voltaire). Influence anglaise : la loi substituée à l&#039;arbitraire, guerre aux privilèges et aux abus, gouvernement représentatif, justice égale pour tous, etc.</p><p></p><p><strong>IV. L&#039;idée de tolérance et de liberté de conscience. </strong>Cette idée n&#039;était pas absolument nouvelle, mais elle a de plus en plus pénétré dans la société, grâce à Montesquieu, à <em>l&#039;Encyclopédie</em> et aux campagnes de Voltaire.</p><p></p><p><strong>V. L&#039;idée de démocratie avec tout ce qu&#039;elle comporte.</strong> Chez tous les philosophes, on prend l&#039;habitude de considérer les hommes moins comme des sujets que comme des citoyens, moins comme des Français que comme des êtres en soi ayant des devoirs et des droits égaux de par le fait seul de leur naissance. On trouverait les éléments de la Déclaration des Droits de l&#039;homme dans Montesquieu et dans Voltaire. L&#039;idée de Souveraineté populaire ne se trouve que dans Rousseau, dont le <em>Contrat social </em>est fondé sur l&#039;égalité foncière de tous les hommes. Ces idées sont devenues des dogmes au XIXe siècle et elles en ont dirigé toute l&#039;évolution.</p><p></p><p><strong>Pour prendre connaissance du billet précédent cliquez sur le lien ci-dessous :</strong></p><p><a href="http://yvesvianney.over-blog.com/le-retour-de-chateaubriand" class="popup">http://yvesvianney.over-blog.com/le-retour-de-chateaubriand</a></p><p><strong>vous pourrez lire un article sur &quot;LE RETOUR DE CHATEAUBRIAND&quot;...</strong></p>
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            <div class="ob-section ob-section-images ob-default"><div class="ob-row-1-col"><a href="http://img.over-blog-kiwi.com/0/55/35/41/201305/ob_ff23a8a6af90a7ce13ca8022bcd53858_32767.jpg" class="ob-link-img"><img src="http://img.over-blog-kiwi.com/0/55/35/41/201305/ob_ff23a8a6af90a7ce13ca8022bcd53858_32767.jpg" alt="" class="ob-cell ob-img ob-media" /></a></div><p class="ob-desc">La littérature française du XVIIIe siècle s’inscrit dans une période le plus souvent définie par deux dates repères : 1715, date de la mort de Louis XIV, et d’autre part, 1799, date du coup d’État de Bonaparte qui instaure le Consulat et met d’une certaine façon fin à la période révolutionnaire. Ce siècle de transformations économiques, sociales, intellectuelles et politiques est riche d’une multiplicité d’œuvres qui peuvent se rattacher, en simplifiant, à deux orientations majeures : le mouvement des Lumières et ses remises en cause des bases de la société et, par ailleurs, la naissance d’une sensibilité que l’on qualifiera postérieurement de préromantique.</p></div>     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[LE RETOUR DE CHATEAUBRIAND]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/le-retour-de-chateaubriand</link>
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            <pubDate>Thu, 02 May 2013 12:37:22 +0200</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-text">
    <div class="ob-text">
        <p>Quelle est cette voiture suspendue à quatre roues et à deux fonds, garnie de glaces et d&#039;une capote qui s&#039;élance sur les routes normandes ? Elle sort des faubourgs de Dieppe et, à bride abattue, file sur Paris. Un matin de printemps se lève sur la campagne. Les vitres de la berline sont baissées. Parfois un voyageur se montre à la portière. Il semble ému. Ses yeux contemplent les pâturages où scintille encore la rosée, les abreuvoirs brillant entre les branches, les collines qui se noient à l&#039;horizon dans la brume des matinées.</p><p>M. François-René de Chateaubriand rentre d&#039;exil. Après dix ans d&#039;émigration, il retrouve le sol de France. Retour dangereux, encore, en cette année 1800. Pour la police, ce n&#039;est pas le vicomte de Chateaubriand que sa voiture emporte au galop vers la capitale, mais un Suisse obscur, le citoyen La Sagne, que le bateau de Douvres vient de déposer sur les quais de Dieppe. La loi n&#039;a pas encore rouvert les frontières. L&#039;administration ne ferme les yeux que sur les faux papiers.</p><p>Dans la belle matinée, la berline poursuit sa course ; mais la paix printanière voile mal les misères du temps.</p><p>Voici d&#039;abord, dans les champs, des femmes courbées, des femmes qui labourent, rien que des femmes. Où sont les hommes ? Dans les armées ou dans les cimetières. Aux yeux du voyageur, la première impression de paix se dissipe vite : dans cette vallée, un château abattu, entre ses murs à demi effondrés. Plus loin, une futaie rasée. Il ne traîne plus sur la mousse que quelques troncs mal équarris.</p><p>Dans ce village, l&#039;église est abandonnée, les saints décapités dans les niches, le cimetière sans croix. Et partout, sur les murailles, ces inscriptions aux grandes lettres maladroites et menaçantes : liberté, égalité, fraternité ou la mort. Oui, la Terreur est encore proche. Mme. d&#039;Aguesseau et Mme. Lindsay, qui accompagnent Chateaubriand, se regardent avec un léger frisson, puis, bercées par les cahots, le visage fouetté par la brise, tombent dans une lente et mélancolique rêverie.</p><p>Le jeune Breton s&#039;enfonce dans son coin ; le vent soulève ses cheveux sur son front et, devant ses yeux, s&#039;écoule le flot rapide des images du passé.</p><p>Hors de l&#039;ombre surgissent les vieux murs de Combourg, du Combourg de son enfance, les landes, les genêts, sa sœur Lucile, dont les grands yeux fiévreux paraissent voir les fées, les lentes veillées auprès d&#039;un père taciturne, tandis que le vent de la mer souffle en rafales.</p><p>Le voyageur de trente ans revoit tout : l&#039;adolescence consumée dans de vagues et brûlants rêves de gloire et d&#039;amour ; puis la jeunesse, dans un univers aujourd&#039;hui détruit, la présentation au roi... Louis XVI sort de la messe, répond à son salut, hésite quelques secondes, cherche des mots qui ne viennent pas et disparaît dans les galeries, d&#039;un pas lourd. Et l&#039;apparition de la reine ! Tout cela emporté par l&#039;ouragan....</p><p>La voiture cahotante roulait entre les pommiers ; le film des souvenirs tourne. Voici le départ de Saint-Malo, un soir, pour le Nouveau Monde. Le vaisseau a lentement franchi les passes. La brume enveloppe la ville où pleure sa mère, les remparts où il a si souvent joué avec les enfants de son âge. Et, soudain, tout se mêle : les départs, l&#039;inconnu, le rapide séjour qu&#039;il fit de nouveau en France, pour s&#039;y marier avec une femme dont il reconnaîtrait à peine le visage ; toutes les images s&#039;ordonnent en deux cadres : l&#039;Amérique, l&#039;Angleterre.</p><p>Le jeune Chateaubriand, exalté et misérable, voulait s&#039;affranchir. Il était avide de la nature. Comme Jean-Jacques Rousseau, il croyait au bon sauvage. &quot;Liberté primitive, je te retrouve enfin !&quot; Il se promena chez les Indiens en peau d&#039;ours, la barbe longue et les cheveux flottants, en calotte de velours rouge ; au côté, la corne pour appeler les chiens. Il vit sur le Meschacébée, &quot;les îles flottantes de pistia et de nénuphar. Des serpents verts, des hérons bleus, des flamants roses, de jeunes crocodiles s&#039;embarquent, passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie déployant au vent des voiles d&#039;or, va aborder endormie dans quelque anse retirée du fleuve&quot;.</p><p>Il vit..., mais a-t-il vraiment vu ce sommeil fraternel des jeunes crocodiles et des flamants roses ? Ne sourit-il pas, lui-même, en songeant à l&#039;art avec lequel il a enjolivé ses tableaux ? Eh bien ! oui, on nous a montré les ruses du magicien, on l&#039;a surpris en flagrant délit... d&#039;invention ; mais qu&#039;importent dans ses voyages quelques courses imaginaires, si elles lui ont inspiré des chefs-d&#039;oeuvre authentiques ?</p><p>Car bientôt à Londres, à vingt-six ans, il entendit, dans l&#039;isolement et la faim, résonner les premiers appels de sa vocation. Voilà les instants qui décident d&#039;une destinée : se sentir une âme à la mesure du monde, et demeurer le seul à connaître ses élans ; entendre chanter en soi des musiques harmonieuses, et relever les yeux sur les murs enfumés d&#039;une mansarde. Rêver d&#039;égaler les meilleurs et se voir acculé par la misère au désespoir ou, pis encore, à la résignation, oui, voilà les épreuves qui trempent un génie. Beaucoup les ont subies, peu ont su triompher. Mais ceux qui, à force de ténacité virile et d&#039;efforts secrets, se sont imposés à eux-mêmes et aux autres, ceux-là méritent que nous rappelions avec respect tous ces instants obscurs qui les ont faits si grands.</p><p>La voiture avance toujours. Maintenant, le jeune homme approche de Paris, - riche de matériaux, et d&#039;expériences, riche de ces souffrances dominées qui valent encore mieux que les expériences.</p><p>Ecouen, Saint-Denis, Chateaubriand a découvert l&#039;Amérique, il redécouvre la banlieue. A la basilique de Saint-Denis, les fenêtres sont brisées et les tombeaux détruits.</p><p>Mme. Lindsay se rendait au hameau des Ternes. par précaution, on mit Chateaubriand à terre, route de la Révolte. C&#039;était alors le désert. Aujourd&#039;hui, c&#039;est Luna Park. Il gagna, à travers champs, la maison de son hôtesse. Il y dormit à l&#039;abri puis, au réveil, poursuivant sa route, s&#039;approcha de la capitale et y pénétra par une barrière perdue, la barrière de l&#039;Etoile.</p><p></p><p><strong>Les Contrastes de Paris</strong></p><p></p><p>Le lendemain dimanche, à trois heures de l&#039;après-midi, M. de Chateaubriand descend à pied les Champs-Elysées. Il s&#039;attend aux visions de l&#039;Enfer ; il ne voit que des bals publics. Dans l&#039;air ensoleillé, retentissent les violons, les clarinettes et les tambours. Les arbres sont en fleurs. On danse.</p><p>Il atteint la place Louis XV, où l&#039;échafaud se dressa si longtemps, où furent exécutés son frère et sa belle-sœur. Mais, là encore, ni sang, ni traces funèbres : une large place presque déserte, où circulent des familles, où montent des cris d&#039;enfants.</p><p>Il alla voir son ami Fontanes, fit viser à la police le faux passeport du citoyen suisse, découvrit ce que Paris cachait derrière son masque de fête : les stigmates de la Révolution.</p><p>La joie de respirer qu&#039;avaient éprouvée les survivants de la Terreur restait encore fiévreuse, les nerfs étaient encore tendus ; mais, dans l&#039;ardeur à vivre, on oubliait le reste, et la ville, lentement, continuait à se délabrer.</p><p>Comment une municipalité sans ressources, occupée, durant dix années, de guerre civile et de discordes politiques, aurait-elle pu refaire les rues et les trottoirs, curer les égouts, ou même forcer seulement les propriétaires à entretenir leurs immeubles ?</p><p>De sept cent mille habitants, la population de Paris était tombée à moins de six cent mille, et non seulement, on trouvait alors des appartements à louer, mais les propriétaires faisaient la chasse aux locataires, et leur faisaient des rabais pour obtenir la préférence. Les beaux quartiers étaient les plus vides. Le faubourg Saint-Germain des aristocrates, le Marais des négociants et la Chaussée d&#039;Antin des financiers étaient à louer.</p><p>Quant aux propriétés nationales, produit des confiscations, leurs acquéreurs les démantelaient pour en tirer profit. Le plomb seul des toitures remboursait le prix de ces maisons, et les immeubles les plus somptueux, sans vitres, sans portes, sans toits, se dressaient, exposés aux intempéries, ainsi que de grands squelettes.</p><p>Les rues transformées en marécages, étaient, pour la plupart, impraticables aux voitures ; d&#039;autres, avec leurs éboulis, dangereuses même pour les piétons. On n&#039;a jamais circulé facilement dans Paris.</p><p>Quand la nuit s&#039;étendait sur ces fondrières, le service de l&#039;illumination allumait dans les réverbères une huile qui ne tardait pas à s&#039;éteindre, et presque tout retombait dans l&#039;ombre. C&#039;était le royaume des malfaiteurs. Dès sept heures du soir, on attaquait à main armée en plein faubourg Saint-Honoré.</p><p></p><p><strong>Les Émigrés</strong></p><p></p><p>Tandis que le Directoire, qu&#039;on avait rendu responsable de toutes ces misères, s&#039;était évanoui dans l&#039;indifférence et le mépris, un homme était apparu. Et la France, rassurée, remettait son sort à Bonaparte : &quot;un homme que personne n&#039;aime et que tout le monde préfère&quot;, disait Ségur, qui exprimait l&#039;opinion des salons.</p><p>C&#039;est à ce dictateur de son âge que Chateaubriand devait son retour. Après le 18 brumaire, les émigrés étaient rentrés en foule. Pour rassurer les acquéreurs de biens nationaux, Bonaparte avait d&#039;abord proclamé dans la Constitution que le territoire de la République demeurait fermé aux émigrés et que rien n&#039;était changé aux pénalités encourues par eux. Mais, en fait, ceux qui s&#039;étaient glissés à Paris y vécurent sans tracas - sauf quelques-uns, qui furent guillotinés pour faire passer les autres.</p><p>Grâce à ce mélange de tolérance et de rigueur, la question des émigrés se régla, en peu d&#039;années, sans jamais avoir été abordée de face. D&#039;abord, les radiations individuelles s&#039;obtinrent facilement ; puis, en 1802, un sénatus-consulte prononça la radiation en masse de tous les émigrés.</p><p>Souvent, les détenteurs des hôtels les rétrocèdent, à bon compte, à leurs anciens propriétaires, mais imaginez l&#039;étrange situation de ceux qui revenaient :</p><p>&quot;Je voyais, dit Mme. de Genlis, passer des fiacres que je reconnaissais pour les voitures confisquées de mes amis. Je m&#039;arrêtais, sur les quais, devant de petites boutiques dont les livres reliés portaient les armes d&#039;une quantité de personnes de ma connaissance, et, dans d&#039;autres boutiques, j&#039;apercevais leurs portraits étalés en vente publique.&quot;</p><p>Car il avait été spécifié, dans les arrêts de radiation, que seuls les objets encore disponibles seraient rendus, les ventes étant irrévocables. Chateaubriand, qui n&#039;avait jamais rien eu, ne perdait rien, mais la plupart des grandes familles se trouvaient ruinées. Les six cent mille livres de rente que les Noailles possédaient avant 1789 avaient entièrement fondu.</p><p>Pour se consoler de leur misère, les émigrés se retrouvaient entre eux. Ils se glissaient, la nuit tombante, dans quelque ancien hôtel. Les salons du XVIIIe, si bien conçus pour l&#039;intimité, la joie des yeux, et, pour ainsi dire, des sens, avec leurs boiseries et leurs trumeaux, étaient d&#039;autant plus lugubres qu&#039;ils avaient été plus charmants. Plus de meubles. Plus de ces menus bibelots dont le plus négligeable nous paraît aujourd&#039;hui un objet d&#039;art. Les tableaux sont arrachés des boiseries, les planchers rayés. Seul, parfois, rappelant tout le passé, un fauteuil racheté à force de privations chez le brocanteur. Mais la tapisserie montre la corde, les coudes sont râpés, les amours joufflus qui s&#039;ébattent dans les fleurs sont ternis et souillés. Et, sur le siège, réservé naguère aux élégantes à paniers, viennent s&#039;asseoir, d&#039;une marche lassée, les jolies femmes d&#039;autrefois.</p><p>Dans ces cercles taciturnes, se glissent des gens qui n&#039;ont jamais passé la barrière et se font une situation mondaine en se proclamant ruinés par l&#039;émigration. Le &quot;nouveau pauvre&quot; se portait déjà.</p><p></p><p><strong>La misère de Chateaubriand</strong></p><p></p><p>Comme tout ce monde, Chateaubriand manquait d&#039;argent. Un jour, il avait lu sur la porte d&#039;un café qui exhibait des danseurs de corde : &quot;Spectacle gratis&quot;. Il s&#039;était hasardé. Mais quand les garçons, la serviette au bras, étaient venus crier : &quot;Consommez, messieurs, consommez !&quot;, il avait dû prendre la fuite sous les rires et les quolibets de l&#039;assistance.</p><p>Il chercha secours parmi ses relations d&#039;autrefois. Il alla voir son compatriote Ginguené, écrivain médiocre mais arrivé. Ce dernier daigna à peine le reconnaître. Chateaubriand se terra alors dans un entresol qu&#039;il avait loué rue de Lille, près de la rue des Saints-Pères.</p><p>&quot;Tâchez de m&#039;emprunter vingt-cinq louis, écrivait-il à Fontanes. J&#039;ai reçu de mauvaises nouvelles de ma famille et je ne sais plus comment faire pour attendre l&#039;autre époque de ma fortune chez Migneret (son éditeur).</p><p>Il est dur d&#039;être inquiet sur ma vie pendant que j&#039;achève l&#039;oeuvre du Seigneur (<em>Le Génie du Christianisme</em>). Juste et belle Révolution ! Ils ont tout vendu. Me voilà comme au sortir du ventre de ma mère, car mes chemises mêmes ne sont pas françaises. Elles sont de la charité d&#039;un autre peuple. Tirez-moi donc d&#039;embarras, si vous le pouvez, mon cher ami. Vingt-cinq louis me feront vivre jusqu&#039;à la publication qui décidera de mon sort. Alors, le livre paiera tout, si tel est le bon plaisir de Dieu qui, jusqu&#039;à présent, ne m&#039;a pas été très favorable.&quot;</p><p></p><p><strong>Les rires et les larmes </strong></p><p></p><p>Quand il était fatigué d&#039;écrire, Chateaubriand flânait dans les rues pour se délasser, ou faisait des visites, et peu à peu, découvrait les autres visages de Paris.</p><p>Jamais les lieux de plaisir n&#039;avaient été si nombreux. On comptait jusqu&#039;à deux cent soixante-sept bals publics. Les plus courus étaient Mousseaux - notre parc Monceau d&#039;aujourd&#039;hui - jardin éloigné où l&#039;on pouvait pénétrer en voiture ; Bagatelle, l&#039;ancienne folie du comte d&#039;Artois ; Frascati, où se trouve aujourd&#039;hui la Trinité.</p><p>Le peuple prenait plaisir à fouler ces jardins d&#039;aristocrates :</p><p>&quot;Ce n&#039;est pas là une mince réjouissance, écrit Mercier dans le style de l&#039;époque, pour l&#039;ennemi de l&#039;ancien régime, pour le fier républicain, et même pour le philosophe qui se souvient de l&#039;orgueil insolent des princes, ou de leur insouciance pour le mérite et la vertu.&quot;</p><p>Les bals favoris de la bourgeoisie sont presque tous installés dans des églises ou des couvents. On danse aux Carmes, où l&#039;on égorgeait. On danse aux Filles de Marie. On danse à Saint-Sulpice, sur l&#039;ancien cimetière. Le <em>Requiescant in pace</em> est voilé par un transparent rose sur lequel on lit : Bal des Zéphyrs.</p><p>Oui, tandis que Chateaubriand peine, travaille, la danse sévit. Les leçons de danse d&#039;aujourd&#039;hui ne sont rien à côté de celles d&#039;alors. La danse n&#039;est plus un plaisir. C&#039;est un art.</p><p>&quot;Le bien danser tuera la danse&quot;, écrivait Roederer.</p><p>Qui n&#039;a pas le talent d&#039;un professionnel n&#039;ose pas se produire en public. Quand les danseurs connus s&#039;élancent, on monte, pour les voir, sur les chaises, et même sur les cheminées. On raffole de Vestis et de Trénis, as de la danse.</p><p>Une femme du monde complimentait, un jour, Trénis, qu&#039;elle avait vu danser la veille. Il laisse tomber :</p><p>- Étiez-vous bien placée, au moins ?</p><p>Les jeunes gens, quelle que fût leur origine, voyaient s&#039;ouvrir devant eux tous les salons, s&#039;ils dansaient bien. Premiers ancêtres de nos danseurs mondains.</p><p>Les réceptions, peu à peu, reprenaient. Chacun y jouait le personnage qu&#039;il n&#039;était pas. Chateaubriand, nous le savons, passait pour Suisse, d&#039;autres pour Italiens, ou Espagnols : la mère était la tante de son fils ; le propriétaire, son propre régisseur. On s&#039;y perd. Le passé même s&#039;oublie.</p><p>&quot;L&#039;émigré, constate Chateaubriand, causait tranquillement avec les assassins de ses proches. Tous les portiers, grands partisans de feu Robespierre, regrettaient les spectacles de la place Louis XV, où l&#039;on coupait la tête à des femmes qui &quot;avaient le cou blanc comme de la chair de poulet&quot;.</p><p>Cependant, les usages, brutalement imposés par les révolutionnaires, tombaient l&#039;un après l&#039;autre en désuétude, tandis que ceux de l&#039;ancien régime remontaient à la surface.</p><p>&quot;On s&#039;aperçoit, dit le commissaire central Garnier, que la masse est ramenée visiblement aux habitudes et aux formes qui firent passer, dans l&#039;Europe, le Français pour le plus poli et le plus spirituel des peuples.&quot;</p><p>Les titres de noblesse ne se donnent encore que de vive voix, et seulement dans les cercles royalistes, mais &quot;monsieur&quot; remplace &quot;citoyen&quot;. On cesse de se tutoyer ou l&#039;on en vient à des formules comme celles que Chateaubriand a lue dans la loge du concierge de Ginguené :</p><p>&quot;Ici, on s&#039;honore du titre de citoyen et on se tutoie. Ferme la porte, s&#039;il vous plaît.&quot;</p><p>L&#039;un des premiers salons fut celui de la marquise de Montesson, veuve morganatique du duc d&#039;Orléans. Elle offrait une chère délicate dans son hôtel de la rue de Provence. Pour la première fois, les hommes reparurent chez elle en souliers et bas de soie, les domestiques en livrée. A l&#039;occasion du mariage d&#039;Hortense de Beauharnais, elle donna le premier bal après la Révolution. Huit cents personnes furent invitées. Cette vieille femme que, sous l&#039;ancienne cour, on accusait d&#039;embourgeoiser le duc d&#039;Orléans, devint le symbole des élégances d&#039;autrefois.</p><p>La bourgeoisie riche l&#039;imita. Le chimiste millionnaire Seguin recevait dans son hôtel de la rue d&#039;Anjou. On pénétrait dans un vestibule chauffé comme une serre, orné de fleurs rares. Par un escalier garni de tapis et de nattes indiennes, on accédait au premier étage ; on y traversait plusieurs salons regorgeant d&#039;objets et de tableaux précieux, puis on découvrait, dans la pièce du fond, le maître de la maison, qui recevait en pantoufles.</p><p>Après la tourmente révolutionnaire, les gens retrouvaient avec peine leur équilibre. Les fous étaient nombreux. Beaucoup s&#039;imaginaient avoir eu la tête tranchée. Vestige des récents malheurs, le goût des larmes demeurait. On pleurait en toute occasion. L&#039;auteur dramatique Chazet intervint auprès du chancelier Lacépède en faveur de la veuve d&#039;un membre de la Légion d&#039;honneur :</p><p>&quot;Il m&#039;arriva alors ce qui arrive à tous ceux qui ont de l&#039;âme et qui racontent les malheurs des autres. Je pleurai beaucoup et je fus forcé de suspendre un instant mon récit.&quot;</p><p>Et c&#039;était un vaudevilliste !</p><p>Si on avait gardé l&#039;habitude de pleurer, on avait, par contre, un besoin maladif de rire. La manie des farces de société gagnait tous les mondes. On se couvrait d&#039;un drap de lit et on faisait le fantôme dans les corridors, on glissait du crin coupé dans les lits et on introduisait des grenouilles vivantes dans les récipients les plus intimes. Pour un louis et le dîner, on engageait des mystificateurs professionnels. L&#039;un d&#039;eux, Musson, était célèbre pour l&#039;art avec lequel il se grimait en marchand de vin ou en chanoine de province.</p><p></p><p><strong>Pauline de Beaumont</strong></p><p></p><p>Tandis que tout le monde se livrait à ces jeux innocents, Chateaubriand s&#039;engagea dans la plus touchante de ses aventures d&#039;amour. Son renom avait grandi. La comtesse de Beaumont désira le connaître. Pauline de Montmorin-Saint-Hérem, fille du dernier ministre des Affaires étrangères de l&#039;ancien régime, atteignait alors sa trentième année. Elle avait été mariée au comte de Beaumont, qu&#039;elle n&#039;estimait pas. Cette femme, frêle et sensible, avait été mêlée à vingt-deux ans, pendant la Terreur, à une suite de tragédies dont une seule aurait suffi pour assombrir une vie. Son père, &quot;haché, coupé, tailladé par les égorgeurs de Septembre, est empalé vivant encore et porté ainsi aux portes de l&#039;Assemblée Nationale&quot;.</p><p>Sa mère et son frère sont guillotinés le même jour. Sa sœur meurt à l&#039;archevêché, devenu hôpital des prisons. Son cousin, acquitté par le tribunal, est égorgé à la Conciergerie.</p><p>La Providence lui conserva seulement un mari méprisable qu&#039;elle avait épousé au sortir de l&#039;enfance et avec lequel elle ne vécut que le temps de perdre ses rêves. Un divorce lui rendit sa liberté en 1800.</p><p>Pauline traînait, dans la maladie, des jours vides. Elle aspirait ardemment à un bonheur que la vie ne lui avait pas donné. Incrédule, comme beaucoup de femmes d&#039;ancien régime, comme l&#039;exquise Mme. de Choiseul, elle était prête à consumer, dans une seule et mortelle flambée, toutes les ressources de son cœur</p><p>Elle vit Chateaubriand. Elle l&#039;aima. Il était alors âgé de trente-deux ans. Sa taille était petite, mais son visage superbe. Il demeurait encore l&#039;étrange enfant élevé dans les landes de Bretagne, aux côtés d&#039;une sœur fantasque. Et son imagination, exaltée par ses lointains voyages, gardait encore je ne sais quoi de sauvage et d&#039;ingénu. Il se trouvait à l&#039;âge où le génie révèle sa puissance mais conserve une simplicité enfantine. L&#039;alliance de la grandeur et de la jeunesse est d&#039;une séduction infinie. Pauline ne sut pas s&#039;en défendre.</p><p>Chateaubriand subit son charme.</p><p>Elle avait un visage maigre et pâle.</p><p>&quot;Ses yeux, coupés en amande, auraient peut-être jeté trop d&#039;éclat, si une suavité extraordinaire n&#039;eût éteint à demi ses regards, en les faisant briller languissamment, comme un rayon de lumière s&#039;adoucit en traversant le cristal de l&#039;eau.&quot;</p><p>Elle s&#039;attacha, dès lors, à la gloire de son ami, et son ami lui consacra ses loisirs. Il la voyait tous les jours, et souvent deux fois dans le jour. Il lui lisait les pages qu&#039;il venait d&#039;écrire. Pauline s&#039;exaltait devant cette force nouvelle apportée à la peinture des passions, mais elle le rappelait parfois au goût et à la mesure. Elle en oubliait son mal, elle négligeait de se rendre aux eaux, et, dans une touchante illusion : &quot;Il me semble que ma santé est maintenant moins mauvaise&quot;, écrivait-elle à Fontanes.</p><p>La publication d&#039;<em>Atala</em> la plongea dans des angoisses sans bornes. Son succès lui rendit un semblant de forces. Il fallait terminer <em>Le Génie du Christianisme</em>. Elle loua à Savigny, près de l&#039;Orge, une maison où son ami écrirait en paix.</p><p>&quot;J&#039;entendais le son de sa voix chaque matin, disait-elle humblement, et je le verrai travailler.&quot;</p><p>Elle l&#039;aidait dans sa tâche, copiait les citations qu&#039;il lui indiquait. Elle ne sentait ni l&#039;ennui, ni la fatigue, car elle écrivait à côté de lui, sur la même table. Le soir, elle se couvrait de châles, à cause de la fraîcheur, et ils s&#039;en allaient tous deux dans les sentiers de la campagne. Il ne parlait guère, mais il marchait à côté d&#039;elle. Elle voyait ses beaux traits se dessiner dans l&#039;ombre. Quand il la regardait elle frissonnait.</p><p>Pendant l&#039;hiver de 1802, toujours plus souffrante, elle habite rue Neuve-du-Luxembourg, <strong>Le Génie du Christianisme</strong> paraît. C&#039;est un triomphe. Elle est heureuse. Heureuse d&#039;un de ces bonheurs humains qui s&#039;enveloppent de tristesse. Elle sait bien qu&#039;elle aime son ami plus qu&#039;il ne l&#039;aime. Elle se le voit disputé par la gloire et par le destin. Elle sait qu&#039;elle ne réalisera pas ce désir de tout cœur qui aime : elle ne l&#039;aura jamais pour elle seule.</p><p>&quot;Puis-je donc désirer de vivre ? écrit-elle. Ma vie passée a été une suite de malheurs, ma vie actuelle est pleine d&#039;agitation et de troubles. Le repos de l&#039;âme m&#039;a fui pour jamais.&quot;</p><p>Elle part pour le Mont-Dore, puis pour Rome, où se trouvait Chateaubriand. Il la rejoignit à Florence. C&#039;était l&#039;automne. A peine pouvait-elle encore visiter les paysages. Elle s&#039;appuyait doucement au bras de son ami.</p><p>- Il faut laisser tomber les flots, murmure-t-elle devant la cascade de Terni.</p><p>A Rome, elle s&#039;installe dans une petite maison ; un figuier poussait dans la cour. Le jardin était planté d&#039;orangers. Mais, déjà, elle ne pouvait plus descendre dans le jardin. Le vingtième jour, le médecin annonça qu&#039;elle allait mourir. Chateaubriand fondit en larmes en se jetant au bord de son lit. Elle soupira :</p><p>- Je ne croyais pas que ce fût si prompt, et, pour satisfaire son ami, elle fit venir le prêtre. L&#039;après-midi était venu, Mme de Beaumont étouffait ; elle fit ouvrir la fenêtre ; un rayon de soleil glissa sur son lit. Chateaubriand, sur le point de la perdre, rompit le silence et lui parla doucement d&#039;amour. Elle s&#039;était crue à charge. Elle l&#039;écoutait avec surprise... Elle mourut désespérée et ravie.</p><p></p><p><strong>La stabilisation de Bonaparte</strong></p><p></p><p>Pendant que M. François-René de Chateaubriand aimait, pendant qu&#039;il rêvait, pendant qu&#039;il souffrait, que se passait-il en France ?</p><p>En ces temps de grands événements, où en était la politique ?</p><p>Dès le 14 juin 1800, c&#039;était la victoire de Marengo, qui liait définitivement à Bonaparte les cœurs et les intérêts. Le lendemain, la Bourse monta de six francs. Ce fut la stabilisation de Bonaparte. Les premiers bruits qui coururent à Paris étaient alarmants. L&#039;armée était battue. Desaix tué. Bientôt un émissaire survint, qui confirmait la mort de Desaix, mais annonçait en même temps l&#039;écrasement des Autrichiens. Quand, vers midi, le canon de la victoire tonna, la joie du peuple toucha au délire. En un clin d’œil, ateliers et boutiques se vidèrent. Sur tous les murs étaient placardés des bulletins que la foule déchiffrait avec enthousiasme, comme naguère, en province, les bons communiqués.</p><p>A six heures du soir, un <em>Te Deum</em> s&#039;improvisa à Saint-Gervais. L&#039;affluence était telle que la majorité des assistants durent rester à l&#039;extérieur. A la tombée de la nuit, des fêtes populaires s&#039;organisèrent. Dans les théâtres, on lisait, au milieu des acclamations, des couplets de circonstance, griffonnés en hâte durant l&#039;après-midi. Les cabarets des faubourgs regorgeaient de clients. Les verres se vidaient à la santé du Premier Consul et de son armée.</p><p>Les fêtes et l&#039;ivresse durèrent encore deux jours. Paris attendait avec fièvre le retour du vainqueur. Mais lui, par un mélange de répugnance véritable et de calcul, voulait se dérober.</p><p>&quot;J&#039;arrivais à Paris à l&#039;improviste, écrivait-il à son frère Lucien, mon intention est de n&#039;avoir ni arcs de triomphe, ni aucune espèce de cérémonie. J&#039;ai trop bonne opinion de moi pour estimer beaucoup de pareils colifichets.&quot;</p><p>Le 2 juillet, la foule qui allait l&#039;attendre à la barrière apprit qu&#039;il était depuis deux heures du matin aux Tuileries. Elle s&#039;y précipita. Il dut paraître au balcon. Jamais on n&#039;avait entendu de telles acclamations :</p><p>&quot;On ne craignait plus, ecrit Miot de Mélito, en louant le général, de déplaire au chef de l&#039;Etat.&quot;</p><p>La foule défila jusqu&#039;au soir. Les maisons s&#039;illuminèrent.</p><p>Ce fut le 14 juillet 1800 qu&#039;eut lieu la rentrée officielle. Au matin, la garde franchit la barrière, les souliers poudreux, les vêtements déchirés.</p><p>&quot;Il est nécessaire de s&#039;étudier à rendre cette fête brillante, avait écrit Bonaparte, et d&#039;avoir soin qu&#039;elle ne singe pas les fêtes qui ont eu lieu jusqu&#039;à ce jour.&quot;</p><p>On se porta à la Chapelle des Invalides, devenu le temple de Mars. Une cantatrice italienne, qui n&#039;était pas indifférente à Bonaparte, la Grassini, chanta une ode célébrant la délivrance de sa patrie. Puis, une cantate de Fontanes, l&#039;ami de Chateaubriand, sur la musique de Méhul.</p><p>Pour la première fois, on faisait appel à l&#039;ancienne France pour célébrer la nouvelle :</p><p><strong><em>O ! Condé, Villars et Turenne, </strong></em></p><p><strong><em>C&#039;est vous que j&#039;entends, que je vois, </strong></em></p><p><strong><em>Vous cherchez le grand capitaine</strong></em></p><p><strong><em>Qui surpassa tous vos exploits.</strong></em></p><p><strong><em>Les fils sont plus grands que les pères ; </strong></em></p><p><strong><em>Et vos cœurs n&#039;en sont pas jaloux ; </strong></em></p><p><strong><em>La France, après tant de misères, </strong></em></p><p><strong><em>Renaît plus digne encor, de vous.</strong></em></p><p>On se rendit au Champ-de-Mars. La foule était, depuis la veille, tassée sur les talus, avec ses provisions. La garde, formée en carré, présenta au Premier Consul les drapeaux conquis. Bonaparte s&#039;installa ensuite sur le balcon de l&#039;Ecole militaire pour assister à une course de chars. Mais, dans son enthousiasme, le peuple de Paris envahit l&#039;enceinte, déferla jusqu&#039;au bas du balcon, et Bonaparte, immobile, savourait, avec un sourire intérieur, ces ovations qui flattaient les rêves impériaux du Premier Consul.</p><p></p><p><strong>Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte</strong></p><p></p><p>Et Chateaubriand, dont le cœur battait malgré lui, se mêlait à la foule, &quot;vaste désert d&#039;hommes&quot;. Déjà, il se sentait attiré vers l&#039;homme du destin. Après le 18 brumaire, les Tuileries avaient été attribuées pour résidence aux trois consuls.</p><p>Depuis le 10 août 1792, jour où la foule en avait chassé Louis XVI, le palais était resté désert. Les salles étaient souillées, poussiéreuses, sans meubles. Pendant qu&#039;on exécutait les réparations, le gouvernement se tint au Luxembourg. Bonaparte n&#039;était pas fâché de temporiser. S&#039;installer dans la demeure des rois était un geste symbolique et il fallait agir doucement, si l&#039;on ne voulait mécontenter les deux fractions extrêmes de la nation. Les royalistes pouvaient y voir un sacrilège. Les républicains un premier pas vers la monarchie.</p><p>Pour les royalistes, il fit publier dans <em>Les Débats</em> et<em> La Gazette de France</em> qu&#039;il avait décidé de s&#039;installer aux Tuileries le 2 pluviôse, mais qu&#039;averti de la coïncidence de cette date avec le 21 janvier, il avait refusé &quot;avec sensibilité&quot; de pénétrer ce jour-là dans la demeure de Louis XVI.</p><p>Pour les républicains, il donna l&#039;ordre aux ouvriers qui réparaient la façade de respecter la trace des boulets et la mention &quot;10 Aoust&quot; qu&#039;on avait gravé sur chacune.</p><p>Le 30 pluviôse, au bruit des salves d&#039;artillerie, à travers les rues tortueuses, le cortège solennel fit son entrée dans les Tuileries. Les badauds faisaient la haie. Les conseillers d&#039;Etat venaient en tête. Les voitures de remise étaient encore si rares qu&#039;il avait fallu réquisitionner pour eux de vulgaires fiacres. Les lanternes portant les numéros étaient dissimulées par du papier blanc, pour leur donner plus grande allure.</p><p>La foule s&#039;esclaffait, mais les rires se changeaient en acclamations lorsque apparaissait Bonaparte. Il était porté par un carrosse à six chevaux, offert par l&#039;empereur d&#039;Autriche après le traité de Campo-Formio. Les trois consuls y étaient revêtus de leur costume d&#039;apparat, l&#039;habit rouge à parements d&#039;or.</p><p>Lebrun avait pris au pied de la lettre le texte qui attribuait les Tuileries aux trois consuls. Il s&#039;y choisit un appartement. Mais, au fur et à mesure que la puissance de Bonaparte grandissait, il s&#039;y sentait mal à l&#039;aise. Il comprit vite qu&#039;il n&#039;avait plus rien à y faire et, discrètement, déménagea pour s&#039;installer à l&#039;hôtel de Noailles. Cambacérès, plus perspicace, s&#039;était tout de suite logé à l&#039;hôtel d&#039;Elboeuf.</p><p>Bonaparte se tenait sur ses gardes. Il craignait qu&#039;on ne l&#039;accusât de ressusciter le faste des anciens rois. Il se plaignait de ses &quot;voleurs&quot; de fournisseurs, qui lui demandaient deux millions pour l&#039;aménagement du palais. Il fit publier par ses journaux qu&#039;il ne solderait pas les notes avant qu&#039;elles fussent réduites à huit cent mille francs.</p><p>Pourtant, l&#039;étiquette, peu à peu, renaissait. A l&#039;audience du 2 ventôse, on servit des rafraîchissements aux diplomates, ce qui, sous Barras encore, eût paru incompatible avec la frugalité républicaine.</p><p>Puis on dit : Madame et Mademoiselle. Bonaparte fit expliquer par sa presse officieuse que les femmes, ne possédant pas de droits civiques, ne pouvaient être gratifiées du titre de citoyenne.</p><p>Après la paix d&#039;Amiens, le Premier Consul reçut les ambassadeurs revêtu d&#039;un vrai costume de Cour : souliers à boucles, bas blancs, habit brodé en soie.</p><p></p><p><strong>L&#039;ascension de Chateaubriand</strong></p><p></p><p>Tandis que Bonaparte préparait sa cour et sa dynastie, Chateaubriand devenait célèbre. Son entrée dans la renommée datait d&#039;<em>Atala</em>, qui avait paru en avril 1801. Jusque dans les auberges de rouliers, on trouvait des chromos de Chactas et du Père Aubry. La vraie gloire lui vint avec <em>Le Génie du Christianisme</em>.</p><p>Qu&#039;apportait-il ? Ce dont on avait soif. La Révolution avait cru se débarrasser de Dieu. Mais la foi était encore trop proche, les pratiques héréditaires trop récentes. Les cœurs étaient désorientés. Et voici que, soudain, Chateaubriand rappelait à ces sensibilités vides à quel merveilleux objet elles pouvaient s&#039;attacher. Comment s&#039;était-il converti lui-même ? A la mort de sa mère. &quot;J&#039;ai pleuré et j&#039;ai cru.&quot; Rien de plus. Son cœur a été bouleversé et c&#039;est aux cœurs qu&#039;il veut parler. Ses amis le poussent dans cette voie.</p><p>&quot;Dites-lui, écrit Joubert à Mme de Beaumont, dites-lui qu&#039;il en fait trop ; que le public se souciera fort peu de ses citations et beaucoup de ses pensées ; que c&#039;est plus de son génie que de son savoir qu&#039;on est curieux ; que c&#039;est de la beauté et non de la vérité qu&#039;on cherchera dans son ouvrage ; que son esprit seul et non pas sa doctrine en pourra faire la fortune. Qu&#039;enfin, il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. Il ne ressemble pas aux autres prosateurs ; qu&#039;il fasse son métier, qu&#039;il nous enchante.&quot;</p><p>Il enchanta. <em>Le Génie du Christianisme</em> fut mis en vente le 14 avril 1802 chez Migneret. La première édition fut tirée à quatre mille exemplaires. Dans une seule journée, le libraire en vendit pour mille écus. Trois jours plus tard, le jour de Pâques 1802, une salve de cent coups de canon devait annoncer au peuple la promulgation du Concordat et le rétablissement de la religion catholique. Quel lancement !</p><p>Ici, pour la restauration de la France, les efforts de Chateaubriand avaient concordé avec ceux de Bonaparte, et ce fut l&#039;écrivain qui fit des avances au général.</p><p>&quot;Tout homme, disait-il dans sa première préface, dût-il perdre sa réputation d&#039;écrivain, est obligé, en conscience, de joindre sa force, toute petite qu&#039;elle est, à celle de cet homme puissant qui nous a retirés de l&#039;abîme.&quot;</p><p>Et à la fin, ayant cité l&#039;Ecriture :</p><p>&quot;A cet ordre du libérateur, tous les juifs, et jusqu&#039;au moindre d&#039;entre eux, doivent rassembler les matériaux pour hâter la reconstruction de l&#039;édifice. Obscur israélite, j&#039;apporte aujourd&#039;hui mon grain de sable.&quot;</p><p>La grandeur seule comprend vraiment la grandeur.</p><p>Chateaubriand avait entendu Bonaparte battre le rappel des destinées : il était accouru.</p><p>Lucien Bonaparte, après la publication du <em>Génie</em>, donna une fête où les deux grands hommes se rencontrèrent.</p><p>&quot;J&#039;étais dans la Galerie, dit Chateaubriand, lorsque Napoléon entra. Il me frappa agréablement. Je ne l&#039;avais jamais aperçu que de loin. Son sourire était caressant et beau, son œil admirable, surtout par la manière dont il était placé sous son front et encadré dans ses sourcils. Il n&#039;avait encore aucune charlatanerie dans le regard, rien de théâtral et d&#039;affecté.&quot;</p><p>Bonaparte traversa la foule. Chaque assistant espérait qu&#039;il s&#039;arrêterait près de lui. Il marcha droit sur Chateaubriand, l&#039;aborda avec simplicité, sans compliments, et lui parla comme s&#039;il le connaissait depuis toujours, de l&#039;Egypte et du christianisme.</p><p>Le génie devina le génie. La rivalité naît souvent de cette connaissance. Mais le premier mouvement est un mouvement de joie. Bonaparte et Chateaubriand se quittèrent enchantés l&#039;un de l&#039;autre.</p><p>Quelques jours après, l&#039;ancien émigré qui ne pouvait pas payer une tasse de café pour voir les danseurs de corde, était nommé premier secrétaire de l&#039;ambassade de France à Rome.</p><p></p><p></p><p></p><p>Chateaubriand avait hésité. Accepter, c&#039;était abandonner la monarchie, c&#039;était se rallier. Au nom du clergé, l&#039;abbé Emery, supérieur de Saint-Sulpice, lui demanda d&#039;accepter son poste. Le titulaire de l&#039;ambassade était le cardinal Fesch. Jadis entré dans les ordres, la Révolution en avait fait un commis aux vins, puis un commissaire des guerres. Il avait repris la soutane quand son neveu Bonaparte accéda au pouvoir et, finalement, en 1803, avait coiffé le chapeau. Son intelligence était médiocre et Chateaubriand devait décider de tout sous son nom.</p><p>&quot;J&#039;acceptai la place que l&#039;abbé Emery avait mission de me proposer, écrit-il, sans être le moins du monde convaincu de mon utilité au poste où l&#039;on m&#039;appelait : je ne vaux rien du tout en seconde ligne.&quot;</p><p>C&#039;est tout Chateaubriand.</p><p>Il fut reçu par le pape dès son arrivée à Rome.</p><p>&quot;Sa Sainteté me fit asseoir à côté d&#039;elle de la manière la plus affectueuse.&quot;</p><p>Mais sa soif d&#039;égards ne fut contentée qu&#039;à demi :</p><p>&quot;On me donna le plus haut étage du palais. En y entrant, une si grande quantité de puces me sauta aux jambes, que mon pantalon blanc en était tout noir.&quot;</p><p>Il était occupé à des paperasseries sans gloire. Ses moindres gestes étaient observés. A partir du jour où fut morte Mme de Beaumont, il se dessécha sur place. Bonaparte, qui veillait de loin sur son personnel, le nomma consul dans le Valais. Il passait par Paris avant de rejoindre son poste quand éclata, comme un coup de foudre, l&#039;événement qui devait briser ses rapports avec Bonaparte.</p><p></p><p><strong>La mort du duc d&#039;Enghien</strong></p><p></p><p>Autour de Bonaparte qui grandit, souffle un vent de conspiration. De toutes parts, ses émissaires lui rapportent des nouvelles menaçantes. C&#039;est Londres, c&#039;est la Vendée, c&#039;est Paris. Les Jacobins et les royalistes s&#039;entendent dans l&#039;ombre. Et d&#039;anciens compagnons d&#039;armes se prononcent contre lui. C&#039;est Pichegru, d&#039;accord avec les Bourbons ; c&#039;est Moreau, avec les républicains ; c&#039;est enfin Cadoudal, le conspirateur.</p><p>Bonaparte veut faire un exemple éclatant. Il se rappelle, dans quelle stupeur fut plongée l&#039;Europe, quand la Révolution lui jeta en défi une tête de roi.</p><p>Mais qu&#039;a-t-il appris ? Dans le procès de Moreau, un des conspirateurs a révélé qu&#039;un Bourbon était du complot. Un Bourbon ? Lequel ? Le jeune duc d&#039;Enghien, lui murmure Talleyrand, habite depuis des années à la frontière. N&#039;est-ce pas pour observer ce qui se passe en France ? Ne reçoit-il pas une pension de l&#039;Angleterre ? Pour quels services ? Il doit connaître tous les conspirateurs qui sillonnent l&#039;Allemagne du Sud. C&#039;est certainement lui, le prince suspect.</p><p>La décision de Bonaparte est prise. Il convoque ses collègues les consuls, écoute les objections de Cambacérès, et passe outre. Il passa outre même aux frontières et au droit des gens. La vendetta justifie tout.</p><p>Le duc d&#039;Enghien fut enlevé à Ettenheim par un peloton à cheval, conduit à Strasboug, et, de là, dirigé immédiatement sur Paris. En route, il griffonne quelques notes qui nous sont restées :</p><p>&quot;Le jeudi 15 mars, à Ettenheim, ma maison cernée. A cinq heures et demie, les portes enfoncées. Mes papiers enlevés, cachetés. Conduit, dans une charrette, entre deux haies de fusiliers jusqu&#039;au Rhin.</p><p>Dimanche 18, Strasbourg. On vient m&#039;enlever à une heure et demie du matin. On ne me laisse que le temps de m&#039; habiller. J&#039;embrasse mes malheureux compagnons, mes gens...</p><p>Je trouve une voiture avec six chevaux de poste sur la place de l&#039;Eglise. Le lieutenant Pétermann y monte à côté de moi, le maréchal des logis Blitelsdorf sur le siège, deux gendarmes en dedans, l&#039;autre en dehors.&quot;</p><p>Ici s&#039;arrêtent les notes que le prisonnier avait griffonnées d&#039;une écriture hâtive. Il fut enfermé à Vincennes.</p><p>Depuis la nouvelle de l&#039;arrestation, Bonaparte était impatient, fiévreux. Il ne changeait pas sa décision, mais, sur le point de l&#039;exécuter, il éprouvait une sorte d&#039;horreur. Mme de Rémusat l&#039;entendit se promener dans son appartement des Tuileries en récitant des vers sur la clémence d&#039;Auguste :</p><p><strong>Soyons amis, Cinna, c&#039;est moi qui t&#039;en convie...</strong></p><p>A Joséphine qui, émue, intercédait en faveur d&#039;un prince qu&#039;on disait si jeune et si séduisant :</p><p>- Tu n&#039;entends rien à la politique, répliqua-t-il, les sourcils froncés.</p><p>Son frère vint lui rappeler que le duc d&#039;Enghien est le petit-fils de Condé et lui montrer les conséquences d&#039;une exécution. Bonaparte se dit prêt à la gracier. Mais Talleyrand paraît et le prince fut livré aux juges.</p><p>Une commission de sept membres se transporta à Vincennes pour interroger le duc d&#039;Enghien, prévenu d&#039;avoir porté les armes contre la République. Voici la pièce officielle :</p><p>&quot;Le capitaine Dautencourt :</p><p>A lui demandé s&#039;il n&#039;était point passé en Angleterre et si cette puissance lui accorde toujours un traitement.</p><p>A répondu n&#039;y être jamais allé ; que l&#039;Angleterre lui accorde toujours un traitement et qu&#039;il n&#039;a que cela pour vivre.</p><p>A lui demandé s&#039;il connaissait le général Pichegru, s&#039;il a eu des relations avec lui.</p><p>A répondu : &quot;Je ne l&#039;ai, je crois, jamais vu. Je n&#039;ai point eu de relations avec lui. Je sais qu&#039;il a désiré me voir. Je me loue de ne l&#039;avoir point connu, d&#039;après les vils moyens dont on dit qu&#039;il a voulu se servir, s&#039;ils sont vrais.&quot;</p><p>Enfin, persuadé qu&#039;il s&#039;agissait d&#039;un malentendu tragique que la moindre explication dissiperait, le jeune prince dit, non sans fierté :</p><p>- Je fais avec instance la demande d&#039;avoir une audience particulière du premier consul. Mon nom, mon rang, ma façon de penser et l&#039;horreur de ma situation me font espérer qu&#039;il ne se refusera pas à ma demande.</p><p>A deux heures du matin, on le traîna devant la commission militaire. Il répéta ce qu&#039;il avait dit devant le capitaine rapporteur. Le président fait retirer l&#039;accusé, blême de fatigue et de stupeur, commençant à comprendre qu&#039;il parle pour rien, qu&#039;il se heurte à des visages fermés, à des opinions déjà faites. La commission délibère à huis clos. Elle déclare, à l&#039;unanimité, le duc d&#039;Enghien coupable, et le condamne à la peine de mort. On conduit le prince dans les fossés qu&#039;un petit jour blafard éclaire à peine. On attache contre son cœur une lanterne allumée. Ce sera la cible des soldats. Le jeune homme fait face à la mort avec une magnifique bravoure. Le peloton tire. Il avait trente ans.</p><p></p><p><strong>La démission de Chateaubriand</strong></p><p></p><p>Le lendemain, 21 mars, Chateaubriand se promenait dans Paris par une belle matinée de printemps. Il était d&#039;abord passé devant l&#039;hôtel de Montmorin, et il avait regardé, avec mélancolie, un cyprès que Mme de Beaumont avait planté lorsqu&#039;elle était enfant. Il avait poursuivi jusqu&#039;aux Tuileries sa promenade et il demeurait plongé dans ses souvenirs quand la voix des crieurs publics l&#039;en tira brusquement :</p><p>&quot;Jugement et mort du duc d&#039;Enghien !&quot;</p><p>&quot;Ce cri tomba sur moi comme la foudre, dit Chateaubriand, il changea ma vie, de même qu&#039;il changea celle de Napoléon. Je rentrai chez moi. Je dis à Mme de Chateaubriand :</p><p>&quot;Le duc d&#039;Enghien vient d&#039;être fusillé.&quot; Je m&#039;assis devant une table et je me mis à écrire ma démission.&quot;</p><p>Voici la lettre :</p><p>&quot;Citoyen ministre,</p><p>(C&#039;est à Talleyrand qu&#039;il écrit.)</p><p>Les médecins viennent de me déclarer que Mme de Chateaubriand est dans un état de santé qui fait craindre pour sa vie. Ne pouvant absolument quitter ma femme dans une pareille circonstance, ni l&#039;exposer aux dangers d&#039;un voyage, je supplie Votre Excellence de trouver bon que je lui remette les lettres de créance et les instructions qu&#039;elle m&#039;avait adressées pour le Valais. Je me confie encore à son extrême bienveillance pour faire agréer au Premier Consul les <em>motifs douloureux</em> qui m&#039;empêchent de me charger aujourd&#039;hui de la mission dont il avait bien voulu m&#039;honorer. Comme j&#039;ignore si ma position exige quelque autre démarche, j&#039;ose espérer de votre indulgence ordinaire, citoyen ministre, des ordres et des conseils. Je les recevrai pour la reconnaissance que je ne cesserai d&#039;avoir pour vos bontés passées.</p><p>J&#039;ai l&#039;honneur de vous saluer respectueusement.&quot;</p><p>C&#039;était le départ de M. de Chateaubriand. Un départ qui lui coûtait cher. Pas une minute, quand il prit sa résolution, il ne songea à ce qu&#039;il perdait. Il avait vécu sans fortune ; il retournait à la misère et, ce qui était plus grave, il se dressait contre le Premier Consul. Il n&#039;hésita pas devant cette perspective, puisque sa grandeur intérieure était en jeu...</p><p>De l&#039;autre côté de la barricade, Talleyrand avait gardé son sang-froid. Il lut la lettre de démission avec un sourire ironique, la glissa dans un tiroir et ne la présenta à Bonaparte qu&#039;au bout de quelques jours. Ce dernier avait eu le temps de réfléchir. Il ne donna aucun signe de mécontentement apparent.</p><p>- C&#039;est bon, dit-il.</p><p>Bonaparte avait de la générosité. Comment expliquer une attitude qui paraît si cruelle et si préméditée ? Il croyait le duc d&#039;Enghien coupable et il était mal éclairé. &quot;M. de Talleyrand, prêtre et gentilhomme, dit Chateaubriand, inspira et prépara le meurtre en inquiétant Napoléon avec insistance.&quot; Il craignait le retour de la légitimité. Il lui semblait utile que Bonaparte se séparât des Bourbons par un acte irréparable.</p><p>Et aussi la demande d&#039;Enghien d&#039;obtenir une entrevue du Premier Consul ne fut point transmise. Un refus de sa part, s&#039;il eût été averti, révélerait une froideur monstrueuse. Il ne connut la requête qu&#039;àprès l&#039;exécution. Le lendemain, au milieu de ses proches, après le dîner, il revendiqua pourtant la responsabilité de l&#039;exécution :</p><p>&quot;Un homme d&#039;Etat est-il fait pour être sensible ? Et dans la situation où il se trouve, que d&#039;actions séparées de l&#039;ensemble et qu&#039;on blâme, quoiqu&#039;elles doivent contribuer au grand oeuvre que tout le monde n&#039;aperçoit pas... J&#039;ai versé du sang, je le devais, j&#039;en répandrai peut-être encore, mais sans colère, et tout simplement parce que la saignée entre dans les combinaisons de la médecine politique.&quot;</p><p>Plus tard, captif à Sainte-Hélène, quand il revécut son passé, il expliqua à Las-Cases :</p><p>- Assurément, si j&#039;eusse été instruit à temps de certaines particularités concernant les opinions et le naturel du prince, si surtout j&#039;avais lu la lettre qu&#039;il m&#039;écrivit et qu&#039;on ne me remit, Dieu sait pour quels motifs, qu&#039;après qu&#039;il n&#039;était plus, bien certainement j&#039;eusse pardonné.</p><p>Mais Napoléon ne parlait ainsi qu&#039;à ses intimes. Il continuait à dire pour le public que, si c&#039;était à refaire, il agirait de même. Le fait est que cette exécution, faite, à l&#039;instant précis où sa situation allait s&#039;affirmer ou chanceler, décida le destin en faveur de Bonaparte. Le fait est que, depuis l&#039;exécution du duc d&#039;Enghien, on n&#039;attenta plus à sa vie. Huit jours après, on lui offrait l&#039;empire.</p><p>L&#039;empire héréditaire ! Napoléon couronné !</p><p>&quot;J&#039;avais accepté, dira plus tard Chateaubriand, un génie puissant, vainqueur de l&#039;anarchie, un chef sorti du principe populaire, le consul d&#039;une république, et non un roi continuateur d&#039;une monarchie usurpée.&quot;</p><p>L&#039;exécution du duc d&#039;Enghien ne fut donc qu&#039;une cause occasionnelle. La rupture entre les deux hommes était fatale.</p><p></p><p><strong>Chateaubriand et Napoléon</strong></p><p></p><p>Chateaubriand, légitimiste par principe et par nature, pouvait être ébloui, quelques mois ou quelques années, par la carrière de Bonaparte, mais le météore devait passer et non s&#039;installer dans le ciel. Dans la mesure où le dictateur voulait tirer profit pour lui-même, de l&#039;ordre ancien qu&#039;il avait rétabli, il devenait le parvenu, l&#039;usurpateur.</p><p>Et surtout, si nous allons au fond des choses, est-ce seulement pour des raisons de politique que ces deux hommes devaient se diviser ? Non, ils devaient s&#039;éloigner l&#039;un de l&#039;autre par des raisons de nature, comme des électricités de même sens se repoussent. On dirait qu&#039;en des temps troublés, il n&#039;y a pas de place sur le même coin de terre pour deux génies souverains à la fois. Non qu&#039;ils s&#039;abaissent à une mesquine jalousie. Mais pour chacun d&#039;eux, la portion de gloire en est réduite. Et ils se gênent en s&#039;estimant. D&#039;ailleurs, au fur et à mesure qu&#039;ils entrent dans l&#039;âge où les choses terrestres apparaissent dans leur juste lumière, il se rendent justice.</p><p>L&#039;empereur perdu entre ciel et terre sur son rocher de Sainte-Hélène, ayant vu la baraque malsaine succéder à ses Tuileries et son maigre jardin lui remplacer l&#039;Europe, rend hommage à celui qui conquit un empire spirituel.</p><p>Le vieil écrivain, isolé dans sa gloire, voyant une nuée d&#039;esprits se nourrir de son oeuvre, et des milliers de cœurs s&#039;essayer à ses rêveries, salue la grandeur du chef qui distribua des royaumes.</p><p>Et quand leurs yeux se furent fermés, ils commencèrent leur sommeil, l&#039;un sur un roc perdu de l&#039;Atlantique, l&#039;autre sur son rocher breton, bercés tous deux par le chant le plus ample qui soit, l&#039;interminable bruit des mers.</p><p></p><p><strong>Pour prendre connaissance du billet précédent cliquez sur le lien ci-dessous : </strong></p><p><a href="http://yvesvianney.over-blog.com/le-r%C3%8Ave-de-falstaff" class="popup">http://yvesvianney.over-blog.com/le-r%C3%8Ave-de-falstaff</a></p><p><strong>vous pourrez lire un article sur &quot;LE RÊVE DE FALSTAFF où la féerie et le rêve&quot;...</strong></p>
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            <div class="ob-section ob-section-images ob-default"><div class="ob-row-1-col"><a href="http://img.over-blog-kiwi.com/0/55/35/41/201305/ob_37384a245b9c6ad9872ccebe58400235_chateaubriand.jpg" class="ob-link-img"><img src="http://img.over-blog-kiwi.com/0/55/35/41/201305/ob_37384a245b9c6ad9872ccebe58400235_chateaubriand.jpg" alt="" class="ob-cell ob-img ob-media" /></a></div><p class="ob-desc">François-René, vicomte de Chateaubriand, né à Saint-Malo le 4 septembre 1768 et mort à Paris le 4 juillet 1848, est un écrivain romantique et homme politique français. Il est considéré comme l'un des précurseurs du romantisme français et un des grands noms de la littérature française en général.</p></div>     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
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            <title><![CDATA[LE RÊVE DE FALSTAFF]]></title>
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            <pubDate>Thu, 25 Apr 2013 12:36:09 +0200</pubDate>
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        <p><strong>LA FÉERIE ET LE RÊVE</strong></p><p></p><p>LE COCHER de la reine Mab est un petit moucheron en habit gris, son char une noisette vide, fabriqué par l&#039;écureil, son menuisier, aidé du vieux ciron - qui de temps immémorial sont les carrossiers des fées. Dans cet équipage, elle galope chaque nuit à travers le cerveau des amants et ils rêvent d&#039;amour ; sur les genoux des courtisans et ils rêvent aussitôt de révérences... ; parfois, elle passe sur le cou d&#039;un soldat ; alors il songe qu&#039;il coupe la gorge à des ennemis ; il rêve de brèches, d&#039;embuscades, de lames espagnoles, de rasades, de brocs pleins, profonds de cinq brasses ; puis, tout à coup, elle tambourine à son oreille. Le voilà qui sursaute, qui s&#039;éveille et, sur cette alerte, il grogne une prière ou deux, puis se rendort.&quot;</p><p></p><p><em>Voilà déjà un rêve de Falstaff !</em> N&#039;en doutez pas, le soldat, étendu à terre et ronflant, qu&#039;à visité la menue, la fragile reine Mab, c&#039;est bien le gros Falstaff, car Falstaff est un soldat, un énorme soldat qui manie mieux la bouteille que l&#039;épée et n&#039;a jamais coupé la gorge aux ennemis qu&#039;en songe : c&#039;est un couard doublé d&#039;un fanfaron ! Le léger tambourinement des doigts d&#039;une fée à son oreille lui fait craindre le danger d&#039;une attaque, il tremble, et sa peur est si grande qu&#039;il retrouve, au fond de sa mémoire encombrée de prouesses imaginaires, de souvenirs de ripailles et de jurons affreux, les paroles pures de ses prières d&#039;enfant ; il garde des coins d&#039;innocence, ce fils perdu, ce bon gros mauvais garçon. C&#039;est une si singulière créature ! Parmi les nombreux militaires qui circulent en liberté dans le monde surprenant qu&#039;est le théâtre de Shakespeare, on ne saurait mieux opposer le bon Falstaff qu&#039;au méchant Iago. Iago, lui, c&#039;est un adjudant, qui a vu de près les massacres, les horreurs de la guerre. Il en rapporte une &quot;philosophie de boucher&quot;, et, sur les femmes, des idées un peu simples, pas flatteuses, tandis que Falstaff est de bonne, de noble famille : les &quot;Old castle&quot; sont assez désolés d&#039;avoir un fils pareil ! Il a pourtant de l&#039;instruction, la parole facile, et sait tourner le compliment aux dames. On n&#039;imagine pas au juste son grade, mais du moment qu&#039;il est au mieux avec le prince de Galles !...</p><p>L&#039;Angleterre est en guerre. Les Anglais trouvent même qu&#039;elle dure longtemps... C&#039;est la guerre de Cent Ans ! mais les Anglais ne le savent <em>heureusement </em>pas encore ! Falstaff est chargé du recrutement, poste de tout repos ou, comme on disait, &quot;un vrai filon&quot;. D&#039;ailleurs, bâti comme il est, on ne voit guère Falstaff au front ! Adipeux, alcoolique, poussif, cagneux et faible des jambes, il serait toujours indisponible ! Considérez seulement ce qui lui arrive le jour où, en reconnaissance, on lui cache son cheval. Ecoutez ses cris :</p><p>&quot;Mon cheval ! Le drôle a emmené mon cheval et l&#039;a attaché je ne sais où. Pour peu que je marche quatre pieds carrés plus loin, j&#039;aurai la respiration coupée... Mon cheval, coquin !... mon cheval,... houhou !...</p><p>A quoi le prince de Galles, le futur Henri V, répond sans s&#039;émouvoir :</p><p>- Silence ! Grosse tripe ! Couche-toi là. Mets ton oreille contre terre et écoute si tu n&#039;entends pas le pas des <em>voyageurs</em>.</p><p>- Est-ce que vous avez apporté des leviers pour me redresser, une fois que j&#039;y serai, à terre ? demande en pleurant le gros Falstaff.</p><p>Mais... Quels sont donc ces voyageurs auxquels le prince de Galles fait allusion ? Il ne s&#039;agit donc pas de guerre ? Non ! Mais simplement d&#039;un guet-apens organisé pour détrousser d&#039;honnêtes commerçants. Vous voyez bien qu&#039;on ne se battait pas sans répit pendant la guerre de Cent Ans ! Et que l&#039;héritier présomptif du trône d&#039;Angleterre s&#039;entendait à varier les occupations. Victor Hugo, exilé, lourd de rancune, sans tendresse à l&#039;égard de la royauté déclare :</p><p>&quot;Shakespeare est Anglais jusqu&#039;à faire exprès un bouc : Falstaff ! pour le charger des méfaits princiers du jeune Henri V.&quot;</p><p>Examinons donc le &quot;bouc&quot; de plus près. Il a beau s&#039;enivrer, s&#039;empiffrer, vivre en ruffian, voler, escroquer, jurer, mentir, tricher, être lâche, puis, bavard, essayer de tourner sa couardise en action d&#039;éclat tout aussitôt, quand de cette bouche gloutonne enfoncée dans la barbe hirsute et grise, sous ce nez rouge que surveillent deux yeux égrillards, sortent ces paroles innocentes, en manière d&#039;excuse aux plus sévères reproches sur sa mauvaise conduite :</p><p>&quot;Ce n&#039;est pas un péché de suivre sa vocation !&quot;, nous restons désarmés.</p><p>Evidemment, le jeune Henri pourrait avoir un meilleur mentor et plus distingué, mais Falstaff se plaisante lui-même :</p><p>&quot;Je suis l&#039;aveugle au gros ventre et il est mon caniche&quot;, dit-il en parlant du prince de Galles.</p><p>&quot;Marchant ainsi devant toi, j&#039;ai l&#039;air d&#039;une truie qui a écrasé ses petits, hormis un seul.&quot;</p><p>Le prince le comble de petits noms d&#039;amitié :</p><p>&quot;Immonde mine à suif !... matelas ! Paquet gonflé d&#039;hypocrisie, énorme baril de xérès, sac à boyaux tout plein, boeuf gras rôti avec la farce dans son ventre, vice vénérable, indignité en cheveux gris, père ruffian, corrupteur de la jeunesse !... boule humaine... briseur de lits... casseur de reins de cheval... tes lèvres sont à peine essuyées depuis ta dernière rasade !..&quot;</p><p>Mais Falstaff trouve toujours des injures supérieures. Son expérience des milieux divers qui vont de la cour d&#039;Angleterre aux bouges les plus mal famés a curieusement enrichi son vocabulaire. Il fait un mélange savoureux d&#039;allusions mythologiques, de termes d&#039;argot, de mots précieux, de plaisanteries de corps de garde, de politesses raffinées de courtisan, auquel sa voix formidable et son rire fracassant donnent une irrésistible jovialité.</p><p>Quelquefois, il préfère opposer aux injures une douceur comique :</p><p>- Henri, tu sais, Henri, qu&#039;Adam dans son état d&#039;innocence tomba. Alors, que pourrait faire le pauvre John Falstaff en ce siècle de perversité ? Rends-toi compte que j&#039;ai plus de chair que les autres et pourtant plus de fragilité...</p><p>Ou encore, il riposte par une ironie cynique :</p><p>- Je voudrais que toi et moi, Henri, apprenions où l&#039;on peut, contre argent, acheter un peu de bonne réputation !</p><p></p><p>Dans tous ses propos, pas l&#039;ombre d&#039;une méchanceté. Voilà pourquoi Falstaff est sympathique. Sympathique comme Panurge ; comme Panurge il a presque tous les vices, mais Falstaff aussi, c&#039;est, &quot;au demeurant, le meilleur fils du monde !...&quot; Il mène une vie peu recommandable, mais n&#039;allez pas croire qu&#039;il n&#039;ai pas ses idées sur l&#039;honneur :</p><p>- Moi, déclare-t-il, si je manque aux lois de l&#039;honneur, c&#039;est que nécessité ne connaît pas de loi ! Il faut que je me domine, que je surmonte ma peur de l&#039;enfer... mais j&#039;ai du courage, je la surmonte ! Je mens ? Possible ! Je commets des indélicatesses ? Possible ! Mais c&#039;est toujours un cas de force majeure qui m&#039;y contraint, et durement !</p><p>Comme vous voyez, il ne veut pas qu&#039;on lui ôte tout mérite !</p><p>Une autre fois :</p><p>- Est-ce que l&#039;honneur peut remettre une jambe ? Non ! Un bras ? Non ! L&#039;honneur n&#039;entends donc rien à la chirurgie ? Non ! Qu&#039;est-ce que l&#039;honneur ? Un mot ! Qu&#039;y a-t-il dans ce mot honneur ? Un souffle !</p><p>On irait loin avec des principes moraux aussi flottants ; Falstaff va loin ! Falstaff va même très loin ! Je vous ai dit qu&#039;il faisait office de recruteur. Il faut voir de quelle façon il entend ravitailler en hommes l&#039;armée anglaise. Tous ceux qui peuvent payer un bon prix, il les déclare exempts de service. Ah ! le conseil de révision marche rondement avec lui. Il n&#039;enrôle que de pauvres hères, en guenilles, pourant de faim et marchant pieds nus, si bien que, quand il passe la revue de détail de ces bizarres engagés, il ne peut porter sur son état des effets qu&#039;une chemise et demie pour toute la compagnie, et encore la demi-chemise est-elle faite de deux serviettes cousues ensemble. Il ne se trouble pas pour si peu.</p><p>- Du linge ? Vous en trouverez assez étendu sur les haies ! promet Falstaff.</p><p>C&#039;est ce qu&#039;on appelle, dans toutes les armées du monde, je crois bien, le système D. Arrive le moment de présenter la troupe au prince qui ne peut vraiment adresser à Falstaff des compliments, ni sur la bonne mine, ni sur la bonne tenue des nouveaux soldats. L&#039;inspection produit un effet désastreux :</p><p>- Je n&#039;ai jamais vu d&#039;aussi pitoyables gueux !, constate le prince.</p><p>- Bah ! répond Falstaff, c&#039;est assez bon pour la pointe d&#039;une pique ; chair à canon ! mon prince, chair à canon ! Ils rempliront une fosse aussi bien que de plus flambards ! C&#039;est assez bon pour faire des morts !</p><p>Il passe dans ce rire quelque chose d&#039;affreux ; encore un ou deux éclats de cette nature et voilà Falstaff odieux à notre sensibilité... démocratique : il y a trop de &quot;croix de bois&quot; dans notre souvenir !</p><p>Je vous en prie, ne jugez pas Falstaff sur cette réponse sans pitié qui figurait, je l&#039;espère pour lui, au nombre des remords dont le gros homme était parfois assailli et qui l&#039;inclinaient à un retour contrit sur lui-même :</p><p>- ... Ma peau pend sur moi comme la pelure avachie d&#039;une lady âgée. Je suis flétri comme une vieille pomme reinette... Allons ! Je vais me repentir, car bientôt je n&#039;aurai plus la force. Je n&#039;ai pas oublié comment est fait le dedans d&#039;une église ! ... Le dedans d&#039;une église !</p><p>Brave Falstaff ! Il en a le pressentiment. Sa fin est proche et c&#039;est son jeune ami, son compagnon d&#039;aventures, son complice, qui lui portera le coup fatal. Le prince de Galles devient roi d&#039;Angleterre. C&#039;est le jour du couronnement. Cloches et fanfares. Voici le roi et son cortège ; sur son passage, Falstaff, enthousiaste, se démène dans la foule, fait des signes et crie au roi :</p><p>- Dieu te protège, mon doux enfant !</p><p>Et le roi, flegmatique, désignant Falstaff au grand juge :</p><p>- Répondez donc à cet insolent !</p><p>Alors, le grand juge :</p><p>- Avez-vous votre raison ? Savez-vous ce que vous dites ?</p><p>Falstaff croit à une nouvelle facétie. Il est impayable cet Henri !</p><p>- Mon roi ! mon jupiter ! C&#039;est à toi que je parle, mon coeur !</p><p>Mais le roi :</p><p>- Je ne te connais pas, le vieux ! Les cheveux blancs vont mal à un fou et à un bouffon. J&#039;ai longtemps vu en rêve un homme de cette espèce. Mais, étant réveillé, je méprise mon rêve. Tâche désormais d&#039;avoir moins de ventre et plus de vertu. Sache que la tombe s&#039;ouvre, pour toi, trois fois plus large que pour les autres. J&#039;ai rejeté de moi l&#039;ancien homme et je rejetterai ainsi tous ceux qui furent mes compagnons. Je te bannis.</p><p>Et le roi passe. Falstaff a de la peine, mais il explique autour de lui qu&#039;il comprend... que le roi, naturellement, est obligé de feindre en public, mais qu&#039;il l&#039;enverra bientôt chercher. Le roi l&#039;envoie chercher, en effet, par quelques officiers de justice qui l&#039;emmènent en prison !</p><p>Cet élan du vieux Falstaff, cette tendresse déçue, cette incompréhension si peu anglaise des nécessités brutales du pouvoir, le rapprochent, malgré tout, de nous. Ce roi d&#039;Angleterre qui met plus de rapidité à passer l&#039;éponge sur les frasques du prince de Galles que le roi de France à oublier les injures faites au duc d&#039;Orléans, nous ne l&#039;aimons pas. Sa dureté nous choque. C&#039;est à Falstaff que va notre sympathie, la nôtre et celle des vauriens qui le suivaient, des simples qui l&#039;ont connu. Ecoutez le récit de sa mort par sa logeuse :</p><p>- Ah ! C&#039;est le roi qui lui a broyé le coeur... Pour sûr, il n&#039;est pas allé en enfer. Non ! Il a fait une belle fin. Il est parti comme un enfant en robe de baptême. Il a passé entre midi et une heure, juste à la marée descendante. Quand je l&#039;ai vu chiffonner son drap, jouer avec des fleurs et sourire au bout de ses doigts, j&#039;ai bien vu que c&#039;était la fin. Son nez devenait pointu. Et il racontait... des prés fleuris... j&#039;ai entendu des prés fleuris.</p><p>- Alors, sir John ? que j&#039;y dis.</p><p>- Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! qu&#039;il a crié trois fois, quatre fois.</p><p>- Faut pas penser à Dieu, que j&#039;y dis pour le remonter !</p><p>Alors, il m&#039;a demandé de lui mettre une couverture sur les pieds ! Je les ai tâtés... froids qu&#039;ils étaient, froids comme pierre, et j&#039;ai tâté aussi les genoux... froids qu&#039;ils étaient comme pierre, et plus haut, et plus haut, et tout... froid comme pierre...</p><p>Il a passé... juste à la marée descendante.&quot;</p><p>Que c&#039;est beau, large et mystérieux le parallélisme de la mer et de cette vie, cette participation de la nature et des éléments, que les poètes romantiques réclamaient avec des accents désespérés !</p><p>Henri, le prince, au temps de leurs aventures, badinait :</p><p>- Notre fortune, à nous autres qui sommes les hommes de la lune, flue et reflue comme la mer, étant comme la mer, gouvernée par la lune...</p><p>Il entre, sans doute, beaucoup de sagesse, dans cette astrologie.</p><p>Falstaff était &quot;gouverné par la lune&quot;. Cela explique et fait pardonner bien des choses !</p><p></p><p>En 1707, un auteur anglais publie un <em>Roi Lear</em>, en avertissant les lecteurs qu&#039;&quot;il en a puisé l&#039;idée dans une pièce d&#039;<em>on ne sait quel auteur</em>&quot;. Cela moins de cent ans après la mort de Shakespeare !</p><p>Proscrit par les puritains, remis à la mode, de nouveau oublié (les Anglais de la reine Anne rougissent de sa barbarie ; c&#039;est la politesse française qu&#039;ils admirent !) Shakespeare, réinventé au milieu du XVIIIe siècle, tombe aux mains des commentateurs allemands qui lui prêtent de force mille intentions politiques et philosophiques. En France, on le traduit ; mais en le &quot;dépouillant de toute fantaisie, de toute poésie&quot; ; pourtant, lisez ce tapage :</p><p>&quot;Il faut que je vous dise combien je suis fâché contre un nommé Letourneur... Auriez-vous lu les deux volumes de ce misérable ? Il y a déjà deux tomes imprimés de ce Shakespeare, qu&#039;on prendrait pour des pièces de la foire, faites il y a deux cents ans. Il y aura encore cinq volumes. Avez-vous une haine assez vigoureuse contre cet impudent imbécile ! Souffrirez-vous l&#039;affront qu&#039;il fait à la France ? Il n&#039;y a point, en France, assez de camouflets, assez de bonnets d&#039;âne, assez de piloris pour un pareil faquin. Le sang pétille dans mes vieilles veines en vous parlant de lui. Ce qu&#039;il y a d&#039;affreux, c&#039;est que le monstre a un parti en France, et, pour comble de calamité et d&#039;horreur, c&#039;est moi qui autrefois parlai le premier de ce Shakespeare ; c&#039;est moi le premier qui montrai aux Français quelques perles que j&#039;avais trouvées dans son énorme fumier.&quot;</p><p>Quel est donc cet énergumène ? Voltaire ! Le tolérant Voltaire ! dans une lettre à La Harpe ; un siècle après, les défenseurs chenus des seuls classiques prendront les mêmes crises.</p><p>Shakespeare, vivant, avait eu l&#039;avant-goût de ces dédains, de ces injustices :</p><p>&quot;Mon nom est diffamé, ma nature abaissée ; ayez pitié de moi pendant que, soumis et patient, je bois du vinaigre (Sonnet III).</p><p>&quot;Mes fragilités sont épiées par des censeurs plus fragiles encore que moi (Sonnet 121).&quot;</p><p>Il connaissait les amis, la critique, la vanité de tout. Il ne lui restait qu&#039;à construire, plus haut, plus loin, obstinément, un monde imaginaire pour oublier celui-ci !</p><p></p><p>Nous, oublions momentanément notre gros John. Oublions sa verve, sa trogne, son volume et sa riante immoralité. Entrons résolument dans l&#039;histoire. Soyons sérieux ! La guerre de Cent Ans n&#039;est finie que depuis une dizaine d&#039;années. Personne n&#039;y pense donc plus ; n&#039;est-ce pas ? Pourtant, à Caister Castle, petit village d&#039;Angleterre, au cimetière, on inaugure un monument. Bien des vieux soldats ont la larme à l&#039;oeil, et quand la cérémonie est terminée, on peut lire sur la dalle funéraire, l&#039;inscription suivante :</p><p>CI-GIT</p><p>SIR JOHN FALSTAFF (FASTO&#039;F)</p><p>1378-1459</p><p><em>capitaine aux armées du S.M. Régent de Normandie. Gouverneur du Maine et de l&#039;Anjou pour S. M. le roi d&#039;Angleterre.</em></p><p><em>Il se distingua par son courage de lion à Azincourt, à Patay et à la Journée des Harengs.</em></p><p></p><p>La journée des harengs ? Encore une plaisanterie du gros John, sans doute ? Pas du tout ! Mais bel et bien un combat livré par les Français, le 12 février 1429, pour arrêter un convoi de harengs destiné aux Anglais qui assiégeaient Orléans ! Comment ? Mais alors Shakespeare a dénaturé une belle figure de chef ! mais shakespeare a pris des libertés intolérables avec l&#039;histoire ? Peut-être ! Si vous vous indignez, pour toute réponse, je vous chanterai : <em>Le Bon Roi Dagobert ou Malbrough s&#039;en va-t-en guerre ! </em>Les nourrices répéteront encore ces noms-là aux petits enfants, que l&#039;histoire les aura depuis longtemps oubliés !</p><p>Qu&#039;est-ce qui avait bien pu, dans ce Falstaff, séduire Shakespeare ? La sonorité massive et écrasante du nom ? Un portrait ? Une chanson de route entendue, enfant, que braillaient des soldats ? Qui sait ? Une hypothèse familière qui me plaît beaucoup, c&#039;est celle de Maurice Constantin Weyer. Constantin Weyer n&#039;était pas seulement le romancier couronné que vous savez, c&#039;était encore un des hommes qui connaissaient le mieux la lettre et l&#039;esprit du XVIe siècle anglais ; pourtant, c&#039;était le contraire d&#039;un pédant. A son avis, John Falstaff offre plus d&#039;un trait commun avec John Shakespeare, le père de William. Physiquement, en tout cas :</p><p>&quot;Géant au nez rougi - <em>Une braise de l&#039;enfer</em> - Tellement gros <em>qu&#039;il n&#039;a pas vu son genou depuis bien longtemps</em>, il désespère sa femme, il désespère William. Il a réponse à tout. Il s&#039;en tire par un trait d&#039;esprit ou par un vulgaire calembour.</p><p>- John, mon ami, dit la douce voix de sa femme, vous vivez en bien grosse dissipation.</p><p>- Grosse ? Comment ne le serait-elle point ? Voyez mon tour de ceinture.</p><p>Il rit.</p><p>- Père, dit doucement William (si sérieux), pour de si minces moyens, vous faites forte dépense.</p><p>- Je voudrais que ma panse fût plus moyenne et mes moyens plus pansus, rétorque le gai colosse.</p><p>- John, reprendra doucement sa femme, allez-vous vivre toujours comme cela ? Songez à si vous mouriez sans vous repentir ! Vous devez une mort à Dieu.</p><p>- Ouais ! Le billet n&#039;est pas encore à échéance. Je ne voudrais point faire à Dieu la honte de le rembourser avant terme...&quot;</p><p>C&#039;est à désespérer [Maurice Constantin Weyer. <em>William Shakespeare</em> - Ed. Rieder</p><p>Ne trouvez-vous pas à ces scènes de famille réinventées par Weyer, et établies sur des répliques de Shakespeare, un ton de vraisemblance ? Falstaff partirait donc d&#039;un souvenir de famille. Mais alors, que devient notre capitaine enterré ? Ne va-t-il pas faire valoir ses droits ? Il perdrait sûrement au change ! Pour un personnage, entrer dans la légende, au moyen d&#039;une chanson, d&#039;un proverbe, d&#039;un mot même, quelle publicité ! Mais être tiré de l&#039;ombre par un poète, quelle gloire !... Que serait Falstaff sans Shakespeare ? Un pauvre militaire oublié depuis des siècles, et voilà qu&#039;il demeure le vivant symbole d&#039;une humanité étonnante, plus grande que nature, le produit authentique de ce XVIe siècle qui a tout fait craquer ! Que l&#039;Histoire soit donc un peu modeste, quand l&#039;imagination d&#039;un génie prend la peine de la corriger ! D&#039;ailleurs, l&#039;Histoire !...</p><p>On raconte que sir Walter Raleigh, contemporain d&#039;Elisabeth, prisonnier à la Tour de Londres, profitait de ses loisirs forcés pour terminer son <em>Histoire d&#039;Angleterre</em>, dont il avait déjà écrit vingt volumes. Un soir, une rixe éclata sous sa fenêtre ; curieux, il en suivit la naissance, le développement et la fin. Le lendemain, un de ses amis vint le visiter et se mit à raconter le spectacle, auquel Walter Raleigh avait assisté, d&#039;une façon si éloignée de la réalité que W. Raleigh ne répondit rien ; mais, son ami parti, il jeta au feu les vingt volumes déjà écrits de son <em>Histoire d&#039;Angleterre</em>... Cela prouve qu&#039;il ne faut pas trop croire à l&#039;Histoire ; cela prouve aussi qu&#039;à cette époque il y avait du feu dans les prisons !...</p><p>Le vrai Falstaff, c&#039;est donc le faux ; jusqu&#039;à nouvel ordre, Falstaff reste le Falstaff de <em>Henri IV</em> dont nous avons parlé et qui fit, d&#039;ailleurs, le succès de la pièce. A la fin de <em>Henri IV</em>, un danseur s&#039;adresse aux spectateurs :</p><p>&quot;Si vous n&#039;êtes pas trop écoeurés de viande grasse, notre humble auteur continuera cette histoire, où doit encore figurer sir John...&quot;</p><p>Les applaudissements qui accueillent l&#039;annonce du retour de Falstaff, assurent Shakespeare qu&#039;il a mis la main sur une mascotte. Il semble bien qu&#039;il ait l&#039;intention de l&#039;exploiter, mais <em>Shakespeare</em> ne tient pas parole. Dans <em>Henri V</em>, suite de <em>Henri IV</em>, on ne revoit plus Falstaff. Sa joie vulgaire n&#039;illumine plus les tréteaux. Il meurt au début de la pièce. Nous n&#039;assistons même pas à sa fin. On nous la rapporte. Vous l&#039;avez entendue. Alors ? C&#039;est tout ? Non ! ! Une femme s&#039;en mêle ! une reine ! que la verdeur des propos du gros bouffon enchantait, une femme ! une Anglaise ! ! que la seule vue de l&#039;énorme &quot;ventre&quot; mettait en joie. Aujourd&#039;hui, la &quot;nurse&quot; réprimande le &quot;baby&quot; qui prononce innocemment le mot &quot;ventre&quot; et lui déclare, d&#039;un air pincé, que c&#039;est un vilain mot.</p><p>Que nous voilà loin du XVIe siècle, où personne n&#039;avait jamais peur d&#039;employer le mot propre, qui, la plupart du temps, était le mot sale, &quot;de cet hybride XVIe siècle, dit Jules Lemaître (Impressions de Théâtre - T. 3, p.54), où les hommes, sanguins, robustes et pleins d&#039;appétit, étaient tout ivres du renouveau des sciences et des arts, tout fumeux de la doctrine récemment acquise, mais où sans cesse la brutalité foncière reparaissait&quot;. Du côté des bienséances, aucune contrainte, Elisabeth régnant.</p><p>En effet, sur la scène, on pouvait entendre, comme dans <em>Henri V</em>, le roi d&#039;Angleterre faire la cour à la reine Catherine de France &quot;avec le grossier entrain d&#039;un matelot pour une vivandière&quot;. C&#039;est Taine (<em>Histoire de la Littérature Anglaise</em>) qui le constate, tout rougissant et trahissant son malaise d&#039;intellectuel qui n&#039;a pas été habitué à &quot;ça !&quot;</p><p>La pudeur est peut-être un sentiment naturel, mais qui se déplace à notre grand étonnement !</p><p>Quelle gaillarde, cette Elisabeth ! Elle avait d&#039;ailleurs de qui tenir ! Fille de Henri VIII, qui aimait si fort la lutte que, publiquement, au camp du Drap d&#039;Or, il empoigne François Ier à bras-le-corps pour le jeter à terre ; un match de poids lourds entre Majesté ! Le protocole a sensiblement changé les manières qui règlent la visite des souverains ; il y a sûrement gagné en hypocrisie, mais en cordialité ?...</p><p>Les flatteurs de l&#039;époque, je veux dire les poètes, avaient beau appeler la reine Elisabeth : &quot;Diane, Reine-Vierge, Astre de l&#039;Occident..., étoile... etc.&quot; ; elle avait beau lire couramment Tite-Live et Cicéron, posséder le grec mieux que les chanoines de Windsor, se reposer des soucis du pouvoir en traduisant Isocrate, et déchiffrer la théorie de l&#039;amour dans Platon, elle n&#039;en envoyait pas moins à ses filles d&#039;honneur des &quot;directs&quot; si solides que les malheureuses s&#039;enfuyaient en hurlant.</p><p>Un jour, paraît-il, plus énervée que de coutume, elle cracha sur le bel habit de cérémonie de sir Matthew, homme posé, raisonneur, qui commettait l&#039;imprudence de vouloir mettre une certaine logique dans ses propos ; et un autre jour, plus énervée encore, comme Essex, qui ne lui déplaisait pas, et à qui elle faisait par conséquent une scène, lui tournait le dos, elle lui appliqua une bonne gifle ! Sous une culture raffinée couvaient une sensualité sans frein et des violences mal dominées.</p><p></p><p>Commence-t-on à voir pourquoi Falstaff plaisait tant à cette reine ? Victor Hugo, cependant, qui prend tout ce qui lui tombe sous la main pour bombarder la royauté, écrit :</p><p>&quot;Shakespeare avait trente-neuf ans quand Elisabeth mourut. Cette reine n&#039;avait pas fait attention à lui. Elle trouva le moyen de régner quarante-quatre ans, sans voir que Shakespeare était là.&quot;</p><p>Comment ? N&#039;est-ce pas Elisabeth qui demande à Shakespeare de lui présenter, pour la Noël, Falstaff endommagé par l&#039;âge et les excès, mais portant toujours ses vices comme des décorations, de lui montrer le gros John engagé dans une histoire d&#039;amour, - ou plutôt, ne risquons pas ce mot déplacé, puisqu&#039;il s&#039;agit de Falstaff, - le gros John empêtré dans une histoire de femmes !... Elle ne se tient pas d&#039;aise à la pensée de voir tourner, ronfler et rebondir cette grosse toupie au gré d&#039;une intrigue cocasse. Elle harcèle Shakespeare.</p><p>Shakespeare, comme Molière, était fournisseur de la Cour. Il savait que les magistrats (ce n&#039;était pas si vieux !) n&#039;hésitaient pas à faire couper les oreilles aux comédiens oublieux de leur exacte condition. Il livra donc la commande au jour fixé. C&#039;étaient <em>Les Joyeuses Commères de Windsor. Merry Wiwes ! Merry England !...</em></p><p>Joyeuses Commères ! Joyeuse Angleterre ! &quot;où la joie n&#039;est pas savourée comme en Italie... Ce qu&#039;on appelle &quot;merry England&quot;, dit Taine, c&#039;est l&#039;Angleterre livrée à la verve animale, au rude entrain que communiquent la nourriture abondante, la prospérité continue, le courage, la confiance en soi ; la volonté manque en ce climat et dans cette race&quot;.</p><p>&quot;Race violente, sournoise et triste. Violente, sournois et tristes, mes sujets ? Possible ! Moi-même ? Peut-être !... mais pas mon gros Falstaff, pensait Elisabeth. Du reste, on ne me montre que des horreurs ! Assez de chroniques sanglantes, assez d&#039;histoire d&#039;Angleterre ! assez de drames !&quot;</p><p>Il est vrai qu&#039;à cette époque la scène était remplie d&#039;incohérences, d&#039;obscénités, de frénésies monstrueuses, bref d&#039;abominations. Rien que dans <em>Titus Andronicus</em>, on compte treize victimes au tableau : deux morts au premier acte, un mort au deuxième acte, deux morts au troisième acte, deux morts au quatrième acte, six morts au cinquième acte ! Et encore, nous laissons en dehors du carnage Livinia, simple mutilée, qui a les mains et la langue coupées dès le deuxième acte !...</p><p>Shakespeare étalait complaisemment sur les planches toutes les atrocités de la guerre civile ; pour vous donner encore une idée de l&#039;affreux, je citerai simplement un jeu de scène indiqué par Shakespeare :</p><p>&quot;On tient Glocester, coupable d&#039;avoir favorisé la fuite du roi Lear, lié sur une chaise, pendant que Cornouailles lui arrache un oeil et met son pied dessus. Un valet tente d&#039;intervenir, Régane arrache l&#039;épée de Cornouailles, vient par derrière et transperce le valet. Il meurt. Cornouailles met le doigt sur l&#039;autre oeil de Glocester, disant : &quot;Dehors, sale gelée !&quot; arrache l&#039;oeil, le jette par terre.&quot;</p><p>Et voilà ! L&#039;expression courante &quot;jeter un oeil&quot; prend ici son sens fort ! Vous admettrez bien qu&#039;Elisabeth, femme seule, qui n&#039;avait déjà pas tant d&#039;occasions de rire, trouvât des scènes analogues d&#039;un comique discutable ? (Elisabeth était, d&#039;ailleurs, morte l&#039;année où parut <em>Le Roi Lear</em>, mais elle en avait vu d&#039;autres !) Autour d&#039;elle se dressaient assez de piloris, de gibets. Elle condamnait à mort, elle-même, à l&#039;occasion, mais enfin il y a temps pour tout !</p><p></p><p>Shakespeare comprit que la reine réclamait une farce, qu&#039;il importait donc de conserver intact l&#039;extérieur du bouffon ventru, de l&#039;aggraver même, de l&#039;engager dans une série d&#039;aventures grotesques.</p><p>Puisque la reine le soutient, Shakespeare va en profiter pour assouvir de vieilles rancunes : contre son professeur de latin, cauchemar de son enfance, contre un juge de paix qui lui a fait autrefois des misères pour un petit délit de braconnage et contre quelques autres idiots. Il n&#039;a que l&#039;embarras du choix en fouillant dans ses souvenirs ! Mais le temps presse ; la Noël approche. Et voilà qu&#039;il dresse en quinze jours, suivi de son personnel crapuleux, entouré d&#039;un dadais, d&#039;un tenancier de cabaret borgne, d&#039;un beau jeune homme, d&#039;une belle jeune fille, de femmes appétissantes, d&#039;un mari confiant, d&#039;un mari jaloux, - mais jaloux jusqu&#039;à l&#039;obsession, jusqu&#039;à l&#039;hallucination, - d&#039;un curé gallois, d&#039;un médecin français, d&#039;une inénarrable vieille entremetteuse, devenue bonne à tout faire et qui noue les intrigues, - qu&#039;il dresse un Falstaff, parodie de l&#039;autre. (On retrouve à ses côtés plusieurs personnages déjà vus dans <em>Henri IV</em>, mais également modifiés dans le sens de farce et fort différents même de condition.)</p><p></p><p>Falstaff, par faute d&#039;argent, jette son dévolu sur deux honnêtes mères de famille en qui sa fatuité voit des victimes, mais surtout des proies, car elles sont riches ! Falstaff envoie à chacune d&#039;elles une lettre d&#039;amour, une à chacune d&#039;elles une lettre d&#039;amour, une déclaration enflammée, mais, comme il est très paresseux, c&#039;est la même lettre qui sert pour les deux commères. Elles s&#039;en aperçoivent, et les voilà furieuses ! Pour se venger, elles font mine d&#039;entrer dans les vues de Falstaff, lui dépêchent Mrs Quickly, l&#039;attirent dans divers guets-apens, le contraignent à s&#039;écraser dans un panier à linge sale que des valets jetteront dans la Tamise ; le laissent rouer de coups après l&#039;avoir déguisé en vieille femme, et, enfin, le ridiculisent sans discrétion, à la faveur d&#039;une mascarade, dans la forêt de Windsor. &quot;Les Joyeuses Commères de Windsor, ou Le Martyre de l&#039;Obèse !&quot; Le titre fameux de Henri Béraud commente exactement la farce. Avouez que Falstaff est de bonne composition. Pourtant, la pénitence est douce, quand on la compare à l&#039;affront, à la cruelle punition que le prince de Galles, devenu roi, inflige publiquement au vieux chevalier ! Mesurons-là l&#039;écart entre les deux Falstaff !</p><p>Nous sommes dans une farce, un peu longue, un peu touffue, surchargée de scènes épisodiques, aux intrigues croisées ; l&#039;amour a sa place dans la farce : un dadais et le grotesque docteur, amoureux tous deux de la ravissante Anne Page, qui aime Fenton, beau jeune homme, et qui l&#039;épousera, car il faut bien toujours que la victoire reste à la jeunesse !</p><p></p><p>A chaque mystification préparée, attendue, la santé des deux commères reste toujours tonique, leur gaieté communicative, mais leur intervention assez limitée rsique de paraître monotone, quand, brusquement, la farce monte et touche à cette poésie sylvestre, nocturne, enchantée, qui est le parfum et la musique de Shakespeare, réalise ce sortilège qui nous enlève à la terre ! Et c&#039;est <em>Le Rêve de Falstaff </em>! Au temps de Shakespeare, personne ne doutait &quot;de l&#039;existence des revenants, du pouvoir des sorciers, de l&#039;influence des étoiles&quot;. De petites probabilités nous ont rendus, depuis, plus prétentieux, plus téméraires !... &quot;Chaque marécage avait alors son feu follet, chaque commune son cercle de fées qui venaient chaque nuit danser sur la bruyère...</p><p>Aujourd&#039;hui, l&#039;enseignement laïque et obligatoire n&#039;admet plus les fées. C&#039;est dommage ! Jadis, &quot;autour de notre monde palpable et visible, chacun sentait la présence d&#039;un monde surnaturel qui nous enveloppe et nous domine&quot;.</p><p>Sur le coup de minuit, Falstaff, costumé en revenant, en chasseur maudit, une ramure de cerf sur la tête, une chaîne de puits autour du cou, arrive au chêne de Herme, dans la forêt de Windsor. C&#039;est là que les commères lui ont donné un dernier rendez-vous. Le chêne est hanté. Personne n&#039;osera donc venir les troubler... Le voici !</p><p>FALSTAFF. - La cloche de Windsor vient de sonner minuit ! Nous y voilà ! que les dieux au sang ardent me soutiennent ! C&#039;est le moment ! Souviens-toi, Jupiter, que tu te fis taureau pour enlever Europe ! L&#039;amour s&#039;est assis entre tes cornes ! Amour ! Amour ! Tyran ! Tu fais souvent d&#039;une bête un homme et plus souvent d&#039;un homme une bête ! Mais d&#039;un dieu ? Tu le sais, Jupiter ! Toi qui te changeas en cygne pour approcher Léda : le col un peu moins long, la donzelle te prenait pour une oie ! Toi, Jupiter ! La première fois, bête à cornes ; la deuxième fois, volaille... par amour ! Quelles excuses n&#039;ont donc pas les hommes, si les dieux ne sont pas plus sérieux ! Ce soir, je suis un cerf ! moi ! un cerf qui brame sous la futaie..., une biche a entendu mes appels... Non ! Deux biches !&quot;</p><p>En effet, des pas craintifs..., ce sont les Joyeuses Commères, exactes au rendez-vous ! Cependant, dans l&#039;ombre, la mascarade s&#039;apprête. L&#039;innocence est mobilisée pour châtier les mauvaises pensées, les mauvais désirs. Un bal d&#039;enfants, avec des accessoires : masques, flambeaux, crécelles, s&#039;organise. Tout est réglé. Les commères sont là, tentantes, sous le chêne fabuleux. Falstaff se croit, enfin, récompensé de sa patience, s&#039;avance, les tient, risque un geste, quand, sur un léger murmure, - est-ce le vent dans les feuilles ? - les commères s&#039;enfuient en poussant un cri, laissant le gros homme désemparé, au grand mystère de la nuit et de la solitude.</p><p>Merveilleux équilibre ! Jeu divin de poétiques contrepoids ! D&#039;un côté, cette masse de chair, pleine de boisson et de nourriture, cette trogne allumée, ce coeur avili ; et, de l&#039;autre, le clair de lune, les fleurs, la musique, des chansons, une ronde de jeunes filles costumées, des cheveux dénoués qui flottent, des petits enfants émerveillés !...</p><p>D&#039;un côté, ce réalisme patient, appuyé, comme un tableau de l&#039;école flamande ; de l&#039;autre, un rêve, doux, lumineux, aérien, un conte bleu, fait de tout ce qui vole, de tout ce qui danse, de tout ce qui sent bon, un conte qu&#039;il ne faut pas être trop &quot;raisonnable&quot; pour aimer, qu&#039;un mot de &quot;grande personne&quot; dissiperait, un seul mot à majuscule...</p><p>Une voix pure, mélodieuse, monte du sous-bois nocturne :</p><p>&quot;Fée ! Mes fées ! toutes mes fées ! les noires, les grises, les vertes, les blanches ! Venez ! La musique se mêle aux parfums de la nuit. Vous qui dansez au clair de la lune, pâles et légères, créatures de songe, peuple de féerie, venez ! Toutes ! Venez au rendez-vous de ce bois enchanté ! Où vos pieds légers se seront posés, il ne restera plus, au jour levant, qu&#039;un grand rond d&#039;herbe foulée, plus verte, plus fraîche, plus odorante...&quot;</p><p>Falstaff écoute cet appel, et, pris de peur :</p><p>&quot;- Des fées. Ce sont des fées. Si je leur adresse la parole, je suis un homme mort. Ferme les yeux, Falstaff ! Couche-toi par terre ! Nul être humain ne doit être témoin de leurs jeux inconnus.&quot;</p><p>Falstaff tombe à plat ventre (pour Falstaff, &quot;à plat ventre&quot;, ne peut être, d&#039;ailleurs, qu&#039;une façon de parler) ; bientôt, il dort, car il n&#039;est pas bâti pour goûter la poésie, et, chez lui, l&#039;émotion ne dure pas.</p><p>C&#039;est la nuit, le craquement d&#039;une branche, le cri d&#039;un oiseau, les mille bruits qui font le frémissement d&#039;une nuit d&#039;été où battait si fort son coeur de jeune braconnier quand Shakespeare posait ses lacets sur le passage d&#039;une biche..., presque le passage d&#039;une fée ; son coeur de poète ! cette nuit où brait Bottom, cette nuit troublée de petites lumières vacillantes où se noue la ronde des fées et des lutins autour de Falstaff qui dort. Fées et lutins, léger, malicieux essaim qui pince, qui brûle pour le punir de ses péchés le gros homme grognant, geignant, réveillé en sursaut - comme par la reine Mab ! - mais surtout les yeux tout ronds d&#039;étonnement :</p><p>- Où suis-je ? Combien de temps le rêve a-t-il duré ? J&#039;ai faim ! J&#039;ai surtout soif !</p><p>Il se trouve de nouveau seul dans cette forêt inconfortable, mais, voici que les personnages de la farce reparaissent, qu&#039;ils lui dévoilent la diablerie et que Falstaff, penaud, mais pas corrigé, les commères vengées, leurs maris calmés, les rivaux dupés, les jeunes amoureux tout à la mélancolie de leur joie, enfin tous ! regagnent Windsor dans des éclats de rire que l&#039;écho renvoie, de plus en plus faibles, troupe chantante, fantasque, dont les ombres gesticulent et s&#039;allongent au clair de lune...</p><p>&quot;Pauvres acteurs, comme dit Macbeth, qui se pavanent et s&#039;agitent un moment sur la scène et qu&#039;ensuite on n&#039;entend plus.&quot; Pauvres humains !...</p>
    </div>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[BOILEAU NICOLAS]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-boileau-nicolas-117076152.html</link>
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            <pubDate>Sun, 14 Apr 2013 08:18:00 +0200</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_7703" style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>Boileau ne s&#39;est pas condamn&eacute; lui-m&ecirc;me dans ce vers ?&nbsp;</em></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>C&#39;est un m&eacute;chant m&eacute;tier que celui de m&eacute;dire ? (LES SATIRES VII,2)</em></span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color:#000000;"><em>***</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;">C&#39;&eacute;tait une belle audace pour un jeune po&egrave;te inconnu, comme Boileau, de s&#39;attaquer aux ma&icirc;tres du jour, oracles &eacute;cout&eacute;s de l&#39;Acad&eacute;mie et distributeurs des lib&eacute;ralit&eacute;s royales. C&#39;&eacute;tait un jeu dangereux, qui pouvait susciter et, de fait, suscita bien des haines &agrave; son auteur. C&#39;est ce qu&#39;il veut dire par le vers 2 de la Sat. VII....</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>Le mal qu&#39;on dit d&#39;autrui ne produit que du mal.</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">On peut, de plus, se demander si cela &eacute;tait g&eacute;n&eacute;reux</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>Que d&#39;aller sans raison d&#39;un style peu chr&eacute;tien</em></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>Faire insulte en rimant &agrave; qui ne vous dit rien.</em></span></p>

<p style="text-align: right;"><span style="color:#000000;">(Sat. IX, v. 57 et 58.)</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">La r&eacute;ponse est dans la IXe satire.</span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><strong>1) D&#39;abord ce n&#39;est pas l&agrave; &agrave; proprement parler m&eacute;disance.</strong></span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">M&eacute;dire, c&#39;est dire du mal des autres, ou en insinuer par m&eacute;chancet&eacute;, pour nuire. La m&eacute;disance proc&egrave;de d&#39;ordinaire doucement et hypocritement, 157-168. Le moraliste qui peint et fustige les moeurs de son temps, le po&egrave;te comique qui se moque des travers et des vices, le critique qui d&eacute;nonce le mauvais go&ucirc;t rendent service &agrave; la soci&eacute;t&eacute; et &agrave; la litt&eacute;rature, ils sont mus par la consid&eacute;ration du bien public. (Cf. le magnifique &eacute;loge de la satire, vers 267-283.)</span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><strong>2) En se faisant imprimer, un auteur se soumet d&#39;avance &agrave; la critique</strong> et ses ouvrages seuls doivent parler pour lui.</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>D&egrave;s que l&#39;impression fait &eacute;clore un po&egrave;te</em></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>Il est esclave-n&eacute; de celui qui l&#39;ach&egrave;te... 183-190.</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">D&#39;ailleurs tout le monde s&#39;arroge ce droit de critiquer.</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>Un clerc pour quinze sous...,</em> 177 et suiv.</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>Et je serai le seul qui ne pourrait rien dire.</em> 191</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">La satire ne peut rien contre les bons ouvrages.</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>En vain contre le Cid un ministre se ligue</em></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>Tout Paris pour Chim&egrave;ne a les yeux de Rodrigue...</em> 231</span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><strong>3) La critique ne deviendrait ill&eacute;gitime, que si elle s&#39;en prenait &agrave; la vie priv&eacute;e de l&#39;&eacute;crivain</strong>, &agrave; ce qu&#39;il n&#39;a pas entendu livrer au public de lui-m&ecirc;me. Elle doit &ecirc;tre franche et loyale, elle se doit de ne pas employer les injures et les gros mots. Nicolas Boileau a toujours observ&eacute; ces r&egrave;gles.</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>Ma muse en l&#39;attaquant charitable et discr&egrave;te</em></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>Sait de l&#39;homme d&#39;honneur distinguer le po&egrave;te...</em> 211-220.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">Bien qu&#39;il se soit laiss&eacute; un peu entra&icirc;ner parfois par la passion ou par la rime (Faret, cabaret), il n&#39;y a pas lieu de r&eacute;habiliter ses victimes : toutes m&eacute;ritaient ses s&eacute;v&eacute;rit&eacute;s. Nous ne saurions m&ecirc;me plus leurs noms, s&#39;il ne les avait immortalis&eacute;s dans ses vers :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>Et qui saurait sans moi que Cotin a pr&egrave;ch&eacute; ?</em> 198.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">On lui rendra surtout justice, si on compare le ton de sa pol&eacute;mique avec celui des &eacute;rudits du XVIe si&egrave;cle et celui de ses propres adversaires. L&#39;abb&eacute; Cotin, dans la &quot;Satire des satires&quot;, lui reproche d&#39;attaquer la morale, la magistrature, de se faire l&#39;&eacute;gal du roi et d&#39;&ecirc;tre un mauvais citoyen ; dans la &quot;Critique d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e,&quot; il l&#39;appelle le sieur Desvip&eacute;raux, le compare &agrave; l&#39;ath&eacute;e Desbarreaux, &agrave; l&#39;Ar&eacute;tin et &agrave; Vanini, libertins c&eacute;l&egrave;bres, dont le dernier a &eacute;t&eacute; condamn&eacute; au feu et br&ucirc;l&eacute;. (Cf. R&eacute;sum&eacute; de ces attaques, Sat. IX, 299-306.)</span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;">La post&eacute;rit&eacute; a donn&eacute; raison &agrave; Boileau : il ne s&#39;est pas laiss&eacute; prendre au mauvais go&ucirc;t du temps (pr&eacute;ciosit&eacute;, romanesque, burlesque et invraisemblable) ; il a su distinguer et encourager les bons &eacute;crivains, dont il s&#39;est fait l&#39;ami et le porte-parole. Son oeuvre a &eacute;t&eacute; f&eacute;conde : <em>Nul n&#39;est libre en France de ne pas lire Nicolas Boileau</em>, disait Nisard.</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color:#000000;">***</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color:#000000;"><em>Que pensez-vous de cette appr&eacute;ciation que Nicolas Boileau a port&eacute;e sur lui - m&ecirc;me ?</em></span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color:#000000;"><em>Je sais coudre une rime au bout de quelques mots.</em></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>Souvent j&#39;habille en vers une maligne prose,&nbsp;</em></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>C&#39;est par l&agrave; que je vaux, si je vaux quelque chose.</em></span></p>

<p style="text-align: right;"><span style="color:#000000;">Sat. VII, 61-62.</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color:#000000;">***</span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;">En 1663, Boileau n&#39;avait encore compos&eacute; que la 1re Satire (dont il a d&eacute;tach&eacute; plus tard la VIe). La Satire VII sur le genre satirique (d&#39;o&ugrave; ces vers sont tir&eacute;s) est la IIe qu&#39;il ait faite, la Ire sur un sujet litt&eacute;raire. Il s&#39;excuse avec malise de son penchant irr&eacute;sistible &agrave; la satire. Sit&ocirc;t qu&#39;il veut louer, sa veine est aux abois ; mais quand il faut railler, il se sent du g&eacute;nie : <em>Mes vers comme un torrent coulent sur le papier...</em> Et lorsqu&#39;il ajoute : <em>Je sais coudre...</em> il ne fait donc pas le modeste ; s&#39;il reconna&icirc;t, avec bonne gr&acirc;ce, ce qui lui manque, il veut surtout opposer ses vers raisonnables &agrave; la po&eacute;sie extravagante ou obscure de ses ennemis.</span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><strong>1) Ces vers prouvent que Nicolas Boileau se conna&icirc;t bien</strong></span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">(les deux premiers vers).</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;"><strong>1. Ses lacunes</strong> : il n&#39;est pas po&egrave;te au sens moderne du mot, par le coeur et par l&#39;imagination... Sauf quand il raille ; il manque de souffle (cf. le d&eacute;but de l&#39;<em>Art po&eacute;tique</em>... les aveux de la Satire II). Ses vers sentent le travail... ils semblent de la prose rim&eacute;e.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;"><strong>2. Ses m&eacute;rites : mais c&#39;est de la belle prose</strong> (le second vers).</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;"><strong>a. Bien &eacute;crite.</strong> Naturel, propri&eacute;t&eacute; des termes, pr&eacute;cision et puret&eacute;, ces qualit&eacute;s ont class&eacute; Boileau d&egrave;s les premiers vers qu&#39;il a publi&eacute;s comme un ma&icirc;tre en fait de langage ;&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;"><strong>b. Pleine de bon sens.</strong><em>&quot;Aimez donc la raison...&quot;</em> Boileau a pratiqu&eacute; ce pr&eacute;cepte avant de le formuler. Il est le bon sens incarn&eacute;.</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><em>Et mon vers bien ou mal dit toujours quelque chose.</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">Il le dit souvent bien, d&#39;une mani&egrave;re tr&egrave;s heureuse et tr&egrave;s forte.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">De l&agrave; le grand nombre des vers pass&eacute;s en proverbes...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;"><strong>c. Pleine de malice.</strong> Et quelle verve, quelle bonne humeur, quel esprit quand il tient un mauvais &eacute;crivain au bout de son vers !&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">Et c&#39;est m&ecirc;me plus que de la prose, car, enfin, il sait faire des vers, il conna&icirc;t admirablement le m&eacute;tier (premier vers). La rime, l&#39;harmonie, la versification. Et il n&#39;est pas indiff&eacute;rent que tant de belles et fortes v&eacute;rit&eacute;s aient &eacute;t&eacute; exprim&eacute;es en vers amis de la m&eacute;moire.</span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><strong>2) Cependant on peut trouver que Nicolas Boileau est trop s&eacute;v&egrave;re pour lui-m&ecirc;me</strong>, si l&#39;on consid&egrave;re l&#39;ensemble de son oeuvre (troisi&egrave;me vers). Il vaut par autre chose encore.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;"><strong>1. Par ses dons d&#39;artiste</strong>, car il est artiste, et grand artiste, sinon po&egrave;te : vigueur, pr&eacute;cision, r&eacute;alisme de ses peintures dans le <em>Lutrin</em> et les Satires bourgeoises... Dessin, couleur, pittoresque... harmonie.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;"><strong>2. Par la s&ucirc;ret&eacute; de sa doctrine</strong>, qui n&#39;est autre que la doctrine, classique. Il en a &eacute;t&eacute; le meilleur interpr&egrave;te : &quot;<em>L&#39;Art po&egrave;tique</em> est quelque chose de plus que l&#39;ouvrage d&#39;un homme sup&eacute;rieur, c&#39;est la profession de foi litt&eacute;raire d&#39;un grand si&egrave;cle.&quot; (NISARD)</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;"><strong>3. Par l&#39;influence qu&#39;il a exerc&eacute;e sur ses contemporains et qu&#39;il continue d&#39;exercer en France.</strong></span></p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[LES MOINES dans la littérature médiévale]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-les-moines-dans-la-litterature-medievale-116267632.html</link>
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            <pubDate>Sun, 17 Mar 2013 15:20:00 +0100</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p><span style="color:#000000;"><strong>Les moines de Capraria</strong></span></p>

<p><br />
<span style="color:#000000;"><em>Le nom de</em> moine <em>vient d&#39;un mot grec :</em> monos - seul<em>. A l&#39;origine, en effet, pendant les premiers si&egrave;cles du christianisme, les moines furent des chr&eacute;tiens qui se retiraient du monde pour vivre seuls, dans la m&eacute;ditation et la pri&egrave;re. Les communaut&eacute;s soumises &agrave; une r&egrave;gle, qu&#39;on a appel&eacute;es les ordres monastiques, ne se constitu&egrave;rent que plus tard.</em></span></p>

<p><span style="color:#000000;"><em>Nous allons voir dans quel m&eacute;pris tenait ces premiers moines</em> RUTILIUS NUMATIANUS<em>, un haut fonctionnaire romain du d&eacute;but du Ve si&egrave;cle. Se rendant par mer en Gaule, son pays natal, en octobre 417, il passa pr&egrave;s de</em> Capraria <em>(aujourd&#39;hui</em> Caprera<em>), petite &icirc;le entre la Sardaigne et la Corse, o&ugrave; vivaient alors de nombreux moines. Pour lui ce sont de simples maniaques, comparables au h&eacute;ros de la l&eacute;gende,</em> Bell&eacute;rophon<em>, qui, apr&egrave;s une vie mouvement&eacute;e, s&#39;&eacute;tait retir&eacute; dans la solitude.</em></span></p>

<p><br />
<span style="color:#000000;"><strong>Extrait de &quot;Sur son retour&quot; de Rutilius Numatianus</strong></span></p>

<p><br />
<span style="color:#000000;">&quot;Nous avan&ccedil;ons vers le large, et voici que surgit Capraria. L&#39;&icirc;le est pleine, elle pullule de ces hommes qui fuient la lumi&egrave;re. Ils s&#39;appellent eux-m&ecirc;mes les <em>moines</em> (c&#39;est un surnom qui vient du grec), parce qu&#39;ils veulent vivre seuls et sans t&eacute;moin. Ils craignent les faveurs de la fortune, comme ils en redoutent les rigueurs. Se peut-il qu&#39;on se rende volontairement malheureux, par peur de le devenir ! Qu&#39;est-ce que cette sotte fr&eacute;n&eacute;sie de cerveaux d&eacute;traqu&eacute;s ? Parce qu&#39;on craint les maux de la vie, ne pas savoir en accepter les biens ! Sont-ils donc des for&ccedil;ats qui cherchent un endroit o&ugrave; expier leurs crimes ? Ou faut-il supposer qu&#39;une noire bile gonfle leurs tristes entrailles ? C&#39;est ainsi qu&#39;&agrave; en croire Hom&egrave;re un exc&egrave;s de bile causait l&#39;humeur morose de Bell&eacute;rophon, ce jeune h&eacute;ros qui, bless&eacute; par les traits d&#39;un chagrin cruel, prit en horreur, dit-on, le genre humain.&quot;</span></p>

<p>&nbsp;</p>

<div style="text-align: center;">
<div>
<div>
<div>
<div><span style="color:#000000;"><object data="http://www.dailymotion.com/swf/xy9m9m&amp;related=0" height="320" type="application/x-shockwave-flash" width="480"><param name="data" value="http://www.dailymotion.com/swf/xy9m9m&amp;related=0" /><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowScriptAccess" value="always" /><param name="src" value="http://www.dailymotion.com/swf/xy9m9m&amp;related=0" /></object></span></div>
</div>
</div>
</div>
</div>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><strong>Fondation de l&#39;abbaye de Clairvaux (1115)</strong></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;">SAINT BERNARD <em>appartenait &agrave; une famille noble : il avait cinq fr&egrave;res et une soeur, il &eacute;tait lui-m&ecirc;me de sant&eacute; tr&egrave;s d&eacute;licate. A vingt-deux ans, en 1113, il entra en religion &agrave; l&#39;abbaye de</em> C&icirc;teaux <em>dans la C&ocirc;te-d&#39;Or. Les moines de C&icirc;teaux vivaient sous la r&egrave;gle de Saint Beno&icirc;t (B&eacute;n&eacute;dictins) et portaient le nom de</em> Cisterciens <em>(du nom latin de C&icirc;teaux :</em> Cistercium<em>). Saint Bernard fut bient&ocirc;t imit&eacute; par ses fr&egrave;res. C&#39;est avec eux qu&#39;il allait fonder deux ans plus tard, en 1115, l&#39;abbaye de Clairvaux, dans l&#39;Aube, sur &nbsp;l&#39;initiative de l&#39;abb&eacute;</em> Etienne<em>, qui dirigeait alors</em> C&icirc;teaux<em>. Ils durent mener une vie tr&egrave;s rude, s&#39;imposant toutes sortes de privations, comme les</em> proph&egrave;tes <em>de la Bible.</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><strong>Extrait de &quot;Vie de saint Bernard&quot; de Guillaume de SAINT-THIERRY</strong></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;">&quot;DIEU inspira au coeur de l&#39;abb&eacute; Etienne d&#39;envoyer les fr&egrave;res de Bernard pour fonder et pour b&acirc;tir la nouvelle maison de Clairvaux. Et lorsqu&#39;ils partaient pour ce dessein, il leur donna leur fr&egrave;re Bernard pour Abb&eacute;. Ce qui les surprit, et leur causa de l&#39;&eacute;tonnement, &eacute;tant hommes faits et habiles, tant pour la Religion que pour le monde, et craignant pour lui &agrave; cause de la faiblesse de son &acirc;ge, de l&#39;irfirmit&eacute; de son corps et du peu d&#39;usage qu&#39;il avait des occupations ext&eacute;rieures.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">Le lieu appel&eacute; Clairvaux &eacute;tait dans le dioc&egrave;se de Langres, et proche de la rivi&egrave;re d&#39;Aube, et avait toujours &eacute;t&eacute; jusqu&#39;alors une ancienne retraite de voleurs qui &eacute;tait appel&eacute;e la <em>Vall&eacute;e d&#39;absinthe</em>, ou parce qu&#39;il y avait beaucoup de cette herbe, ou &agrave; cause de l&#39;amertume et de la douleur de ceux qui y tombaient entre les mains des brigands.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">Ce fut en ce lieu plein d&#39;horreur et en cette vaste solitude que ces hommes d&#39;une pi&eacute;t&eacute; si g&eacute;n&eacute;reuse se retir&egrave;rent pour faire un temple de Dieu et une maison de pri&egrave;res de cette caverne de larrons ; et ils y servirent Dieu quelque temps avec grande simplicit&eacute;, et une merveilleuse pauvret&eacute; d&#39;esprit dans la faim, dans la soif, dans le froid, dans la nudit&eacute; et dans plusieurs veilles, faisant souvent du potage de feuilles de h&ecirc;tres, et leur pain &eacute;tant d&#39;orge, de millet et de vesce, comme celui du proph&egrave;te, de telle sorte qu&#39;en ayant servi un jour &agrave; un homme de pi&eacute;t&eacute; qui passait par le monast&egrave;re, il versa beaucoup de larmes, et l&#39;emporta en secret pour le montrer &agrave; tout le monde, comme par miracle de ce que des hommes, et de tels hommes vivaient de ce pain.&quot;</span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><strong>La vie des moines &agrave; Clairvaux</strong></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><em>On sait que les moines formaient le clerg&eacute;</em> r&eacute;gulier <em>(ils vivaient selon la</em> r&egrave;gle <em>de leur ordre), tandis que les</em> s&eacute;culiers <em>&eacute;taient les pr&ecirc;tres qui n&#39;avaient pas fait de voeux monastiques (vivant dans le</em> si&egrave;cle<em>, latin</em> saeculum<em>) et d&#39;une fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;rale tous les la&iuml;ques. Les moines de Clairvaux suivaient la r&egrave;gle des B&eacute;n&eacute;dictins, mais rendue encore plus rigoureuse par les articles qu&#39;y avait ajout&eacute;s saint Bernard.</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><strong>Un autre extrait de &quot;Vie de saint Bernard&quot; de Guillaume de SAINT-THIERRY</strong></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;">&quot;D&#39;abord que l&#39;on descendait de la montagne, et qu&#39;on &eacute;tait pr&egrave;s d&#39;entrer &agrave; Clairvaux, on reconnaissait Dieu de toutes parts en ce monast&egrave;re ; et cette vall&eacute;e muette publiait par la simplicit&eacute; et l&#39;humilit&eacute; des b&acirc;timents la simplicit&eacute; et l&#39;humilit&eacute; des pauvres de J&eacute;sus-Christ qui y habitaient. Et enfin ceux qui arrivaient dans cette vall&eacute;e qui &eacute;tait pleine d&#39;hommes, et o&ugrave; il n&#39;&eacute;tait pas permis &agrave; personne d&#39;&ecirc;tre oisif, tous travaillant, et chacun &eacute;tant occup&eacute; &agrave; l&#39;ouvrage qui lui avait &eacute;t&eacute; ordonn&eacute;, y trouvaient un silence &eacute;gal &agrave; celui du milieu de la nuit, et le seul bruit qu&#39;ils y entendaient &eacute;tait le son des diff&eacute;rents ouvrages des mains, ou celui de la voix des fr&egrave;res, lorsqu&#39;ils chantaient les louanges du seigneur. La renomm&eacute;e de ce grand silence, et l&#39;ordre qu&#39;ils gardaient pour le conserver imprimaient une telle r&eacute;v&eacute;rence dans l&#39;esprit des s&eacute;culiers m&ecirc;mes qui y survenaient, qu&#39;ils craignaient non seulement de dire des choses mauvaises ou inutiles, mais encore d&#39;en dire quelqu&#39;une qui ne f&ucirc;t pas assez s&eacute;rieuse et assez grave.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">La solitude de ce d&eacute;sert, dans lequel ces serviteurs de Dieu demeuraient cach&eacute;s, qui &eacute;tait environn&eacute; d&#39;une for&ecirc;t sombre et &eacute;paisse, et resserr&eacute; entre des montagnes voisines qui le pressaient de toutes parts, repr&eacute;sentait en quelque fa&ccedil;on la grotte de notre p&egrave;re saint Beno&icirc;t, o&ugrave; il fut trouv&eacute; par des bergers, comme s&#39;ils eussent voulu garder encore quelque forme de la demeure et de la solitude de celui dont ils imitaient la vie.&quot;</span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><strong>Un bon vivant</strong></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><em>Voici maintenant un moine qui ne ressemble gu&egrave;re aux h&ocirc;tes aust&egrave;res de l&#39;abbaye de Clairvaux, tels que nous les montre la Vie de saint Bernard. C&#39;est l&#39;un des plus grands po&egrave;tes anglais du Moyen Age,</em> CHAUCER <em>(XIVe si&egrave;cle), qui nous pr&eacute;sente le personnage ; celui-ci est l&#39;un des vingt-neuf p&egrave;lerins que le po&egrave;te a rencontr&eacute;s dans une auberge, &agrave; Southwark, faubourg du vieux Londres, alors qu&#39;il partait lui-m&ecirc;me en p&egrave;lerinnage pour</em> Canterbury<em>, ville du sud de l&#39;Angleterre, encore aujourd&#39;hui capitale religieuse du royaume. Ce moine exerce les fonctions d&#39;inspecteur des domaines appartenant aux couvents, il est &quot;</em>ex&eacute;quitateur<em>&quot;. On verra qu&#39;avec ses manches bord&eacute;es ou</em> pourfil&eacute;es <em>de petit-gris, fourrure alors tr&egrave;s &agrave; la mode, son &eacute;pingle d&#39;or termin&eacute;e en forme de</em> lacs d&#39;amour<em>, noeud tr&egrave;s ouvrag&eacute; aux boucles multiples, il songe plus &agrave; soigner sa mise qu&#39;&agrave; conformer sa vie &agrave; la r&egrave;gle de</em> saint Beno&icirc;t <em>et de son disciple</em> saint Maur <em>ou aux prescriptions de</em> saint Augustin <em>un des &eacute;v&ecirc;ques appel&eacute;s</em> P&egrave;res de l&#39;Eglise<em>.</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><strong>Extrait de &quot;Contes de Canterbury&quot; de Geoffroy Chaucer</strong></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;">&quot;Il y avait un Moine, un beau, un ma&icirc;tre moine, un &quot;ex&eacute;quitateur&quot;, qui aimait la v&eacute;nerie ; un bel homme, fait pour &ecirc;tre abb&eacute;. Il avait &agrave; l&#39;&eacute;curie maint cheval de prix ; et, lorsqu&#39;il chevauchait, on pouvait entendre sa bride tinter dans le vent qui sifflait, aussi clair et aussi fort que la cloche de la chapelle l&agrave; o&ugrave; le sire &eacute;tait ma&icirc;tre du prieur&eacute;. Pour ce que la r&egrave;gle de saint Maur ou de saint Beno&icirc;t &eacute;tait vieille et quelque peu &eacute;troite, ce m&ecirc;me moine laissait de c&ocirc;t&eacute; ces vieilleries, et suivait sa route, en attendant, selon le nouvel ordre. Il n&#39;e&ucirc;t point donn&eacute; une poule plum&eacute;e pour ce texte qui dit que les chasseurs ne sont pas des hommes saints, ni pour cet autre, qu&#39;un moine, s&#39;il est vagabond, est semblable &agrave; un poisson qui est hors de l&#39;eau ; vagabond, c&#39;est-&agrave;-dire hors de son clo&icirc;tre. Mais ce texte, il ne l&#39;estimait pas valoir une hu&icirc;tre ; et je dis que son opinion &eacute;tait bonne. Pourquoi irait-il &eacute;tudier, et se rendre l&#39;esprit malade, sur un livre, dans le clo&icirc;tre, &agrave; toujours tenir les yeux, ou &agrave; peiner de ses mains, et &agrave; travailler, comme Augustin l&#39;ordonne ? Comment le monde serait-il servi ? Qu&#39;on laisse donc Augustin &agrave; son labeur. Aussi &eacute;tait-il vraiment un hardi cavalier ; il avait des l&eacute;vriers, aussi rapides qu&#39;oiseaux au vol ; suivre &agrave; la trace et courir le li&egrave;vre &eacute;tait toute sa passion, car il n&#39;&eacute;pargnait nulle d&eacute;pense. Je vis que ses manches &eacute;taient pourfil&eacute;es au poignet de gris, et celui-ci le plus beau d&#39;un royaume ; et, pour attacher son chaperon sous son menton, il avait une curieuse &eacute;pingle d&#39;or travaill&eacute; : un lacs d&#39;amour au gros bout se trouvait. Sa t&ecirc;te &eacute;tait chauve, et luisait comme un miroir, et son visage aussi, comme s&#39;il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; oint. C&#39;&eacute;tait un sire bien gras et en bon point, ses yeux pleins de feu et roulant dans sa t&ecirc;te brillaient comme la fournaise sous un chaudron ; ses bottes &eacute;taient collantes, son cheval en belle condition. Certainement, c&#39;&eacute;tait un beau pr&eacute;lat.&quot;</span></p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[CHARLEMAGNE et les moeurs seigneuriales]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-charlemagne-116123439.html</link>
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            <pubDate>Tue, 12 Mar 2013 16:45:00 +0100</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_25164" style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><span id="yui_3_5_0_1_1366374354105_25163"><strong id="yui_3_5_0_1_1366374354105_25162">CONTES ET RECITS TRADUITS D&#39;AUTEURS ANCIENS RELATIFS </strong></span></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color:#000000;"><strong>AU MOYEN AGE</strong></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><strong><span style="text-decoration: underline;">CHARLEMAGNE</span></strong></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><strong>Le souverain pr&eacute;sent&eacute; par un &quot;clerc&quot; de son entourage</strong></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><em>EGINHARD, qui avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; au monast&egrave;re de</em> Fulda<em>, en Allemagne, fut introduit &agrave; la cour de Charlemagne en 791 ou 792</em> &quot;parmi les jeunes gens d&#39;avenir que, suivant l&#39;usage, le suzerain tenait &agrave; honneur de nourrir et de faire instruire &agrave; ses frais... Il fit bient&ocirc;t partie du petit groupe de lettr&eacute;s qui vivaient au palais dans la suite du roi&quot; <em>(Halphen). Il avait alors dix-sept ou dix-huit ans ; Charlemagne en avait cinquante. Apr&egrave;s la mort de l&#39;empereur, il &eacute;crivit en latin sa biographie, en utilisant pour la premi&egrave;re partie des documents et ses souvenirs personnels pour la fin du r&egrave;gne, comme dans les passages qui siuvent, o&ugrave; il parle de Charlemagne, de ses habitudes de vie, de ses go&ucirc;ts, de ses pr&eacute;f&eacute;rences pour la</em> saie<em>, manteau court des Gaulois, et de son d&eacute;dain pour la</em> chlamyde<em>, manteau grec, de ses efforts pour apprendre &agrave; &eacute;crire, ainsi que pour &eacute;tudier l&#39;art de bien parler, ou</em> rh&eacute;torique<em>, et l&#39;art de bien raisonner, ou</em> dialectique<em>.</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;">&quot;Il s&#39;adonnait assid&ucirc;ment &agrave; l&#39;&eacute;quitation et &agrave; la chasse. C&#39;&eacute;tait un go&ucirc;t qu&#39;il tenait de naissance, car il n&#39;y a peut-&ecirc;tre pas un peuple au monde qui, dans ces exercices, puisse &eacute;galer les Francs. Il aimait aussi les eaux thermales et s&#39;y livrait souvent au plaisir de la natation, o&ugrave; il excellait au point de n&#39;&ecirc;tre surpass&eacute; par personne. Quand il se baignait, la soci&eacute;t&eacute; &eacute;tait nombreuse : outre ses fils, ses grands, ses amis et m&ecirc;me de temps &agrave; autre la foule de ses gardes du corps &eacute;taient convi&eacute;s &agrave; partager ses &eacute;bats, et il arrivait qu&#39;il e&ucirc;t dans l&#39;eau avec lui jusqu&#39;&agrave; cent personnes ou m&ecirc;me davantage.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">Il portait le costume national des Francs : sur le corps, une chemise et un cale&ccedil;on de toile de lin ; par-dessus, une tunique bord&eacute;e de soie et une culotte ; des bandelettes autour des jambes et des pieds ; un gilet en peau de loutre ou de rat lui prot&eacute;geait en hiver les &eacute;paules et la poitrine ; il s&#39;enveloppait d&#39;une saie bleue et avait toujours, suspendu au c&ocirc;t&eacute;, un glaive dont la poign&eacute;e et le baudrier &eacute;taient d&#39;or ou d&#39;argent. Parfois il ceignait une &eacute;p&eacute;e orn&eacute;e de pierreries, mais seulement les jours de grandes f&ecirc;tes ou quand il avait &agrave; recevoir des ambassadeurs &eacute;trangers.&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">Mais il d&eacute;daignait les costumes des autres nations, m&ecirc;me les plus beaux, et, quelles que fussent les circonstances, se refusait &agrave; les mettre. Il ne fit d&#39;exception qu&#39;&agrave; Rome o&ugrave;, une premi&egrave;re fois &agrave; la demande du pape Hadrien et une seconde fois sur les instances de son successeur L&eacute;on, il rev&ecirc;tit la longue tunique et la chlamyde et chaussa des souliers &agrave; la mode romaine. Les jours de f&ecirc;te, il portait un v&ecirc;tement tiss&eacute; d&#39;or, des chaussures d&eacute;cor&eacute;es de pierreries, une fibule d&#39;or pour agrafer sa saie, un diad&egrave;me du m&ecirc;me m&eacute;tal et orn&eacute; lui aussi de pierreries ; mais les autres jours, son costume diff&eacute;rait peu de celui des hommes du peuple ou du commun...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">Il cultiva passionn&eacute;ment les arts lib&eacute;raux et, plein de v&eacute;n&eacute;ration pour ceux qui les enseignaient, il les combla d&#39;honneurs. Pour l&#39;&eacute;tude de la grammaire, il suivit les le&ccedil;ons du diacre Pierre de Pise, alors dans sa vieillesse ; pour les autres disciplines, son ma&icirc;tre fut Alcuin, dit Albinus, diacre lui aussi, un Saxon originaire de Bretagne, l&#39;homme le plus savant qui f&ucirc;t alors. Il consacra beaucoup de temps et de labeur &agrave; apprendre aupr&egrave;s de lui la rh&eacute;torique, la dialectique et surtout l&#39;astronomie. Il apprit le calcul et s&#39;appliqua avec attention et sagacit&eacute; &agrave; &eacute;tudier le cours des astres. Il s&#39;essaya aussi &agrave; &eacute;crire et il avait l&#39;habitude de placer sous les coussins de son lit des tablettes et des feuillets de parchemin, afin de profiter de ses instants de loisir pour s&#39;exercer &agrave; tracer des lettres ; mais il s&#39;y prit trop tard et le r&eacute;sultat fut m&eacute;diocre...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">Empress&eacute; &agrave; secourir les pauvres et &agrave; faire ces largesses d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;es que les Grecs appellent <em>aum&ocirc;nes</em>, il n&#39;en usait pas ainsi seulement dans sa patrie et son royaume, mais il avait coutume d&#39;envoyer de l&#39;argent au del&agrave; des mers : en Syrie, en Egypte et en Afrique, &agrave; J&eacute;rusalem, Alexandrie et Carthage, o&ugrave; il avait appris que vivaient dans la pauvret&eacute; des chr&eacute;tiens dont la d&eacute;tresse excitait la compassion ; et s&#39;il rechercha l&#39;amiti&eacute; des rois d&#39;outre-mer, ce fut surtout pour procurer aux chr&eacute;tiens plac&eacute;s sous leur domination quelque soulagemment et quelque r&eacute;confort.&quot;</span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;">(EGINHARD : <em>Vie de Charlemagne</em>.) (Trad. Halphen : <em>Les Belles-Lettres</em>.)</span></p>

<p style="text-align: left;">&nbsp;</p>

<p style="text-align: left;">&nbsp;</p>

<div>
<div style="text-align: center;">
<div><span style="color:#000000;"><object data="http://www.dailymotion.com/swf/xy5hye&amp;related=0" height="320" type="application/x-shockwave-flash" width="480"><param name="data" value="http://www.dailymotion.com/swf/xy5hye&amp;related=0" /><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowScriptAccess" value="always" /><param name="src" value="http://www.dailymotion.com/swf/xy5hye&amp;related=0" /></object></span></div>
</div>
</div>

<p>&nbsp;</p>

<p style="text-align: left;"><br />
<br />
<span style="color:#000000;"><span style="text-decoration: underline;"><strong>F&eacute;odaux</strong></span></span></p>

<p>&nbsp;</p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><strong>Moeurs seigneuriales au Xe si&egrave;cle</strong></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;"><em>La chronique latine de</em> RAOUL GLABER<em>, moine bourguignon mort vers le milieu du XIe si&egrave;cle, relate les &eacute;v&eacute;nements survenus entre l&#39;an 900 et l&#39;an 1046. On lira ci-apr&egrave;s un &eacute;pisode des luttes f&eacute;odales du Xe si&egrave;cle, qui se situe en 943 et l&#39;on verra avec quelle d&eacute;sinvolture certains f&eacute;odaux utilisaient alors le crime pour satisfaire leurs ambitions.</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;">&quot;Eudes, dont nous venons de parler, &eacute;tait petit-fils de Thibaut, comte de Chartres, surnomm&eacute; le Tricheur. Celui-ci, de concert avec Arnoul, comte de Flandres, envoya des d&eacute;put&eacute;s &agrave; Guillaume, duc de Rouen, lui demander une entrevue amicale pour traiter de la paix, pr&eacute;textant de son c&ocirc;t&eacute; qu&#39;il avait &agrave; lui dire des choses importantes de la part du roi des Fran&ccedil;ais...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">Guillaume, prince dont la candeur &eacute;galait la puissance, passa la Seine dans une barque pour se trouver promptement au lieu de rendez-vous. L&agrave;, r&eacute;unis ensemble, ils se jet&egrave;rent dans les bras les uns des autres ; avec l&#39;espoir de mieux tromper leur ennemi. Leur conf&eacute;rence eut toutes les apparences d&#39;une paix et d&#39;une amiti&eacute; v&eacute;ritables. Enfin, apr&egrave;s cet accueil perfide, il fallut se s&eacute;parer. D&eacute;j&agrave; Guillaume &eacute;tait loin, quand Thibaut le rappela pour lui confier, disait-il, des secrets plus importants, ou pour l&#39;embrasser plus tendrement encore avant de prendre cong&eacute; l&#39;un de l&#39;autre.&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">Le duc de Rouen, s&#39;appuyant sur une rame, saute sur le rivage, en d&eacute;fendant aux personnes de sa suite de d&eacute;barquer pour l&#39;accompagner. Thibaut s&#39;approche alors comme pour lui parler, mais en m&ecirc;me temps il tire de dessous son manteau une &eacute;p&eacute;e qu&#39;il y tenait cach&eacute;e dans ce dessein, et d&#39;un seul coup abat la t&ecirc;te du prince. Les officiers de Guillaume, &agrave; cette vue, s&#39;enfuient &agrave; force de rames, et vont annoncer cette catastrophe aux Rouennais. Guillaume avait un fils nomm&eacute; Richard. Quoique bien jeune encore, il fut choisi pour remplacer son p&egrave;re.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color:#000000;">Thibaut, apr&egrave;s l&#39;heureux succ&egrave;s de son crime, courut en h&acirc;te vers H&eacute;ribert, comte de Troyes, pour lui demander sa soeur en mariage. C&#39;&eacute;tait la veuve m&ecirc;me du duc qu&#39;il venait d&#39;assassiner. H&eacute;ribert aussit&ocirc;t donna parole au comte. Il fit venir sa soeur aupr&egrave;s de lui, comme pour la consoler de la perte qu&#39;elle avait faite, et la livra &agrave; Thibaut pour consommer cette horrible union.&quot;</span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color:#000000;">(Raoul Glaber : <em>Chroniques</em>.) - (Trad. Guizot.)</span></p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[LA FÉERIE DE SHAKESPEARE (conclusion)]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-feerie-de-shakespeare-conclusion-115845460.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-feerie-de-shakespeare-conclusion-115845460.html</guid>
            <pubDate>Sun, 03 Mar 2013 10:50:00 +0100</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p>
    <em><span style="color: #000000;"><strong>Voici la dernière partie du billet précédent que vous pourrez lire en cliquant sur ce lien :&nbsp;</strong></span></em>
  </p>
  <p>
    <em><span style="color: #000000;"><strong><a title="La Féerie de Shakespeare : La Tempête (2ème acte), pour lire cliquez ici ! " href=
    "http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-feerie-de-shakespeare-2eme-acte-115827401.html" target="_blank">LA FEERIE ET LE RÊVE - LA FEERIE DE SHAKESPEARE : La Tempête</a></strong></span></em>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <em><span style="color: #000000;"><strong><br></strong></span></em><span style="color: #000000;">Que se passe-t-il après toute révolution triomphante ? Lorsque les chefs en sont modérés, lorsque
    la Terreur est terminée, l'aristocratie et les grands se rangent autour du régime nouveau.</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Prospero apprend avec stupeur que ses anciens courtisans appellent déjà Caliban "le grand citoyen" et "le sauveur de la société". Un instant, il a l'idée de lutter
    et il envoie Ariel contre Caliban, pour tourmenter une fois de plus la brute par des enchantements. Mais Ariel, bientôt, revient vaincu. On entend dans l'air des sons qui ne sont plus son
    aérienne musique, mais rauques, comme ceux d'un violon rapiécé avec des ficelles.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- O mon maître, dit-il, notre art est vaincu : il est impuissant contre le peuple. Avec lui, plus de prestige... Ma musique n'a même pas été écoutée... Il faut
    changer notre stratégie. Là où Caliban peut tout, nous ne pouvons rien.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Dans l'île enchantée, les sortilèges avaient été tout-puissants sur les naufragés, parce qu'ils y croyaient. Mais le peuple, maintenant, ne croit ni aux vents, ni
    aux tempêtes de féerie, parce que la révolution, c'est le réalisme. Prospero, d'abord surpris, réfléchit ; puis il finit, lui aussi, par accepter Caliban qui, d'ailleurs, le traite avec politesse
    et lui laisse toute faculté de se retirer dans un couvent pour y continuer ses études.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Le dernier acte est la première visite de Caliban, duc de Milan, à l'église de la Chartreuse de Pavie. Les trompettes éclatent sous les voûtes ; les orgues font un
    bruit de tempête. "O Eternel ! disent les orgues, les apparences de ce monde sont vaines... Ceux qui croient, ceux qui espèrent, ceux qui aiment, sont les seuls qui ne se trompent pas." Caliban
    écoute monter les chants vers lui. Apercevant dans la foule Gonzalo qui, dans la pièce de Shakespeare, était le conseiller fidèle, il l'appelle.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- Je ne peux gouverner, dit-il, qu'en ralliant autour de moi ceux qui ont la tradition du gouvernement. Seigneur Gonzalo, salut. Je vous nomme membre de mon Conseil
    d'Etat.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- Monseigneur, répond Gonzalo (aussi philosophe que Talleyrand), j'ai conseillé toute ma vie ; je mourrai en conseillant. Je remercie Votre Altesse.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il n'y a plus qu'Ariel qui s'obstine à rester dans son bleu céleste. On entend une mélodie expirante, comme un bruit lointain qui meurt. C'est Ariel qui
    s'évanouit.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Mais je me demande si Renan a raison, et si Ariel lui-même ne finirait pas par accepter, comme Chaliapine, de chanter pour Caliban ?</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">J'ai lu une nouvelle fois, avec l'admiration qu'on imagine, <em>La Tempête</em> de Shakespeare et le <em>Caliban</em> de Renan, et j'ai retrouvé mon audace juvénile
    d'écrire une troisième suite à ces deux drames. C'est naturellement détestable. Cela se nomme <em>La Conjuration de Jacobino</em>, et l'on y voit l'effort d'un nouveau parti populaire pour
    détrôner Caliban, duc de Milan. Caliban, au pouvoir, avait deux sortes d'ennemis : le parti de Jacobino, révolutionnaire, et celui du baron Seradio, le conservateur intransigeant. Il avait bien
    changé, Caliban. Dans ma pièce, c'est un homme de 51 ans. La tête brutale est restée forte, mais elle a pris de l'autorité et comme une sorte de sérénité, qui n'est pas sans rappeler Prospero.
    Une femme a exercé sur lui une influence civilisatrice. Il y a une scène, naturellement un peu naïve, entre Caliban et cette femme.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Je vous en confie un fragment :&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>LA FEMME.</strong> - Il y a en vous, Caliban, une sorte de naïveté puissante qui me repose des gens du monde. Je retrouve ma propre jeunesse dans votre
    apprentissage. Votre mère était sorcière : la mienne était servante.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>CALIBAN.</strong> - Je vous dois tout. La chance m'avait donné le pouvoir ; vous m'avez élevé à la hauteur de ma chance.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>LA FEMME.</strong> - J'avoue que le succès de votre gouvernement me tient à coeur. J'aime l'ordre, et je vous crois seul capable de le maintenir à Milan. Et
    puisque vous voulez bien m'accorder quelque crédit, accepteriez-vous de moi un conseil ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>CALIBAN.</strong> - J'ai la plus grande confiance dans votre jugement.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>LA FEMME.</strong> - Oh ! ce n'est qu'un conseil de femme, mais je ne le crois pas sans importance. Il faut changer votre coiffure, Caliban. Ces cheveux
    bouclés et rebelles convenaient au tribun du peuple, mais le peuple renverse les princes et l'élite les maintient. Il faut que les nobles, les riches et les savants vous croient un grand homme
    d'Etat. Ils ne demandent qu'à adorer le succès, mais brossez vos cheveux vers l'arrière. Leur idée de l'homme d'Etat exige ce type de tête. C'est une concession facile et qui vaudra, pour votre
    cause, autant que dix bons décrets.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>CALIBAN.</strong> - Mais je deviens rapidement chauve, depuis que je règne.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>LA FEMME.</strong> - C'est une raison de plus pour faire ce que je vous dis ; plus vos cheveux tomberont, plus l'on vous trouvera un beau front de penseur et
    ces longs cheveux lisses qui bouclent dans le cou font de belles têtes de vieillards. Habillez-vous aussi, Caliban, de façon à ne point choquer ces têtes bien pensantes. Pour commencer, une
    élégance grave. Plus tard, un négligé savant vous conciliera les fantaisistes qui, au fond, mènent le monde.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>CALIBAN.</strong> - Il y a longtemps que je désire m'habiller mieux, mais je craignais de me rendre impopulaire.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>LA FEMME.</strong> - Quoi que vous fassiez, vous serez impopulaire. Tout pouvoir l'est ; celui qui sort du peuple plus que les autres.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>CALIBAN.</strong> - Que les conseils d'une jolie femme sont faciles à écouter.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>LA FEMME.</strong> - Et plus tard... (mais, ici, je parle contre mon coeur), plus tard, vous devriez épouser Miranda. Son époux, le prince Ferdinand, est
    mort il y a six mois. Voilà un mariage qui vous gagnerait les vieux Milanais.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>CALIBAN.</strong> - Miranda ? Mais elle doit se souvenir de moi comme d'un monstre qui fut l'effroi de son enfance.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>LA FEMME.</strong> - Il faudra, Caliban, que je vous apprenne à mieux connaître les femmes.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">La conjuration de Jacobino échouait parce que Caliban, ancien meneur de mouvements populaires lui-même, les connaissait trop bien pour ne pas savoir les prévenir.
    Cependant, cette révolte lui donnait à réfléchir et, un jour, il annonçait à Impéria (la femme !) qu'il avait formé le projet de transformer la constitution de Milan. Ce qu'il avait inventé,
    c'était tout simplement le régime parlementaire. Au lieu de gouverner lui-même, il ferait gouverner par ses ministres, qu'il remplacerait par d'autres quand ils auraient cessé de plaire.
    Jacobino, ministre, ne serait plus dangereux, car il deviendrait semblable à Gonzalo, de même que Caliban, duc, avait suivi la politique de Prospero.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>LA FEMME.</strong> - Enfin, je vous vois invulnérable ! C'est maintenant qu'il faut épouser Miranda.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>CALIBAN.</strong> - Je n'attendais pas cette conclusion. Pourquoi ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>LA FEMME.</strong> - Parce que votre victoire (et la peur de Jacobino) vous donnent pour le moment l'appui du baron Servadio et de son clan. Il faut en
    profiter pour les rallier en vous créant une cour.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>CALIBAN.</strong> - Ils ne viendront jamais à la cour de Caliban.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>LA FEMME.</strong> - Non, justement, mais ils viendront chez Miranda. Et puis, elle vous enseignera tant de choses.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>CALIBAN.</strong> - Moins que vous, ma très sage amie.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>LA FEMME.</strong> - Moins peut-être, mais moi, je vous ai maintenant transmis ce que je pouvais savoir de la vie et des hommes. Et puis, je vous l'ai dit,
    Caliban, je suis comme vous, je suis fille d'une servante. Il ne faut qu'un homme pour faire un homme d'Etat, mais il faut une mère et une grand'mère pour élever sa femme.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>CALIBAN.</strong> - Ce serait vous perdre.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>LA FEMME.</strong> - Pourquoi ? Miranda n'est point sotte.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>CALIBAN.</strong> - Alors, elle refusera de m'épouser.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>LA FEMME.</strong> - Prenez-donc confiance en votre valeur, Caliban. Vous êtes duc régnant et fort bel homme. Apprenez que les femmes savent très bien amener
    l'amour à tenir compte des nécessités de la vie.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Et IMPERIA (la femme !) avait raison car, à l'acte suivant, il y avait une scène entre Miranda et sa suivante, dans la maison de campagne, aux environs de Milan, où
    s'était retirée la famille de Prospero.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>MIRANDA.</strong> - Je ne m'explique pas bien ta stupeur, Zitella. Qu'y a-t-il de surprenant à ce que j'épouse Caliban ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>ZITELLA.</strong> - N'a-t-il pas été votre esclave ? Ne l'avez-vous pas connu, il y a 20 ans à peine, brute sale et dangereuse ? Je sais qu'il est transformé
    depuis sa victoire et, qu'après lui avoir pris son royaume, il s'est assez bien conduit envers le duc, votre père. Mais rien ne peut faire que Caliban ne soit pas toujours Caliban.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>MIRANDA.</strong> - Moi, je les trouve touchants, Zitella, ces efforts de Caliban pour n'être plus Caliban. Ce mariage n'est-il pas le meilleur service que
    je puisse rendre à tout ce qu'aimait Prospero ? J'apporte en mènage dix générations de ducs de Milan. Caliban apporte la force qui, de mes goûts, fera des lois.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>ZITELLA.</strong> - Il s'agit bien d'idées dans un mariage.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>MIRANDA.</strong> - Oh ! C'est là ce qui t'effarouche, Zitella ? Mais Caliban abandonne pour moi la plus aimable de nos courtisanes. Je puis l'accepter sans
    crainte des mains d'Impéria.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Je vous demande pardon de vous avoir fait lire ces informes écrits. Je voulais seulement vous montrer, par un exemple de plus, combien les symboles shakespeariens
    sont de tous les temps. Ce qui prouve leur richesse, c'est qu'ils peuvent continuer à vivre, plus ressemblants que des portraits, plus humains que des êtres vivants. Ce théâtre poétique est
    peut-être plus réel que le théâtre le plus réaliste. On en peut tirer une telle richesse d'idées et d'interprétations !&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Mais nous avons peut-être, depuis quelques instants, fait dévier le drame dans un sens trop exclusivement politique. Je voudrais que nous terminions en insistant,
    une fois de plus, sur son sens humain, sur celui qui doit tous nous toucher. Cette fois, tout se passe en nous, et les personnages ne sont que des images des différentes parties de nous-mêmes.
    Caliban, c'est notre côté animal. Nous abritons tous un Caliban, vigoureux, dangereux que nos éléments Prospero doivent calmer et parfois traiter durement. Nous avons grand besoin de lui. C'est
    lui qui nous transporte, qui nous donne nos plaisirs, qui cuit nos aliments. Mais il nous mènerait loin si nous le laissions faire. Comme Prospero, nous nous servons, pour apaiser cet esclave
    passionné, des enchantements de la musique et de la poésie. Qui de nous n'a conduit son Caliban entendre du Beethoven, du Chopin ? Qui de nous n'a essayé de lui lire de beaux vers ? Il y est
    sensible. Je dirais même que, sans Caliban, Prospero ne comprendrait peut-être pas très bien la poésie. Prospero est un peu abstrait, hors de la vie. Il a oublié les réalités de la passion.
    Miranda doit quelquefois le trouver bien difficile à vivre, ce père enchanteur qui regarde l'amour en disant : "Pauvre ver, tu es infecté !" C''est une belle sagesse que la sagesse de Prospero,
    mais c'est une sagesse d'homme mûr, trop parfaite pour des êtres jeunes. Un Prospero de 20 ans serait odieux. Caliban (ou, si vous voulez, une version féminime de Caliban) entre dans la
    composition des femmes plus encore que dans celle des hommes, et cela est fort bien ainsi. Anatole France, qui avait beaucoup de sympathie pour Caliban, trouvait dans son âme obscure un secret
    besoin d'idéal que satisfaisait le dieu Setebos.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- Et enfin, disait Anatole France, Prospero est-il absolument sûr que Setebos ne soit pas le vrai Dieu ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Je ne vais pas tout à fait aussi loin. Je ne souhaite pas le triomphe de Setebos, mais, s'il m'était permis, à la fin de ce billet, d'exprimer pour vous un voeu, ce
    serait qu'en chacun de vous Caliban dompté participât, avec Ariel et Prospero, aux plaisirs de l'Ile Enchantée.</span>
  </p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[LA FÉERIE DE SHAKESPEARE (2ème acte)]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-feerie-de-shakespeare-2eme-acte-115827401.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-feerie-de-shakespeare-2eme-acte-115827401.html</guid>
            <pubDate>Sat, 02 Mar 2013 16:12:00 +0100</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p><span style="color: #000000;"><em>Ce billet est la suite de l&#39;article pr&eacute;c&eacute;dent que vous pourrez lire en cliquant sur ce lien :</em></span></p>

<p><span style="color: #000000;"><em><a href="http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-feerie-de-shakespeare-115797490.html" target="_blank" title="Pour prendre connaissance de la première partie de ce billet consacré à LA TEMPÊTE, cliquez ici ! ">LA FEERIE ET LE R&Ecirc;VE - LA FEERIE DE SHAKESPEARE : La Temp&ecirc;te</a></em></span></p>

<p>&nbsp;</p>

<p><br />
<span style="color: #000000;">A l&#39;acte&nbsp;suivant, Ferdinand qui travaille, portant p&eacute;niblement ses b&ucirc;ches, est rejoint par Miranda, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e de le voir ainsi trait&eacute; par son p&egrave;re. Elle le supplie de se reposer ; elle voudrait travailler pour lui. Comme jadis Juliette devant Rom&eacute;o, elle a d&eacute;cid&eacute; qu&#39;elle sera sa femme ; si elle ne peut l&#39;&ecirc;tre, sa servante, et sinon celle d&#39;aucun homme. L&#39;&eacute;ternelle illusion du caract&egrave;re unique de l&#39;&ecirc;tre aim&eacute; s&#39;est empar&eacute;e d&#39;elle, comme de nous tous. Prospero qui, de sa cellule, regarde la sc&egrave;ne, sourit. &quot;Pauvre ver, dit-il, tu es infect&eacute; !&quot;, une expression assez dure pour un p&egrave;re qui regarde vivre sa propre fille. Pourtant, Prospero n&#39;est pas dur, mais il est lointain, distant. Il sait que cet amour est le bonheur de Miranda : il sait aussi que c&#39;est une assez banale com&eacute;die humaine, mais il le favorise de tout son coeur.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Tout se d&eacute;noue favorablement. La conspiration de Caliban &eacute;choue, Ferdinand et Miranda sont unis, et enfin Ariel am&egrave;ne devant Prospero les coupables eux-m&ecirc;mes, le duc de Milan et le roi de Naples. Que fera, devant eux, le Magicien tout-puissant ?</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Quoique je sois bless&eacute; au vif par l&#39;&eacute;normit&eacute; de leurs offenses, cependant je prends parti contre ma col&egrave;re avec ma raison plus noble. Il est plus beau d&#39;agir par vertu que par vengeance ; du moment qu&#39;ils se repentent, l&#39;unique but de mon projet est atteint et ne r&eacute;clame pas de moi un froncement de sourcil de plus. Va, d&eacute;livre-les, Ariel. Je vais rompre mes charmes, les rappeler &agrave; leur bon sens, et ils vont redevenir eux-m&ecirc;mes.</span></p>

<p><span style="color: #000000;"><strong>ARIEL.</strong> - Je vais les chercher, seigneur.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Il sort.</span></p>

<p><span style="color: #000000;"><strong>PROPERO.</strong> - Vous, Elfes des collines, des ruisseaux, des lacs dormants et des bouquets ; et vous, qui de vos pieds qui ne font pas d&#39;empreintes, courez sur le sable apr&egrave;s Neptune lorsqu&#39;il se retire, et fuyez devant lui lorsqu&#39;il remonte ; et vous, petits &ecirc;tres nains, qui, au clair de lune, tracez en dansant des cercles qui laissent l&#39;herbe am&egrave;re et que la brebis ne broute pas ; et vous, dont le passe-temps est de faire na&icirc;tre &agrave; minuit les champignons, et qui vous plaisez &agrave; entendre le solennel couvre-feu, gr&acirc;ce &agrave; votre aide, j&#39;ai pu, dans tout l&#39;&eacute;clat de son midi, obscurcir le soleil, &eacute;voquer les vents &agrave; la rage s&eacute;ditieuse, et d&eacute;cha&icirc;ner la guerre rugissante entre la verte mer et la vo&ucirc;te azur&eacute;e, allumer le tonnerre aux grondements redoutables, ordonner aux tombeaux de r&eacute;veiller leurs dormeurs, d&#39;ouvrir leurs portes et de les laisser sortir. Oui, voil&agrave;, gr&acirc;ce &agrave; votre aide, jusqu&#39;o&ugrave; mon art a pu porter sa puissance. Mais j&#39;abjure ici cette imp&eacute;rieuse magie, et lorsque je vous aurai ordonn&eacute; - ce que je fais en ce moment - un peu de musique c&eacute;leste pour op&eacute;rer sur les sens de ces hommes le but que je poursuis, but que ce charme a&eacute;rien est destin&eacute; &agrave; me faire atteindre, je briserai ma baguette de commandement, je l&#39;enfouirai &agrave; plusieurs toises sous la terre ; et, plus avant que n&#39;est encore descendue la sonde, je plongerai mon livre sous les eaux.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Il pardonne donc &agrave; tous.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Pour vous, seigneur tr&egrave;s m&eacute;chant pour qui le nom de fr&egrave;re infecterait ma bouche, je vous pardonne votre faute tr&egrave;s odieuse, je vous les pardonne toutes. Je vous redemande mon duch&eacute;, que d&#39;ailleurs vous devez me restituer.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ariel qui a si bien, pendant toute cette journ&eacute;e, servi la volont&eacute; de son ma&icirc;tre, sera mis en libert&eacute;.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Tout cela fut-il bien fait ? demande-t-il &agrave; Prospero.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Parfaitement, mon soigneux Esprit. Tu seras libre.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Quant &agrave; Caliban, il a reconnu la puissance de Prospero et la sottise de ses nouveaux ma&icirc;tres :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Je serai sage d&eacute;sormais et t&acirc;cherai de me faire pardonner, car trois fois double idiot j&#39;ai &eacute;t&eacute; que de prendre cet ivrogne pour un dieu et d&#39;adorer cet imb&eacute;cile !&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Sentiment qui est assez souvent celui de la pl&egrave;be envers ses meneurs, apr&egrave;s une r&eacute;volution manqu&eacute;e.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Donc, tout se termine dans la paix et le bonheur. Prospero renonce &agrave; tous ses charmes :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Toute force qui me restera d&eacute;sormais sera la mienne, qui est bien faible.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Tel est l&#39;adieu de Shakespeare.</span></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;">Quel est le sens de tout cela ? C&#39;est certainement une parabole de la cr&eacute;ation artistique.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;Apr&egrave;s que l&#39;&acirc;me a pass&eacute; par la souffrance, dit un vieux monsieur du th&eacute;&acirc;tre, et travers&eacute; la r&eacute;gion des &eacute;preuves et des inimiti&eacute;s, l&#39;all&eacute;gresse irr&eacute;fl&eacute;chie de la jeunesse est remplac&eacute;e par une s&eacute;r&eacute;nit&eacute; m&eacute;ditative. Le po&egrave;te, qui cr&eacute;e la temp&ecirc;te, l&#39;arr&ecirc;te &agrave; son gr&eacute; ; il transforme et purifie les &acirc;mes par la vision tragique qu&#39;il a suscit&eacute;e devant elles, et qui agit sur elles comme une r&eacute;alit&eacute;. Et Prospero, le po&egrave;te qui est capable de r&eacute;aliser mat&eacute;riellement ses visions po&eacute;tiques, le magicien, c&#39;est-&agrave;-dire le cr&eacute;ateur des prestiges, est aussi le sage ; il agit sur les autres au moyen des illusions qu&#39;il cr&eacute;e par l&#39;interm&eacute;diaire d&#39;Ariel, mais il n&#39;en est pas dupe. Tous les autres vivent dans l&#39;illusion. Il y a tout d&#39;abord ceux qui symbolisent la nature animale : Stefano, le matelot ivrogne ; Caliban, la brute encore &agrave; peine humanis&eacute;e. En eux r&egrave;gne une ignorance totale, une haine profonde pour toute science et toute sup&eacute;riorit&eacute; intellectuelle ; &agrave; la haine de Caliban pour les livres de Prospero s&#39;associe la luxure la plus bestiale, le d&eacute;sir de s&#39;emparer de la vierge Miranda pour la violer. Mais Caliban et Stefano n&#39;aboutissent qu&#39;&agrave; se rouler ensemble dans l&#39;ivrognerie, et ils sont les victimes de leurs propres passions animales, en m&ecirc;me temps que les dupes des enchantements de Prospero.&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Seul, donc, Prospero s&#39;est affranchi de l&#39;illusion, mais il ne s&#39;en est pas affranchi comme Hamlet, en &eacute;chappant au monde par la folie et en refusant de s&#39;y m&ecirc;ler. Ce serait une grande erreur que de croire que le dernier mot de Shakespeare soir un : <em>Vanit&eacute; des vanit&eacute;s</em>. Prospero a reconnu que la vie est un songe (et cela, personne ne le sait mieux que lui) : &quot;Nos acteurs, comme je vous l&#39;ai dit, &eacute;taient tous des esprits... Nous sommes faits de la m&ecirc;me &eacute;toffe que les r&ecirc;ves, et notre pauvre petite vie est environn&eacute;e de sommeil.&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mais, malgr&eacute; cela, dans ce monde du r&ecirc;ve, il accepte de remplir des devoirs. Pour Shakespeare, tout reste r&eacute;el, et, au fond, cela est assez naturel ; &quot;si tout est un r&ecirc;ve, rien n&#39;est un r&ecirc;ve&quot;. Le sage, tout en reconnaissant l&#39;absurdit&eacute; des hommes, ne consid&egrave;re pas ces hommes comme irr&eacute;m&eacute;diablement mauvais. Il souhaite les transformer. Prospero, non seulement se d&eacute;fend lui-m&ecirc;me contre les conspirations, mais se sert d&#39;Ariel pour prot&eacute;ger son ennemi, le roi de Naples. Il favorise le mariage de sa fille. Il agit donc. Mais il a reconnu que le pardon, la grandeur d&#39;&acirc;me sont les seuls modes d&#39;action efficaces. Le sage ne croit pas qu&#39;il lui soit impossible de rendre les autres un peu plus sages. Il sait combien cela est difficile, mais cependant il essaie, et il essaie en particulier par Ariel, c&#39;est-&agrave;-dire par la musique, de les amener &agrave; mieux apercevoir la v&eacute;ritable harmonie de l&#39;univers, qui devrait &ecirc;tre aussi celle de leurs &acirc;mes.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;Ainsi, conclut tr&egrave;s bien mon vieux sp&eacute;cialiste de Shakespeare, Shakespeare s&#39;est efforc&eacute; d&#39;&eacute;lever son &acirc;me au-dessus de l&#39;avarice, de l&#39;ambition et de la haine, et il l&#39;a fait par la conscience qu&#39;il a prise ainsi de leur nature, et en s&#39;apercevant que ce sont des d&eacute;lires.&quot;</span></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;">En &eacute;tudiant la vie de George Gordon Byron, j&#39;ai &eacute;t&eacute; tr&egrave;s frapp&eacute; par la ressemblance (vraiment inattendue, mais r&eacute;elle) qui existe entre l&#39;&eacute;volution des id&eacute;es de Byron et celle des id&eacute;es de Shakespeare. Au premier abord, cela surprend. Byron passe pour un g&eacute;nie violent, pessimiste, toujours en lutte avec l&#39;univers, et il a, en effet, &eacute;t&eacute; cela, mais, en r&eacute;alit&eacute;, il a, au cours de sa vie, chang&eacute; plusieurs fois de philosophie. Il commence par prendre les illusions au s&eacute;rieux, par croire &agrave; l&#39;amour, &agrave; la gloire, et naturellement il souffre parce que les illusions sont, par nature, d&eacute;cevantes. C&#39;est le premier temps de toute grande vie.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Deuxi&egrave;me temps (celui auquel presque tous s&#39;arr&ecirc;tent) : il reconna&icirc;t que l&#39;illusion est illusion. Il d&eacute;couvre la m&eacute;chancet&eacute;, l&#39;envie. C&#39;est le moment du cynisme. Il dit :</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;La gloire n&#39;est rien. Les empires s&#39;&eacute;l&egrave;vent et s&#39;abaissent comme les vagues de la mer. Il est inutile de vaincre, il est inutile de dominer. Quant &agrave; l&#39;amour, c&#39;est un jeu parfaitement vain. Vanit&eacute; des vanit&eacute;s !&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">C&#39;est le second temps de toute grande vie humaine.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Puis, vient le troisi&egrave;me et, chez Byron comme chez Shakespeare, c&#39;est celui o&ugrave; l&#39;homme dit :</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;Oui, les choses humaines sont faites, pour une grande part, d&#39;illusions. Et pourtant il faut essayer d&#39;agir ; il faut cr&eacute;er notre petit univers &agrave; l&#39;int&eacute;rieur du grand univers qui est indiff&eacute;rent &agrave; nos actions et &agrave; nos souffrances.&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Et c&#39;est le moment o&ugrave; Byron part pour la Gr&egrave;ce et essaie de lib&eacute;rer un pays, bien qu&#39;il ne croie plus gu&egrave;re &agrave; la libert&eacute;. C&#39;est le moment o&ugrave; Prospero pardonne. C&#39;est le moment o&ugrave; beaucoup d&#39;entre nous, vers la quarantaine, n&#39;ont plus gu&egrave;re que pardon et piti&eacute; pour les hommes parce qu&#39;ils ont appris combien la vie humaine est difficile, o&ugrave; ils essaient de s&#39;&eacute;lever, de l&#39;illusion de l&#39;amour, &agrave; une image de l&#39;amour plus pure et plus belle. Par l&agrave;, il me semble que le th&eacute;&acirc;tre de Shakespeare, du <em>Songe &agrave; La Temp&ecirc;te</em>, contient une philosophie qui est universelle et qui convient &agrave; tous les &acirc;ges de la vie.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Derni&egrave;rement, pour pr&eacute;parer cet article, j&#39;ai lu une vieille th&egrave;se sur <em>Shakespeare aux Indes</em>. Savez-vous qu&#39;on joue Shakespeare aux Indes beaucoup plus qu&#39;en Angleterre ? Ce th&eacute;&acirc;tre f&eacute;erique int&eacute;resse passionn&eacute;ment des paysans qui sont rest&eacute;s tr&egrave;s pr&egrave;s de leurs l&eacute;gendes, de leur religion.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Voici ce que j&#39;ai pu y lire :</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;Shakespeare ne nous satisfait pas enti&egrave;rement... Nous, Hindous, nous croyons comme lui que le monde est une illusion, mais nous le m&eacute;prisons quand nous le voyons essayer, &agrave; travers un Prospero, de gu&eacute;rir le monde par des enchantements. Nous croyons, nous, qu&#39;on ne peut pas gu&eacute;rir le monde, mais que cela n&#39;a pas d&#39;importance parce que le monde n&#39;existe pas. Nous nions toutes ces choses ext&eacute;rieures. Nous croyons qu&#39;une seule chose importe, qui est le perfectionnement int&eacute;rieur de l&#39;individu. L&#39;action, nous la m&eacute;prisons. Pourquoi faire ? Pourquoi essayer de transformer le monde des apparences ? On ne fera jamais que remplacer une apparence par une apparence. Non, ce qu&#39;il faut, c&#39;est la r&eacute;signation, c&#39;est l&#39;acceptation de l&#39;univers, et l&#39;effort pour tuer en soi la volont&eacute;. Et par l&agrave; nous trouvons que Shakespeare, tout en &eacute;tant un des Europ&eacute;ens qui ont &eacute;t&eacute; le plus loin dans la voie du salut, s&#39;est tout de m&ecirc;me arr&ecirc;t&eacute; avant le but.&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ce discours m&#39;int&eacute;ressa beaucoup, parce qu&#39;il exprimait tout le conflit entre la philosophie orientale et la philosophie occidentale de la vie. L&#39;Occidental, d&eacute;j&agrave; au temps de la Renaissance, plus encore aujourd&#39;hui, croit &agrave; la possibilit&eacute; pour l&#39;homme de refaire l&#39;univers. L&#39;Occidental croit &agrave; Prospero et, dans une certaine mesure, il admet aujourd&#39;hui ce que Prospero n&#39;admettait pas : qu&#39;il est possible d&#39;am&eacute;liorer Caliban.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Longtemps apr&egrave;s Shakespeare, un Fran&ccedil;ais : Ernest Renan, eut l&#39;id&eacute;e de reprendre les personnages de Shakespeare, et il composa un drame qui avait pour titre : <em>Caliban</em>, drame&nbsp;dont je veux vous parler maintenant, parce que rien n&#39;est plus int&eacute;ressant que de voir ces grands personnages de fiction vivre, apr&egrave;s la mort de leurs cr&eacute;ateurs, d&#39;une vie plus r&eacute;elle et plus durable que celle des &ecirc;tres humains.</span></p>

<p>&nbsp;</p>

<p><br />
<span style="color: #000000;">Le <em>Caliban</em> de Renan est un drame politique. Renan, comme Anatole France, a pris les personnages dans un sens plus restreint que Sakespeare. Ses symboles sont beaucoup plus clairs et, pour cette raison, son oeuvre a beaucoup moins de valeur d&#39;art, mais, comme symbole politique, elle est tr&egrave;s int&eacute;ressante. Pour Renan, Prospero repr&eacute;sente le gouvernement aristocratique, mais au sens fort du mot, le gouvernement par les meilleurs, par les savants. Caliban, &agrave; ses yeux, c&#39;est la masse populaire. Il suppose donc qu&#39;&agrave;pr&egrave;s la temp&ecirc;te, Prospero, vainqueur par son art magique de ses ennemis, est r&eacute;tabli sur son tr&ocirc;ne de Milan. Il y transporte avec lui Ariel, et Caliban, esclave toujours r&eacute;volt&eacute;. La pi&egrave;ce s&#39;ouvre, &agrave; Milan, par une conversation entre Ariel et Caliban qu&#39;il doit tout &agrave; Prospero. C&#39;est Prospero qui a fait la civilisation ; sans lui, Caliban ne serait qu&#39;une b&ecirc;te sauvage.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Oui, dit Caliban, mais je suis exploit&eacute;... Tu ne vois donc pas qu&#39;&ecirc;tre exploit&eacute; par un autre homme est la chose la plus insupportable ?</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Il y a deux choses que Caliban ne pardonne pas &agrave; Prospero. L&#39;une, c&#39;est de lui avoir tout appris :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Il a eu tort. A sa place, je ne l&#39;aurais pas fait. Je ne lui avais rien demand&eacute;.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Et puis il lui reproche (et cela, c&#39;est tr&egrave;s subtil) d&#39;avoir r&eacute;gn&eacute; sur lui par des enchantements, c&#39;est-&agrave;-dire par des images fausses.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Il nous trompait, et rien n&#39;est plus humiliant que d&#39;&ecirc;tre tromp&eacute;... Cette injure-l&agrave;, je ne la lui pardonnerai jamais. Quand le peuple s&#39;apercevra que les classes sup&eacute;rieures l&#39;ont men&eacute; par la superstition, tu verras quelle vie il fera &agrave; ses anciens ma&icirc;tres.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Au deuxi&egrave;me acte, on sent le m&eacute;contentement qui grandit &agrave; Milan contre ce gouvernement trop parfait. La sc&egrave;ne repr&eacute;sente le jardin du palais de Milan, pendant une f&ecirc;te que donne Prospero. Caliban regarde ces gens du monde, cach&eacute; derri&egrave;re un buisson, et il murmure :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Je n&#39;ai pas ma place &agrave; cette f&ecirc;te, et je ne puis pas dire que je le regrette beaucoup. Aller et venir ainsi n&#39;a rien de bien amusant... Est-il juste cependant que je n&#39;en sois pas ? Les droits de l&#39;homme sont les m&ecirc;mes pour tous. S&#39;ennuyer doit &ecirc;tre un avantage, puisque c&#39;est un privil&egrave;ge. Et, quand m&ecirc;me ce ne serait pas un avantage selon mes id&eacute;es, il suffit qu&#39;ils l&#39;envisagent ainsi pour que je me sente bless&eacute;.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Sur la place de Milan, il excite les gens du peuple. Il leur dit qu&#39;ils sont exploit&eacute;s.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Il est laid, dit un de ses auditeurs, mais comme il raisonne bien !&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Chaque r&eacute;volution produit son grand homme, dit un autre. Le grand homme de celle-ci, c&#39;est Caliban, le grand citoyen Caliban.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Quel bon sens a ce Caliban ! dit un troisi&egrave;me. D&#39;o&ugrave; est-il ? Comme c&#39;est clair, ce qu&#39;il dit ! Il aime le peuple.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Et, tous ensemble :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Vive Caliban !&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Caliban conduit alors le peuple de Milan &agrave; l&#39;assaut du palais. Il s&#39;en empare. Aussit&ocirc;t il lui arrive, comme &agrave; tous les chefs de gouvernements r&eacute;volutionnaires, d&#39;&ecirc;tre assi&eacute;g&eacute; par les m&eacute;contents. On lui demande de supprimer les imp&ocirc;ts, de supprimer les riches. Il se sent d&eacute;bord&eacute;. Il commence &agrave; comprendre les difficult&eacute;s de son pr&eacute;d&eacute;cesseur.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Citoyens, dit-il, un peu de silence ! Remettez vos int&eacute;r&ecirc;ts entre nos mains... L&#39;unique pr&eacute;occupation du gouvernement sera le bien du peuple. Sortis de vous, nous sommes &agrave; vous... Mais, citoyens, l&#39;ordre est n&eacute;cessaire. D&eacute;posez vos armes, rentrez dans vos demeures, couronnez votre victoire par la mod&eacute;ration et le respect de la propri&eacute;t&eacute;. Vive Milan !&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">La foule l&#39;acclame, parce qu&#39;il est encore populaire. Mais d&eacute;j&agrave; Caliban est transform&eacute; par le pouvoir ; quand il reste seul, &eacute;tendu sur son lit, il s&#39;&eacute;tonne qu&#39;on m&ucirc;risse si vite en r&eacute;gnant.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;J&#39;&eacute;tais injuste pour Prospero ; l&#39;esclavage m&#39;avait aigri. Mais, maintenant que je couche dans un lit, je le juge comme on se juge entre confr&egrave;res. Il avait du bon, et, en beaucoup de choses, je suis dispos&eacute; &agrave; l&#39;imiter.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;Quoi de plus odieux, par exemple, que ces inopportunes impatiences du peuple, ce d&eacute;fil&eacute; de p&eacute;titions impossibles dont ils viennent de m&#39;accabler ! Quelle avidit&eacute; de jouir ! Quelles pr&eacute;tentions subversives ! Ce qu&#39;ils me demandent, c&#39;est de tirer d&#39;un muid de bl&eacute; la grasse nourriture de dix mille hommes et de trouver dans un setier cinq cents pots de vin. A d&#39;autres, camarades ! Pour moi, mon parti est pris : je ne me laisserai pas envahir par des gens qui s&#39;imaginent, en se pla&ccedil;ant au del&agrave; de moi, m&#39;entra&icirc;ner avec eux dans l&#39;ab&icirc;me. Un gouvernement doit r&eacute;sister, je r&eacute;sisterai. Apr&egrave;s tout, les gens &eacute;tablis et moi avons des int&eacute;r&ecirc;ts communs. Je suis &eacute;tabli comme eux ; il faut que cela dure. La propri&eacute;t&eacute; est le lest d&#39;une soci&eacute;t&eacute; ; je me sens de la sympathie pour les propri&eacute;taires.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;Et puis, outre l&#39;utile, il y a l&#39;&eacute;clat. L&#39;&eacute;clat est n&eacute;cassaire. J&#39;ai eu des torts, je veux les r&eacute;parer. A la f&ecirc;te d&#39;hier au soir, j&#39;&eacute;tais jaloux, car je n&#39;en &eacute;tais pas. Eh bien ! les f&ecirc;tes, les beaux-arts, les palais, les cours, sont l&#39;ornement de la vie.&quot;</span></p>

<p>&nbsp;</p>

<p><br />
<br />
<span style="color: #000000;"><strong><em>POUR PRENDRE CONNAISSANCE DE LA DERNIERE PARTIE DE CET EXPOSE, cliquez sur le lien ci-dessous :&nbsp;</em></strong></span></p>

<p><span style="color: #000000;"><strong><em><a href="http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-feerie-de-shakespeare-conclusion-115845460.html" target="_blank" title="Dernière partie du billet sur : La Féerie de Shakespeare : La Tempête.">LA FEERIE DE SHAKESPEARE (CONCLUSION)</a></em></strong></span></p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[LA FÉERIE DE SHAKESPEARE (1er acte)]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-feerie-de-shakespeare-115797490.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-feerie-de-shakespeare-115797490.html</guid>
            <pubDate>Fri, 01 Mar 2013 15:05:00 +0100</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;">La f&eacute;erie et le r&ecirc;ve</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
&nbsp;</p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;">La temp&ecirc;te</span></p>

<p><br />
&nbsp;</p>

<p><span style="color: #000000;">Nous allons rejoindre Shakespeare au pays des enchantements. Et c&#39;est une chose assez curieuse que ses deux grandes f&eacute;eries soient, la premi&egrave;re, l&#39;une de ses premi&egrave;res pi&egrave;ces, et, la seconde, la derni&egrave;re d&#39;entre elles. Ainsi, il semble que l&#39;oeuvre de Shakespeare soit appuy&eacute;e sur deux piliers de nuages, entre lesquels s&#39;&eacute;tend la courbe magnifique de son arc-en-ciel de passions. Ce th&egrave;me de la folie et de l&#39;illusion des hommes, qui nous est apparu dans <em>Le Songe d&#39;une Nuit d&#39;Ete</em>, Shakespeare, pendant les ann&eacute;es qui se sont &eacute;coul&eacute;es avant <em>La Temp&ecirc;te</em>, l&#39;a d&eacute;velopp&eacute; sous des formes diverses. Il a &eacute;crit <em>Macbeth</em>, qui est l&#39;illusion de la jalousie ; <em>Le Marchand de Venise</em>, qui est l&#39;illusion de l&#39;avarice. Il a montr&eacute; tous ses h&eacute;ros pouss&eacute;s &agrave; la ruine par leurs d&eacute;sirs absurdes. La vie lui est apparue comme &quot;une histoire cont&eacute;e par un idiot&quot; et Hamlet, devant la fureur tragique des passions, n&#39;a pu trouver la paix qu&#39;en feignant la folie. Et, certes, il est impossible d&#39;identifier un esprit aussi vaste que celui de Shakespeare avec aucun de ses personnages, mais certainement, il a d&ucirc; y avoir dans sa vie bien des moments o&ugrave; il a pens&eacute; comme Hamlet. Il s&#39;est dit : &quot;Pourquoi agir ? Tout &ecirc;tre qui agit est dupe d&#39;une illusion. La seule sagesse est de fuir l&#39;illusion et de se r&eacute;fugier dans une retraite champ&ecirc;tre.&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Sagesse tentante, et j&#39;imagine que plus d&#39;un homme d&#39;action fut souvent tent&eacute; de s&#39;y ranger. Nous entendions, l&#39;autre jour, au S&eacute;nat, un vieil homme d&#39;action nous dire avec une tristesse am&egrave;re et assez touchante : &quot;Faut-il donc &ecirc;tre mort pour &ecirc;tre cru de vous ?&quot; Souvent, devant l&#39;injustice et la m&eacute;chancet&eacute; humaines, on est tent&eacute; de se dire : &quot;Faut-il donc &ecirc;tre fou pour &ecirc;tre oubli&eacute; de vous ? Faut-il donc vivre loin des hommes pour pouvoir les supporter ?&quot; Mais <em>Hamlet</em>, ou le refus d&#39;agir, ne pouvait &ecirc;tre la r&eacute;ponse derni&egrave;re de l&#39;homme tr&egrave;s &eacute;nergique, tr&egrave;s vivant, qu&#39;&eacute;tait Shakespeare. Cette r&eacute;ponse, jugement supr&ecirc;me sur la vie d&#39;un homme qui s&#39;exprime pour la derni&egrave;re fois, il nous la donne dans <em>La Temp&ecirc;te</em>.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Imaginez donc, cette fois, un Shakespeare vieilli (oh ! pas tr&egrave;s vieux, il a quarante-huit ou quarante-neuf ans, mais il se consid&egrave;re comme vieux, il est d&eacute;cid&eacute; &agrave; prendre sa retraite). Il a mani&eacute; les enchantements du po&egrave;te ; il a, gr&acirc;ce &agrave; eux, triomph&eacute; de la vie. Il a domin&eacute; les passions. Il a m&eacute;pris&eacute; et il a pardonn&eacute;. Maintenant, il veut d&eacute;poser la baguette et renoncer &agrave; charmer les hommes. Il a donc ceci &agrave; exprimer, cet &eacute;tat d&#39;esprit du vieil enchanteur qui va enfin accorder la paix &agrave; son esprit, las de trop de cr&eacute;ations.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Or, tandis qu&#39;il pense &agrave; ces choses et qu&#39;il souhaite composer sur elles une pi&egrave;ce, sa derni&egrave;re, on raconte autour de lui une curieuse histoire. En 1609, une flotte anglaise qui se rendait en Am&eacute;rique, sous le commandement de sir George Somers, a &eacute;t&eacute; surprise par une violente temp&ecirc;te, et le vaisseau-amiral a &eacute;t&eacute; port&eacute; comme disparu. En r&eacute;alit&eacute;, sir George et ses compagnons avaient &eacute;t&eacute; jet&eacute;s sur la c&ocirc;te des Bermudes, o&ugrave; leur bateau &eacute;tait rest&eacute;, comme par miracle, encastr&eacute; entre deux grands rochers. Ils y avaient v&eacute;cu pendant dix-huit mois, charm&eacute;s par la douceur du climat, mais effray&eacute;s par des bruits &eacute;tranges qu&#39;on entendait partout dans ces &icirc;les, et poursuivis par les monstres qui les habitaient, et qui &eacute;taient des sangliers. Enfin, en 1610, ayant construit deux grands canots avec du bois de c&egrave;dre, ils &eacute;taient arriv&eacute;s &agrave; rejoindre les pays civilis&eacute;s et leur retour avait caus&eacute; une grande &eacute;motion.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Il y avait donc un th&egrave;me de l&#39;Ile Inconnue, et &agrave; cela se m&ecirc;laient des id&eacute;es assez confuses sur les habitants primitifs de tels pays. Quelquefois, des navigateurs avaient ramen&eacute; en Angleterre des sauvages, monstres &agrave; demi humains, que l&#39;on exhibait dans les foires. Certains marins racontaient comment ils &eacute;taient arriv&eacute;s &agrave; enseigner &agrave; ces sauvages quelques mots d&#39;anglais. Le th&egrave;me de la Brute se m&ecirc;lait, dans l&#39;esprit de Shakespeare, &agrave; celui du vieil Enchanteur et &agrave; celui de l&#39;Ile Enchant&eacute;e ; de ce m&eacute;lange sortit sa pi&egrave;ce la plus oroginale, la plus nouvelle, la plus belle, qui est La Temp&ecirc;te.</span></p>

<p><br />
<br />
<span style="color: #000000;">Donc, la sc&egrave;ne repr&eacute;sente une &icirc;le inhabit&eacute;e. Au large de l&#39;&icirc;le, une temp&ecirc;te. La premi&egrave;re sc&egrave;ne est sur le pont d&#39;un bateau. Matelots et passagers, submerg&eacute;s par les vagues, crient, s&#39;injurient, se croient perdus. Ce n&#39;est qu&#39;un prologue rapide. Tout le reste de la pi&egrave;ce va se passer dans l&#39;&icirc;le. Le ma&icirc;tre de l&#39;&icirc;le est un vieillard calme, puissant et sage, Prospero. Il habite avec sa fille Miranda, qui est une d&eacute;licieuse image de la jeunesse, belle, un peu distraite, tendue vers l&#39;attente confuse de l&#39;amour, jug&eacute;e de tr&egrave;s haut, avec indulgence, par un po&egrave;te vieillissant.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Dans la seconde sc&egrave;ne, Prospero explique &agrave; sa fille, qui vient d&#39;&ecirc;tre effray&eacute;e par cette temp&ecirc;te, que celle-ci n&#39;&eacute;tait qu&#39;une apparence, form&eacute;e par ses enchantements. Car Prospero (qui certainement, dans l&#39;esprit de Shakespeare, repr&eacute;sente le cr&eacute;ateur po&eacute;tique, c&#39;est-&agrave;-dire lui-m&ecirc;me) poss&egrave;de la science des illusions. Il peut faire voir aux hommes des choses qui ne sont pas. Pourquoi Prospero a-t-il ainsi voulu effrayer les passagers de ce navire ? Il l&#39;explique &agrave; Miranda, en lui apprenant ce qu&#39;elle a toujours ignor&eacute; : sa naissance. Il fut lui-m&ecirc;me un souverain puissant, duc de Milan. Il a &eacute;t&eacute; d&eacute;pouill&eacute; de son tr&ocirc;ne par un fr&egrave;re cruel, qui aurait voulu le faire p&eacute;rir. Il n&#39;a &eacute;t&eacute; sauv&eacute; que gr&acirc;ce &agrave; un vieux noble, Gonzalo. Mais on les a plac&eacute;s, lui et sa fille Miranda, qui &eacute;tait alors un b&eacute;b&eacute;, sur une vieille carcasse de bateau &agrave; demi-pourrie, qui, pensait-on, coulerait et les ferait dispara&icirc;tre.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le bateau a abord&eacute; dans l&#39;&icirc;le o&ugrave; ils sont maintenant. Quand ils y sont arriv&eacute;s, ils l&#39;ont trouv&eacute;e en la possession d&#39;une sorci&egrave;re, Sycorax, que Prospero a vaincue, et le fils de la sorci&egrave;re, Caliban, monstre &agrave; demi-homme et &agrave; demi-poisson, est devenu le serviteur de Prospero. Caliban, c&#39;est l&#39;&ecirc;tre primitif, c&#39;est l&#39;homme avant la civilisation. (Des commentateurs veulent que le mot ait &eacute;t&eacute; form&eacute; de <em>cannibal</em>, en d&eacute;pla&ccedil;ant deux lettres, et cela est possible.) Au d&eacute;but, Prospero a essay&eacute; de le traiter avec bont&eacute;, mais Caliban (qu&#39;il faisait coucher sous son toit) a essay&eacute; d&#39;abuser de Miranda. Maintenant, Prospero le traite s&eacute;v&egrave;rement. Outre Caliban, qui est son serviteur mat&eacute;riel, il a &agrave; son service un esprit, Ariel.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ariel, si nous voulons poursuivre le symbole, c&#39;est l&#39;imagination cr&eacute;atrice, c&#39;est l&#39;esprit du po&egrave;te. Et voyez comme tout cela est sym&eacute;trique du <em>Songe d&#39;une Nuit d&#39;Et&eacute;</em> : Ariel est un Elfe, comme Puck est un Troll. Seulement, alors que Puck est le serviteur des F&eacute;es et se moque des humains, Ariel, au contraire est au service de Prospero. Car les esprits ou illusions m&egrave;nent la jeunesse o&ugrave; ils le veulent, alors qu&#39;au contraire le Sage, s&#39;il est po&egrave;te, cr&eacute;e lui-m&ecirc;me les illusions et se sert d&#39;elles pour entra&icirc;ner les hommes.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Or, dit Prospero &agrave; Miranda, dans le vaisseau autour duquel il vient de soulever une si forte temp&ecirc;te, se trouvaient justement le fr&egrave;re usurpateur, l&#39;actuel duc de Milan, un de ses alli&eacute;s, le roi de Naples, le fils de celui-ci, Ferdinand de Naples, plus quelques courtisans. C&#39;est pour tenir ses ennemis &agrave; sa merci qu&#39;il a feint ce naufrage. D&#39;ailleurs, il a pris soin qu&#39;aucun d&#39;eux ne se noyat et ils sont tous dans l&#39;&icirc;le, r&eacute;partis par petits groupes.</span></p>

<p><br />
<br />
<span style="color: #000000;">Apr&egrave;s que Miranda a &eacute;cout&eacute; ce r&eacute;cit, Ariel, l&#39;esprit, que l&#39;on souhaiterait presque invisible et ne parlant que du haut des arbres, comme l&#39;oiseau de <em>Siegfried</em>, vient rendre compte &agrave; Prospero de sa mission. Il a terrifi&eacute; le vaisseau du roi. Prospero le remercie. &quot;Mon brave esprit...&quot; Les relations de Prospero et d&#39;Ariel sont tr&egrave;s &eacute;mouvantes ; Prospero a une reconnaissance un peu inqui&egrave;te envers Ariel. Sans cesse, il le loue de ce qu&#39;il vient de faire ; il lui r&eacute;p&egrave;te : &quot;Bien travaill&eacute;, mon esprit.&quot; Cependant Ariel, qui semble indiff&eacute;rent au monde des humains, ne souhaite qu&#39;une r&eacute;compense : sa libert&eacute;. Relations du po&egrave;te avec sa propre imagination ; elle l&#39;a bien servi ; il lui en est reconnaissant ; elle demande maintenant le repos.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mais Ariel ne peut avoir sa libert&eacute; avant la fin de cette journ&eacute;e, au cours de laquelle Prospero se propose de r&eacute;parer le pass&eacute;. Il est envoy&eacute; en mission et doit chercher dans l&#39;&icirc;le Ferdinand, le fils du roi, que Prospero, dans le secret de son coeur, destine &agrave; Miranda et veut, par cons&eacute;quent, amener pr&egrave;s de celle-ci. Comme Ariel s&#39;en va, entre Caliban. Caliban, monstrueux, ne cesse de jurer. Il est charg&eacute; en ce moment de porter dans la maison des b&ucirc;ches, pour le feu. Il se plaint de ce travail. Il se plaint de ce que cette &icirc;le, qui &eacute;tait sienne, lui a &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e par Prospero.</span></p>

<p><span style="color: #000000;"><strong>CALIBAN.</strong> - Cette &icirc;le que tu me prends est &agrave; moi de par Sycorax, ma m&egrave;re. Dans les premiers temps de ton arriv&eacute;e, tu me faisais bon accueil, tu me donnais de petites tapes d&#39;amiti&eacute;, tu me faisais boire de l&#39;eau avec du jus de baie, tu m&#39;apprenais comment il faut nommer la grosse lumi&egrave;re qui br&ucirc;le pendant le jour ; et alors moi je t&#39;aimai et je te montrai toutes les ressources de l&#39;&icirc;le, les ruisseaux d&#39;eau fra&icirc;che, les creux d&#39;eau sal&eacute;e, les places st&eacute;riles et les places fertiles. Que je sois maudit pour l&#39;avoir fait ! que tous les charmes de Sycorax, crapauds, escargots, chauves-souris, s&#39;abattent sur vous ! car je compose &agrave; moi seul tous vos sujets, moi qui &eacute;tais d&#39;abord mon propre roi, et vous me donnez pour chenil un creux de ce dur rocher, pendant que vous me retenez le reste de l&#39;&icirc;le.</span></p>

<p><span style="color: #000000;"><strong>PROSPERO.</strong> - Triple menteur d&#39;esclave, que les coups peuvent &eacute;mouvoir et non la bont&eacute;, je t&#39;ai trait&eacute;, tout ordure que tu es, avec une sollicitude tout humaine, et je t&#39;ai log&eacute; dans ma propre cellule jusqu&#39;au jour o&ugrave; tu tentas de violer l&#39;honneur de mon enfant.</span></p>

<p><span style="color: #000000;"><strong>CALIBAN.</strong> - O ho ! &ocirc; ho ! si cela avait pu se faire ! Tu m&#39;en emp&ecirc;chas, autrement, j&#39;aurais peupl&eacute; l&#39;&icirc;le de petits Calibans.</span></p>

<p><span style="color: #000000;"><strong>PROSPERO.</strong> - Esclave abhorr&eacute; sur qui aucun bien ne peut faire empreinte, &ecirc;tre capable de tout mal, j&#39;eus piti&eacute; de toi, je m&#39;imposai la fatigue de te faire parler, je t&#39;enseignai &agrave; toute heure une chose ou une autre ; alors que tu ne savais pas, sauvage, d&eacute;m&ecirc;ler ta propre pens&eacute;e, et que tu jappais des cris inarticul&eacute;s comme la plus brute des cr&eacute;atures, je pourvus tes sentiments obscurs d&#39;expressions qui les rendirent intelligibles ; mais ta vile essence, quoique tu t&#39;instruisisses, avait en elle ces &eacute;l&eacute;ments vicieux dont de bonnes natures ne pouvaient supporter le contact, et c&#39;est pourquoi tu fus justement confin&eacute; dans ce rocher, toi qui avais m&eacute;rit&eacute; plus qu&#39;une prison.</span></p>

<p><br />
<br />
<span style="color: #000000;">On a beaucoup voulu voir dans Caliban une image du peuple qui a &eacute;t&eacute; d&eacute;pouill&eacute; par des &ecirc;tres plus habiles, les adroits et les riches, du pouvoir que devrait lui donner sa force, et qui est r&eacute;duit &agrave; servir, &agrave; r&eacute;pondre &agrave; des cris de : &quot;Hol&agrave; ! ho ! esclave Caliban !&quot;, qui est trait&eacute; avec duret&eacute;, mais qu&#39;on ne peut pas traiter autrement parce que, si on s&#39;abandonne &agrave; lui, on est perdu. Quelquefois, on trouve Prospero bien injuste. &quot;Tel qu&#39;il est, dit-il de Caliban, nous ne pouvons nous passer de lui. Il fait notre feu, il apporte notre bois et nous rend bien des services.&quot; Puis il le traite d&#39;esclave odieux et de fils de sorci&egrave;re. &quot;Est-ce l&agrave;, disait Anatole France, le langage de la justice ?&quot; Si, dans le conflit sans cesse ouvert entre le ma&icirc;tre et l&#39;esclave, le noble duc de Milan perd ainsi le sang-froid, que peut-on attendre de la pauvre brute ?</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mais je ne sais pas si un symbole politique &eacute;tait dans l&#39;esprit de Shakespeare. Je crois plut&ocirc;t que Caliban, c&#39;est la nature animale. Le peuple, Shakespeare l&#39;avait peint en Bottom et ses amis. Il ne le voit pas m&eacute;chant mais, au contraire, bon enfant. On imagine mal l&#39;homme qui a pass&eacute; toute sa jeunesse parmi le petit peuple de Stratford-on-Avon, et qui est lui-m&ecirc;me un homme du peuple, le r&eacute;pr&eacute;sentant en Caliban. Non, je crois plut&ocirc;t que Shakespeare a model&eacute; Caliban en se servant de ce qu&#39;il savait de la vie primitive. Caliban repr&eacute;sente les instincts grossiers, que l&#39;esprit peut apaiser par ses enchantements et par la musique, car c&#39;est beaucoup d&#39;Ariel et de sa musique que Prospero se sert pour frapper de stupeur et r&eacute;duire au silence Caliban. En tout cas, devant Prospero, Caliban se sent vaincu. &quot;Je dois ob&eacute;ir. Son art lui donne un tel pouvoir qu&#39;il dominerait m&ecirc;me le dieu de ma m&egrave;re, Setebos, et ferait de lui un vassal.&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Comme Caliban retourne &agrave; son travail, revient Ariel, qui a rempli sa mission et qui pousse devant lui le jeune Ferdinand. Ariel, invisible, chante et joue du luth ; Ferdinand suit cette musique.</span></p>

<p><span style="color: #000000;"><strong>FERDINAND.</strong> - D&#39;o&ugrave; cette musique peut-elle venir, de l&#39;air ou de la terre ? Voil&agrave; qu&#39;elle ne r&eacute;sonne plus. Pour s&ucirc;r elle doit s&#39;adresser &agrave; quelque divinit&eacute; de l&#39;&icirc;le. Assis sur un des bancs de sable de la plage, je pleurais encore le naufrage du roi mon p&egrave;re, lorsque cette musique glissant sur les eaux est venue jusqu&#39;&agrave; moi, calmant &agrave; la fois, par ses douces m&eacute;lodies, leur furie et ma douleur. C&#39;est de l&agrave; que je l&#39;ai suivie, ou, pour mieux dire, c&#39;est de l&agrave; qu&#39;elle m&#39;a tra&icirc;n&eacute; apr&egrave;s elle. Mais elle s&#39;est &eacute;vanouie ; non, elle recommence :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;">ARIEL <em>chante</em>.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Sous les eaux, &agrave; cinq brasses profondes, ton p&egrave;re est couch&eacute;.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ses os en corail sont chang&eacute;s ;&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ce qui &eacute;tait ses yeux perles est devenu ;&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Rien de lui ne s&#39;an&eacute;antira,&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mais tout subira une transformation marine</span></p>

<p><span style="color: #000000;">En quelque chose de riche et de merveilleux.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Les Nymphes de la Mer incessamment sonnent son glas.</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;">REFRAIN</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;">Ding-dong</span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Ferdinand se trouve en pr&eacute;sence de Miranda et, naturellement, pour eux qui sont jeunes, la magie du <em>Songe d&#39;une Nuit d&#39;Et&eacute;</em> conserve tout son pouvoir. Ils s&#39;aiment d&egrave;s le premier regard. Amour qui enchante Prospero, et qui, d&#39;ailleurs, est son oeuvre, mais il cache son contentement, par crainte de donner &agrave; leurs yeux par sa complaisance trop peu de prix &agrave; ce sentiment. Devant Miranda surprise, il ordonne durement &agrave; Ferdinand de travailler et, comme Caliban, de porter du bois dans la maison.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Cependant, Caliban a rencontr&eacute; deux des naufrag&eacute;s, un domestique ivre et un fou de cour. Il sont surpris en voyant le monstre. &quot;Qu&#39;avons-nous ici ? Un homme ou un poisson ? Mort ou vivant ? Un poisson... Il sent comme un poisson, un &eacute;trange poisson... Il a des jambes d&#39;homme et des nageoires qui ressemblent &agrave; des bras.&quot; Caliban, lui, stup&eacute;fait de voir d&#39;autres hommes (car il n&#39;a jamais connu que Prospero) s&#39;agenouille devant ceux-ci et, comme ils lui donnent de l&#39;alcool et s&#39;enivrent avec lui, les adore comme de nouveaux dieux. Il esp&egrave;re qu&#39;ils seront plus puissants que le magicien d&eacute;test&eacute;, et, dans cette sc&egrave;ne, il se montre assez bien, non pas le peuple, mais la pl&egrave;be, avec son besoin de se ruer au service d&#39;une force pour combattre une force plus ancienne, son aveugle adoration, et aussi cette g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; confuse qu&#39;elle apporte &agrave; tout mettre au service de son nouveau tribun.&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">&quot;J&#39;embrasserai tes pieds ! Je t&#39;en prie, sois mon dieu. Je te montrerai les meilleures sources, je te cueillerai des baies, je p&ecirc;cherai pour toi, je recueillerai du bois... Peste sur le tyran que je sers ! Je ne porterai plus de b&ucirc;ches pour lui, mais je te suivrai, toi, homme admirable...&quot; Le bouffon, auquel s&#39;adressent ces supplications, est lui-m&ecirc;me tout &eacute;tonn&eacute; d&#39;&ecirc;tre transform&eacute; en un dieu. &quot;Un monstre tr&egrave;s ridicule, dit-il, qui admire si fort un pauvre ivrogne... - Je t&#39;en prie, continue Caliban, laisse-moi te conduire o&ugrave; l&#39;on trouve des crabes. Moi, avec mes longs ongles, je d&eacute;terrerai pour toi des racines.&quot; En &eacute;change de tant de services, il leur demande de tuer Prospero, d&#39;enfoncer un clou dans sa t&ecirc;te, ou d&#39;&eacute;craser celle-ci avec une b&ucirc;che. Et l&#39;acte se termine par une sorte de chant r&eacute;volutionnaire.</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><strong>Je ne ferai plus de barrages pour les poissons.</strong></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;"><strong>Je n&#39;entretiendrai plus de bois le feu</strong></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;"><strong>A ta sommation ;&nbsp;</strong></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;"><strong>Plus de frottage de vaisselle, plus de lavage de plats</strong></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;"><strong>Ban, Ban, Ca-Caliban</strong></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;"><strong>A un nouveau ma&icirc;tre, cherche un autre domestique.</strong></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;"><strong>Libert&eacute; ! Oh&eacute; ! Oh&eacute; ! Libert&eacute; !&nbsp;</strong></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;"><strong>Libert&eacute; ! Oh&eacute; ! Libert&eacute; !&nbsp;</strong></span></p>

<p style="text-align: left;">&nbsp;</p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;"><strong>STEPHANO.</strong> - Oh ! le brave monstre ! Allons, ouvre la marche.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Ils sortent.</span></p>

<p style="text-align: left;">&nbsp;</p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_48792" style="text-align: left;"><span id="yui_3_5_0_1_1366374354105_48791" style="color: #000000;"><strong id="yui_3_5_0_1_1366374354105_48790"><em id="yui_3_5_0_1_1366374354105_48789">POUR PRENDRE CONNAISSANCE DE LA SUITE DE CE BILLET, </em></strong></span></p>

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<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;"><strong><em><a href="http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-feerie-de-shakespeare-2eme-acte-115827401.html" target="_blank" title="Pour prendre connaissance de la suite de ce billet, cliquez ici ! ">LA FEERIE DE SHAKESPEARE ( 2&egrave;me acte)</a></em></strong></span></p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[PIERRE CORNEILLE]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-pierre-corneille-114978487.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-pierre-corneille-114978487.html</guid>
            <pubDate>Sat, 02 Feb 2013 16:09:00 +0100</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Qu'est-ce qu'un mot cornélien, un trait cornélien, une âme cornélienne ?</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;"><br>
    <img src="http://fdata.over-blog.com/pics/smiles/icon_smile.gif" border="0"></span></em>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <em><span style="color: #000000;"><br></span></em><span style="color: #000000;">Corneille est un génie créateur, il a sa psychologie propre et ses personnages sont si vrais, si humains, si
    représentatifs que son nom a été pris pour caractériser certains mots, certains actes, certaines dispositions d'âme. On dit <em>un mot cornélien, un trait cornélien, une âme
    cornélienne.</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    1) <strong>Un mot cornélien</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>Meurs ou tue</em> de don Diègue. <em>Qu'il mourût</em> d'Horace...</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Ces mots constituent le sublime cornélien. Ils sortent tout spontanément d'une âme que possède le sentiment du devoir ou de l'honneur et pour qui rien ne compte
    plus, de ce qui fait le charme et l'intérêt de la vie. Quelquefois ce sont de fortes "sentences" qui traduisent toute une conception de la vie et sont comme le code de l'héroïsme selon Corneille
    : <em>A qui venge son père... A vaincre sans péril... L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir...</em> Ou bien quand la situation met aux prises des âmes d'une égale énergie, "les
    répliques vives se croisent, tranchantes et étincelantes comme des épées," et c'est le dialogue cornélien... <em>A moi, comte, deux mots... Où pensez-vous aller ?</em> (Polyeucte II, 6.)</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    2) <strong>Un trait cornélien</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    C'est le vieil Horace qui envoie son fils à un combat dont l'issue, quelle qu'elle soit, doit amener le deuil dans sa famille et fait joyeusement ce sacrifice à la patrie... C'est Polyeucte qui
    va briser les idoles... et son bonheur... C'est Auguste qui pardonne à ses meurtriers...</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Sévère qui s'emploie à sauver son rival... Cornélie qui prévient César, le meurtrier de son mari, du complot tramé contre lui..., etc.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    3) <strong>Une âme cornélienne.</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    C'est une âme où l'héroïsme germe comme naturellement et s'épanouit en actes et en paroles d'une grandeur et d'une beauté surhumaines, une âme toujours maîtresse d'elle-même, qui sait dompter ses
    sentiments et prend la raison pour guide, qui, en face de deux devoirs choisit toujours le plus difficile et est affamée d'honneur, d'idéal, de sacrifice...</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Il en est de deux sortes.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">1° Les uns tout d'une pièce : le jeune Horace en qui le patriotisme a étouffé tous les autres sentiments (<em>Albe vous a nommé, je ne vous connais plus</em>.) Le
    vieil Horace, don Diègue sont de la même famille, mais l'âge a un peu adouci leur intransigeance, et ils savent s'attendrir. (<em>Moi-même en cet adieu, j'ai les larmes aux yeux</em>.)</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">2° Les autres et ce sont les plus nombreux sont plus complexes : ils luttent, ils souffrent, ils hésitent même, au moins quand leur devoir ne leur est pas
    suffisamment connu... Le Cid, Chimène, Auguste, Pauline, Polyeucte. Mais comme les premiers quand ils voient bien clair en eux-mêmes, ils vont droit au devoir sans regarder derrière eux.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    En somme ce qui constitue essentiellement une âme cornélienne, c'est qu'elle est et veut rester libre, qu'elle sait ce qu'elle veut et y tend de toutes ses forces et en dépit de tous les
    obstacles.</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>On a souvent redit que l'héroïsme était l'inspiration générale du théâtre de Corneille, mais on a parfois mal défini l'héroïsme cornélien. Voici en quoi consiste cet héroïsme et comment
    l'effet qu'il produit sur les spectateurs est salutaire et moral.</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><br>
    <img border="0" src="http://fdata.over-blog.com/pics/smiles/icon_cool.gif"></em>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <em><br></em><span style="color: #000000;">Que l'héroïsme soit l'inspiration générale du théâtre de Corneille, cela a été redit par tous les critiques, depuis La Bruyère. Encore faut-il savoir en
    quoi consiste cet héroïsme et se défier des formules simplistes. Demandons à Corneille lui-même des exemples qui nous éclaireront et nous montreront pourquoi l'effet de ses tragédies est
    salutaire et moral.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">1) <strong>L'héroïsme cornélien n'est pas le triomphe constant et assuré du devoir sur la passion, ni la vertu, ni la bonté d'âme.</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">a) Laissons les lâches qui ont leur place dans tout théâtre comme dans la vie et ne sauraient en aucune façon représenter l'idéal cornélien, les Prusias, les
    Félix... Il est des personnages bien cornéliens qui sacrifient tout à une passion dominante, Camille à l'amour, Cléopâtre à la vengeance. Celle-ci va jusqu'au crime.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">b) D'autres se font un faux point d'honneur et un faux devoir, Emilie..., le jeune Horace, quand il tue sa soeur, non sous le coup de la colère, mais par
    "raison".</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">c) Même chez ceux qui sont vertueux, on ne peut pas dire la plupart du temps que c'est le devoir qui l'emporte, c'est un sentiment plus noble encore, placé sur un
    autre plan, l'honneur chez le Cid, la magnanimité chez Auguste, l'amour divin chez Polyeucte. Chez tous ces personnages il n'y a pas lutte entre le devoir et la passion, à proprement parler, mais
    entre deux sentiments nobles ou si l'on veut entre deux devoirs dont le plus difficile l'emporte.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">2) <strong>L'héroïsme de Corneille consiste dans l'exaltation de la volonté libre et souveraine.</strong> On retrouve cela chez tous les héros cornéliens, vertueux
    ou non.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">a) Tous sont clairvoyants, ils savent ce qu'ils veulent, même Camille... Ils hésitent quelquefois, pas longtemps (stances de Rodrigue, monologue d'Auguste), mais ils
    n'essaient pas de se faire illusion à eux-mêmes comme les personnages de Racine. Leurs passions mêmes sont lucides et raisonnent.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">b) Une fois la détermination prise, ils n'y reviennent jamais et n'ont pas de regret après l'acte accompli... (<em>Je le ferais encor, si j'avais à le
    faire.</em>)</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">c) L'oeil toujours fixé sur le but à atteindre, l'idéal à réaliser, ils savent écarter tous les obstacles intérieurs ou extérieurs, ils souffrent et parfois se
    déchirent le coeur, mais ne transigent pas... le Cid, Pauline, Polyeucte.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">d) Aussi sont-ils parfaitement maîtres d'eux-mêmes... Auguste..., etc.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Ils sont libres et nous apprennent à le devenir et à le rester.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Et c'est pourquoi le théâtre de Corneille est d'une moralité si élevée. Spectacle sain et réconfortant... Comparez avec Racine qui peut décourager et énerver... (On
    peut aussi rappeler que Corneille est contemporain de Descartes : traité des Passions.)</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>Le sentiment de la gloire dans Corneille.</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <img src="http://fdata.over-blog.com/pics/smiles/icon_rolleyes.gif" border="0"></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Quand on veut caractériser le théâtre de Corneille, les mots grand, héroïque, sublime viennent naturellement à l'esprit. Tous ses personnages mettent leur volonté au service d'un idéal ; honneur,
    patrie, religion, tous ont le désir de se surpasser eux-mêmes. Et si l'on veut chercher quel est, à travers la diversité des buts qu'ils poursuivent, le sentiment qui les anime tous, peut-être
    trouvera-t-on que c'est le sentiment de la gloire. Ce mot leur vient spontanément aux lèvres. Même les âmes basses et passionnées chez Corneille ne peuvent en fuir l'obsession.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Camille : <em>C'est gloire de passer pour un coeur abattu...</em> (Horace, IV, sc. 5, v. 1241).</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Félix : <em>Mais leur gloire en a crû, loin d'en être affaiblie</em> (Polyeucte, V, 4, v. 1704).</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">En quoi consiste donc ce sentiment de la gloire ?&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">La réponse est facile, pour peu qu'on relise quelques-unes des scènes où le mot est employé (<em>Le Cid</em>, III, 4 et V, 1 ; <em>Horace</em>, V,2 ; <em>Cinna</em>,
    I, 2 et III, 4 ; <em>Polyeucte</em>, II, 2 ; IV, 5).</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">1) <strong>C'est le désir de conserver sa propre estime et l'estime des autres.</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Rodrigue, avant le combat, Chimène, après le meurtre de son père :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Tous mes plaisirs sont morts ou ma gloire ternie...</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><em>Rechercher un trépas, si mortel à ma gloire ! ...</em> (Stances).</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><em>Pour conserver ma gloire et finir mon ennui</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><em>Le poursuivre, le perdre et mourir après lui</em> (Le Cid, III, 4, vers 848).</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <br>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Pauline veut oublier Sévère et ne plus penser qu'à Polyeucte.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Sa gloire, c'est donc non seulement le souci qu'ils prennent de leur réputation, mais le sentiment très vif qu'ils ont de leur honneur. Ils la mettent dans
    l'accomplissement fier et joyeux du devoir, surtout s'il est difficile. Le jeune Horace est heureux d'avoir à combattre " <em>ce qu'il aime</em> " (II, 1 et 3, v. 378, 400, 431,- 452,
    492).</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">2) <strong>C'est que la gloire est plus exigeante que le simple devoir.&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Elle demande quelque chose de rare, d'exceptionnel, de surhumain. Pauline s'attachera d'autant plus à son mari que celui-ci se détachera d'elle davantage. Elle
    demandera à Sévère, qui est digne de la comprendre, non seulement de sacrifier son amour, mais d'intercéder pour son rival (<em>Polyeucte</em> IV, 5 v. 1343 - 1345... 1391... 1405). Le devoir
    d'Auguste pouvait sembler être de punir. Il pardonnera pour montrer qu'il est maître de lui et pour donner un exemple fameux à l'univers (<em>Cinna</em> V, 3 v. 1696 - 1700).</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">3) <strong>Aussi ce sentiment est-il plus stoïcien que chrétien.&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Polyeucte ne l'éprouve pas (cependant Néarque v. 705 et 719).</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Il s'y mêle pas mal d'orgueil (Auguste, le jeune Horace après le combat, v. 1251 - 1256), et il est sujet à d'étranges déviations.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Emilie (<em>Cinna</em>, I, 2, v. 107-112... 130). Elle va jusqu'à faire l'apologie de l'ingratitude (v. 80... 972). Un beau crime ne souille pas la gloire que
    ternirait la moindre lâcheté ou vilenie. Ainsi le jeune Horace veut mourir, non pour se punir d'avoir tué sa soeur, mais pour n'avoir pas l'occasion plus tard de déchoir d'une gloire qui ne
    saurait plus croître (Horace, V, 2, v. 1535 - 1595).</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>"Une distinction est à faire entre ce qu'on propose à imiter et ce qu'on propose à admirer. Les exemples à imiter doivent toujours avoir quelque chose de
    médiocre et de bourgeois, car la pratique est roturière. Mais pour obtenir des hommes le simple devoir, il faut leur montrer l'exemple de ceux qui le dépasseront ; la morale ne se maintient que
    par les héros."</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><em>Ces quelques lignes de Renan ne fournissent-elles pas un point de vue intéressant pour la lecture de Corneille ?&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <img src="http://fdata.over-blog.com/pics/smiles/icon_wink.gif" border="0">
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">La plupart des hommes sont médiocres dans le bien comme dans le mal. Les héros sont rares. Et ce n'est pas seulement par manque de générosité, mais aussi parce que
    les occasions font défaut. Combien se sont élevés au-dessus d'eux-mêmes pendant la seconde guerre mondiale, dont la vie avait été et est redevue plate et bourgeoise. Il y a d'ailleurs un héroïsme
    de la vie commune aussi difficile que l'autre. Mais <em>la pratique en est roturière</em>, elle n'attire pas l'attention. Et pour être vertueux et rester fidèle à l'humble devoir de tous les
    jours, la fréquentation des grandes âmes est bien utile. Renan a raison. <em>La morale ne se maintient que par les héros.</em> Et c'est pourquoi le théâtre de Corneille est si
    bienfaisant.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    1) <strong>Les exemples que nous y trouvons sont plus à admirer qu'à imiter.&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Les héros de Corneille sont plus grands que nous. Tout entiers à une grande idée, ils se meuvent dans un monde supérieur, ils ne connaissent ni nos petites lâchetés, ni nos compromissions.
    Clairvoyants, volontaires, ils vont droit au but. Et ils sont bien servis par les circonstances exceptionnelles où ils sont placés par le destin ou se placent eux-mêmes par leur volonté. (<em>Et
    comme il voit en nous des âmes peu communes</em>...)</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Exemples : On n'a pas tous les jours l'occasion de combattre le frère d'une femme et l'amant d'une soeur... le père de sa fiancée... Même au IIIe siècle, renverser
    les idoles n'était pas si commun. L'acte de Polyeucte pouvait paraître imprudent et téméraire, l'Eglise le défendait.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    2) <strong>Cependant le théâtre de Corneille est sain et fortifiant, car la morale ne se maintient que par les héros.&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    a) <strong>Les héros nous donnent de l'estime pour nous-mêmes</strong>, ils nous rendent fiers d'être hommes, car nous savons que nous sommes de leur race et que ce qu'ils ont fait, nous serions,
    si nous le voulions, capables de le faire nous-mêmes. Au contraire la faiblesse des autres excuse notre lâcheté. (Cf. effet moral de Corneille et de Racine.)</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">b) <strong>Ils nous convainquent de notre liberté</strong> et nous montrent comment nous pouvons rester maîtres de nous-mêmes. Pour être libre, il faut se croire
    libre. Et s'il est vrai que la vie est un combat, c'est tous les jours que nous avons besoin de nous croire libres.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">c) <strong>Enfin les héros nous apprennent à nous surpasser</strong>. En morale il faut viser plus haut que le but que l'on veut atteindre. Or le théâtre de
    Corneille nous arrache à nos petites misères, il nous met devant un idéal d'honneur, de vertu, d'héroïsme que nous n'atteindrons peut-être pas, mais qui nous éclaire et nous facilite
    l'accomplissement du devoir quotidien. Il nous apprend qu'il est des choses que nous devons savoir préférer à nos plaisirs, à la satisfaction de nos passions, et même à nos sentiments les plus
    légitimes. Il nous montre à quelles conditions la vie mérite d'être vécue.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Tel est le profit que l'on peut tirer de Corneille et voilà comment il faut le lire. Ne lui reprochons donc pas ce qui fait justement sa gloire. Assez d'autres nous tiennent les yeux fixés sur
    nos faiblesses, la tyrannie de nos instincts. Lui nous élève et nous fortifie.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>Amiel écrit dans son journal</em> : "J'ai relu le Cid et Rodogune. C'est puissant, mais on a devant soi des idées héroïques plutôt que des êtres vivants."</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <em><span style="color: #000000;">On peut voir dans ces paroles une condamnation de la psychologie de Corneille en général. Est-ce qu'en reprenant des exemples dans les pièces de ce poète - que
    maintenant vous connaissez mieux - il vous paraît que les personnages cornéliens justifient le jugement sévère d'Amiel ?&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">On n'a jamais refusé à Corneille la grandeur ni la puissance, on lui a souvent dénié la vraisemblance et on a contesté la vérité de sa psychologie. Amiel...</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    1) <strong>Les personnages de Corneille sont héroïques, sont théâtre est puissant.&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Ils semblent plus grands que nature.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">1° <em>Ils obéissent toujours à un idéal élevé, à quelque idée grande et noble.</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">2° <em>Ils sont clairvoyants.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">3° <em>Ce sont des êtres de volonté</em> : ils vont droit au but, négligeant tous les obstacles, et jusqu'au bout...</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Et tout cela produit un effet de grandeur et de puissance extraordinaire.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    2) <strong>Mais peut-on dire que ce sont seulement des "idées héroïques ?"</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Cela serait si l'idée qui les mène (honneur, patriotisme, ambition) était exclusive de tout autre sentiment, et s'ils y obéissaient comme des automates. Il n'en est
    rien :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">1° <em>Ils sont complexes</em>, non seulement Cinna, Auguste, mais le Cid, Chimène, Polyeucte : sentiments contraires qui luttent entre eux ;&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">2° <em>Ils hésitent</em>, au moins quand le devoir ne leur apparaît pas clairement : les stances du Cid ; de là, tant de monologues où les motifs sont analysés et
    pesés, de délibérations, d'examens de conscience. (Auguste.)</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">3° <em>Ils souffrent</em> ; s'ils dominent leurs passions, ce n'est pas sans luttes ni sans peines, sans déchirements intimes...</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    3) <strong>Ce sont donc des êtres vivants.&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">1° Sans doute ce sont des êtres d'exception... On voit plus souvent des âmes lâches que des âmes courageuses et énergiques... Mais enfin la vertu existe et on
    rencontrait, on rencontre encore maintenant des hommes d'honneur et de volonté...&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Les héros et les héroïnes de la Fronde... Les héros de la grande guerre... Souvent les occasions font naître des héros.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">2° Si les personnages de Corneille sont des héros de volonté, c'est parce qu'ils en prennent les moyens... : extrême franchise avec soi-même, affirmation souvent
    répétée de ce qu'ils veulent, fuite des occasions. (Cf. Pauline qui ne veut pas voir Sévère... Le Cid ne voit Chimène qu'après le duel et parce qu'il a sacrifié son bonheur, non son
    amour...)</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    C'est parce qu'il est vrai que le théâtre de Corneille est une <em>école</em> de grandeur d'âme : <em>il apprend</em> à être libre, à se dominer et à être magnanime.</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>Le Cid est-il le plus beau de nos drames romantiques ?</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <img border="0" src="http://fdata.over-blog.com/pics/smiles/icon_biggrin.gif">&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>Le Cid</em> est le premier chef-d'oeuvre de la tragédie classique.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Mais ce n'est pas une pièce régulière et elle a valu à son auteur bien des critiques de la part des "pédants tout blancs d'Aristote." On comprend que Victor Hugo
    l'ait goûtée. Il plaint Corneille comme un génie à qui on a coupé les ailes avec le ciseau des règles &nbsp;et il prend <em>Le Cid</em> comme exemple de drame romantique. Jules Lemaître a repris
    la même expression : "La tragi-comédie du <em>Cid</em> est le plus beau de nos drames romantiques."</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    1) <strong>Ce qui manque au "Cid" pour être un drame romantique pur et simple.&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    a) <strong>La peinture large de la vie du héros.</strong> Dans la pièce de Guilhem de Castro il ne choisit qu'un épisode de la jeunesse du Cid et il le resserre de façon à en faire une crise.
    L'action est surtout intérieure. C'est un problème psychologique.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">b) <strong>La psychologie du héros romantique.</strong> Le Cid n'est pas le jouet de la fatalité. Les obstacles extérieurs surexcitent son énergie. Il souffre, mais
    il lutte, surtout contre lui-même... et il triomphe !&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">c) <strong>Le mélange du comique et du tragique.</strong> Rien de bouffon ni même de simplement plaisant. La méprise de Chimène à l'acte V n'est pas comique dans
    l'intention de Corneille. Si la pièce est nommée tragi-comédie, c'est uniquement à cause du dénouement heureux.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">d) <strong>La couleur locale extérieure.</strong> Sans doute les moeurs et les maximes sont bien espagnoles (vaillance, jactance). Mais rien qui le soit spécialement
    dans les expressions, le costume, le décor. Aucune indication scènique, le lieu de la scène est vague.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">e) <strong>L'affranchissement des règles.</strong> Tout se passe à Séville en vingt-quatre heures.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    2) <strong>Cependant on peut bien regarder "Le Cid" comme un drame romantique.&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">a) <strong>A cause du sujet</strong> emprunté à l'histoire moderne, moyen âge chrétien... lutte contre les Maures ; de là résistances de l'Académie ;&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">b) <strong>A cause de l'inspiration</strong> : Les sentiments chevaleresques sont exaltés... jeune héros aimable et séduisant... héroïsme plus qu'humain, nuancé de
    tendresse et de passion... monde idéal et charmant ;&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">c) <strong>A cause de l'invraisemblance même et de la façon dont les règles sont appliquées</strong>. Sans doute Corneille a voulu sacrifier aux règles, mais combien
    il y est à l'étroit. Comme les événements se multiplient : deux duels et un combat, un jugement, deux entrevues de Chimène et de Rodrigue, deux recours de Chimène au roi...</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Peut-être cette contrainte a-t-elle forcé le grand Corneille à concentrer son attention sur l'étude des âmes. En tout cas, s'il eût été libre, il eût certainement
    élargi le cadre.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>Le Cid</em> est donc, à certains égards, un drame romantique.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Est-il le plus beau ?&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Victor Hugo retrouvera peut-être dans <em>Hernani</em> cet héroïsme, cet air de jeunesse, cet éclat qui nous enchantent dans <em>Le Cid</em>. Mais il ne sera ni
    aussi humain ni aussi vrai... Ses pièces ne sont que de brillants mélodrames, écrits par un grand poète.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><em>Le Cid</em> est plus que cela.&nbsp;</span>
  </p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[QUI ÉTAIT CAGLIOSTRO ?]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-qui-etait-cagliostro-114107747.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-qui-etait-cagliostro-114107747.html</guid>
            <pubDate>Sun, 06 Jan 2013 11:27:00 +0100</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p>
    <em><span style="color: #000000;">Cagliostro garde une sorte d'auréole. Il a hanté bien des générations, comme Nostradamus, mais au contraire de ce dernier, le personnage se révèle douteux et
    escroc. Je vais essayer de vous restituer dans cet article son véritable visage. Son charlatanisme nous amuse, mais ne nous trompe plus en ce début du XXIe comme il a abusé grands et petits au
    XVIIIe siècle.&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    La merveilleuse histoire ! Vous rappelez-vous l'odyssée de cet homme mystérieux, dont la redoutable figure domine les dernières années de la monarchie, comme celle d'un précurseur, vengeur des
    peuples opprimés, démolisseur de trônes, tenant en ses alambics la foudre dont il va frapper le vieux monde et commandant à sa volonté l'aurore des régénérations universelles ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il n'a pas d'âge ; on ignore d'où il vient ; il se déclare immortel. Tout ce qu'on sait de son passé, c'est qu'il est né, il y a bien des années - des siècles
    peut-être ! - "au milieu de la mer Rouge" et qu'il a été élevé "sous la grande pyramide d'Egypte".</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il a pour compagne une créature éthérée, appelée du doux nom de Serafina, si belle, si pure, si détachée de l'humanité, que les morts consentent volontiers à
    s'entretenir avec elle. Il fabrique de l'or à discrétion ; par quelques mots magiques, il "engraisse" les diamants et leur donne la grosseur d'un oeuf de poule.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il parcourt l'Europe, acclamé dans toutes les capitales, non comme un souverain, ce qui serait peu dire, mais comme un dieu sauveur ; il guérit les malades, console
    les affligés, conseille les financiers, prédit l'avenir, et, dans une carafe d'eau claire, il montre aux gens émerveillés tout ce que la vie leur réserve de joies et de souffrances. Il va ainsi
    de Naples à Pétersbourg, à Londres, à Varsovie...</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Un jour, passant aux environs de Francfort, il pénètre dans un souterrain où il découvre un parchemin vieux de quatre cent soixante-dix ans, sur lequel son nom est
    inscrit en caractères tracés avec du sang et par lequel l'ordre des Templiers, persécuté par le roi Philippe le Bel et par le pape Clément V, lui lègue sa vengeance : il est investi par ce
    document du soin de détruire tous les souverains absolus, le roi de France d'abord.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Voilà Cagliostro qui vient chez nous, s'arrête à Strasbourg, s'installe à Paris, voyageant à l'aide d'un passeport timbré des lettres L.D.P., ce qui signifie "écrase
    les lis de France" ! C'est là sa devise menaçante et son programme fatidique.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il s'empare de l'esprit des grands et des plus nobles dames qu'il invite à souper avec des morts illustres ; tous les convives, vivants et trépassés, sont dépouillés
    de leur chemise, pour mieux goûter la pureté paradisiaque.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">La belle Serafina est de toutes ces agapes : on se bat pour y être invité ; le grand aumônier de France, un cardinal, un Rohan, est l'un des assidus de la maison, et
    quand le Grand Cophte - c'est le titre que prend Cagliostro comme représentant de toutes les sectes d'illuminés et de toutes les loges de francs-maçons du monde, - quand le Grand Cophte a ainsi
    préparé les voies, il frappe son terrible coup - l'affaire du collier - dont le clergé et la vieille monarchie de France ne se relèveront pas et dont ils mourront, déconsidérés, sept ans plus
    tard.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Hélas ! De ce magnifique roman-feuilleton, il ne reste plus rien ! La preuve est faite aujourd'hui que le divin Cagliostro - de son vrai nom Joseph Balsamo - le
    héros de tant d'anecdotes, de mélos, de vaudevilles, d'opérettes et de romans en vingt volumes, était un pauvre hère sans talent ni génie, ayant bien de la peine à gagner sa vie, recevant plus
    d'affronts que d'hommages, et, n'étant ni brave ni aventureux, se montrant très peu soucieux de se compromettre et de démolir quoi que ce fût.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    La déception a pris, pour nous parvenir, un chemin de traverse. L'austère Ramond, naturaliste émérite, le vulgarisateur éminent des Alpes et des Pyrénées, mort au cours du XIXe siècle, baron,
    membre de l'Académie des sciences et d'un très grand nombre de sociétés savantes, avait débuté dans la vie comme secrétaire du cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg et châtelain de
    Saverne.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Le cardinal avait prêté le jeune homme à Cacliostro, son hôte, qui l'employa en qualité de garçon de laboratoire ; et Ramond, intelligent et observateur, avait
    pénétré ainsi tous les secrets de l'illustre sorcier.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il consignait soigneusement sur un carnet les expériences ou les faits marquants de ses journées, ne se doutant certes pas qu'il préparait ainsi des matériaux dont
    la postérité serait avide ; mais lorsqu'il fut parvenu aux honneurs académiques, il jugea que sa réputation n'aurait rien à gagner si l'on apprenait que sa carrière avait commencé sous les
    auspices du Grand Cophte, et il s'imposa sur cette période un silence absolu et prudent.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Même quand Droz, son collègue de l'Institut, préparant son <em>Histoire de Louis XVI</em>, tenta de l'interroger sur les mystères de la carafe magique et du dîner
    des morts, Ramond se refusa systématiquement à toute confidence.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Quant à son calepin-journal, il était bien rassuré, persuadé que ces notes avaient été détruites par les cosaques en 1814.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">En quoi il se trompait. Il les avait tout simplement perdues à Clermont, où elles furent retrouvées par son petit-fils, lacérées de coups de ciseaux, mais encore
    lisibles et d'un haut intérêt en leur laconisme. Lorsque j'ai relu les principaux passages dans <em>le Temps</em> (ouvrage de 1912) de Jacques Rebout, j'ai pu constaté que le portrait de
    Balsamo-Cagliostro ressemble bien peu à celui de la légende.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Oui, quel déchet ! Finies, la naissance au milieu de la mer Rouge et l'éducation sous la grande pyramide ! Nous sommes en présence d'un très piètre personnage, d'une
    espèce de vaurien, dont la jeunesse fut celle d'un sacripant, et le savoir tout juste celui d'un maladroit et gauche charlatan.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il naît à Palerme en 1743 ; dès l'enfance, il se révèle comme polisson paresseux, successivement apprenti apothicaire dans un couvent où il prend quelque teinture de
    chimie et de médecine ; dessinateur assez habile, et faussaire par conséquent ; garçon de salle chez un maître d'armes, s'exerçant à la prestidigitation en escamotant soixante onces d'or à un
    orfèvre.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">A Rome, où il se réfugie après cet exploit, il épouse, en 1768, la fille d'un fondeur, Lorenza Feliciani, qui ne sait ni lire ni écrire - ce sera la divinement pure
    Serafina - et il se lance dans le monde avec cette amorce à protecteurs.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Le premier pris est le gouverneur vice-roi de Barcelone chez lequel Cagliostro s'engage comme dessinateur, et qui se prend de fantaisie pour la femme ; puis, à
    Madrid, on essaye de séduire le duc d'Albe, ensuite un riche Sicilien ; à Londres, on enjôle un opulent milord chez lequel on est hébergé durant quatre mois.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Enfin, revenant en France, on lie connaissance avec un certain M. Duplessis, intendant du marquis de Prie, qui ramène dans sa voiture Mme de Cagliostro à Paris,
    tandis que le mari suit, de loin, sur un bidet de poste.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">On le retrouve de nouveau, deux ans plus tard, en Angleterre ; il s'y donne comme étant colonel au service de S.M. le roi de Prusse, recommandation qui, alors,
    n'était pas sans valeur.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il s'est perfectionné dans l'escamotage ; son plus beau tour consiste à faire identifier un papier par des signatures, à le bruler devant les témoins auxquels il le
    représente aussitôt intact ; opération enfantine que réussissent tous les charlatans forains.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il se flatte aussi de grossir le diamant, mais sa première expérience n'est pas heureuse : une lady Fry lui confie un collier de petits brillants qui, non seulement,
    ne grossissent pas, mais s'évaporent dans le creuset, si bien qu'il faut fouiller la malle de l'opérateur pour les retrouver.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Procès, mandat d'amener, arrestation, emprisonnement et autres... Rendu prudent par ces tracasseries, le colonel prussien se borne, durant quelque temps, à
    pronostiquer des numéros gagnants à la loterie, pronostic établi, prétend-il, à la suite de laborieux calculs basés sur les indications d'un livre de cabale.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il passe à Amsterdam, à Bruxelles, se fixe à Saint-Pétersbourg - il est devenu colonel espagnol ! L'habile homme a reconnu qu'il n'y a pas de ménagements à prendre
    avec les gobeurs, et, de simple escamoteur, il passe à la qualité d'"envoyé de Dieu".</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Ca prend quelquefois : il a des adeptes et des admiratrices - des détracteurs aussi : il est applaudi et hué, se tire d'affaire avec de l'aplomb. A
    Saint-Pétersbourg, le médecin de l'impératrice l'ayant traité de charlatan, il propose à ce rival jaloux "un duel au poison". On l'expulse.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">A Varsovie, il brille peu de temps, arrive à Francfort, et, à partir de là, son passeport est, en effet, timbré des terribles lettres L.D.P. qui ne sont point, comme
    on l'a cru, une menace à l'adresse des lis de l'écu de France, mais simplement le visa d'un employé pressé, et qui signifie : <em>Liberté de passer...&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <strong>*</strong></span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    A Strasbourg, grand succès : le cardinal de Rohan, qui règne en la capitale de l'Alsace, est le plus crédule et le plus influençable des hommes : il reçoit Cagliostro, le présente à sa cour ; les
    uns jugent que la nouvelle recrue de l'Eminence a "une belle figure inspirée" ; les autres estiment que "sa face est celle d'un impudent ignoble". Ce qu'il faut noter, c'est que les "richesses
    immenses" du faiseur d'or se bornent à peu de chose puisqu'il paye à l'auberge dix francs par jour pour lui, sa femme et ses gens.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">C'est là qu'il exécute l'expérience de la carafe : un flacon d'eau pure est posé sur une table ; devant la table on place un enfant de cinq à sept ans - ni moins, ni
    plus - derrière l'enfant, un paravent ; de l'autre côté du paravent, l'opérateur ; quelques flambeaux allumés, un grimoire.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">A travers le paravent, Cagliostro interroge le marmot sur ce qui se passe dans la carafe, et il interprète les réponses pour les assitants ébahis d'admiration et
    muets de saisissement. C'est tout.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Le cardinal raffole de ce tour-là, d'ailleurs la délicate et nonchalante beauté de Mme de Cagliostro l'a touché ; il l'amène à Paris ; le mari est du voyage.
    Cagliostro s'installe - bien modestement - rue Saint-Claude. Sa maison existe encore, et l'on s'imagine, sans grand effort, car elle n'a guère changé, l'effet qu'elle devait faire, dans la nuit,
    à ceux qui passaient sur le rempart désert, avec ses pavillons d'angle, alors dissimulés par de vieux arbres, ses cours profondes, ses larges terrasses, quand des lueurs - les lueurs vives des
    creusets de l'alchimiste - filtraient des hautes persiennes.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">L'hôtel, qui garde de nobles lignes sous les constructions parasites élevées au cours de ce XXe siècle, conserve je ne sais quoi de baroque et d'inquiétant. C'est
    là, sans doute, un effet d'imagination, car la maison n'a été bâtie ni par ni pour Cagliostro ; elle appartenait à la marquise d'Orvillers lorsqu'il s'y logea, sans y apporter d'autres
    changements, peut-être, que quelques machineries nécessaires à ses séances de magie. La bâtisse pourtant est étrange, et ses distributions sont anormales.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">La porte charretière s'ouvre sur la rue Saint-Claude, à l'angle du boulevard Beaumarchais : la cour, resserrée entre les constructions, est d'aspect morose et
    solennel ; tout au fond, sous un porche dallé, par l'escalier de pierre que le temps a tassé et qui a conservé son ancienne rampe de fer.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Combien de jolies femmes que la curiosité attirait dans l'antre du sorcier, angoissées de ce qu'elles allaient voir, ont posé sur ce fer leurs doigts tremblants ; là
    s'évoque la silhouette de Mme de La Motte, montant rapidement ces marches, la tête couverte d'une mantille ; ou celle des valets du cardinal de Rohan, sommeillant sur la banquette, un falot entre
    les jambes, tandis que leur maître, là-haut, s'adonnait en compagnie <em>du grand Cophte</em> à la nécromancie, à la métallurgie, à la cabale ou à l'oneïrocritique, qui sont, comme chacun sait,
    les quatre parties élémentaires de l'art divinatoire.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Un escalier dérobé, aujourd'hui muré, doublant le grand degré, montait jusqu'au second étage, où l'on retrouve sa trace : un troisième escalier, étroit et tortueux,
    subsiste encore à l'autre extrémité de l'immeuble, du côté du boulevard ; il s'enroule, en plein mur, dans l'obscurité la plus épaisse et dessert les anciens salons - aujourd'hui coupés de
    cloisons - dont les portes-fenêtres ouvraient sur une terrasse qui a gardé ses balcons de fer.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Si le décor est pittoresque, les personnages avaient des allures de héros de roman.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">C'est dans l'été de 1781 que le comte de Cagliostro fit ses débuts sur la scène parisienne ; les détails fantaisistes abondent ; mais, pour ne retenir que des traits
    authentiques, c'était un homme assez mal tourné, mal habillé de taffetas bleu galonné sur toutes les tailles, et coiffé de la manière la plus ridiculement bizarre avec des nattes poudrées et
    réunies en cadenettes. Il portait des bas chinés à coins d'or et des souliers en velours avec des boucles en pierreries.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Trop de diamants aux doigts et à la jabotière, aux chaînes de ses montres ; un chapeau de charlatan garni de plumets blancs, tout cela recouvert, pendant huit mois
    de l'année, d'une grande pelisse en renard bleu, augmentée d'un capuchon de fourrure en forme de <em>carapousse</em> ; et, lorsque les enfants l'entrevoyaient avec sa coiffure de renard à trois
    cornes, c'était à qui s'enfuirait le premier.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Les traits de son visage étaient réguliers, sa peau vermeille et ses dents superbes. Je ne parle pas de sa physionomie, car il en avait douze ou quinze à sa
    disposition. On n'avait jamais vu des yeux comme les siens.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Beugnot, qui dîna avec lui chez Mme de La Motte, a tracé du sorcier cet amusant croquis :&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">"Je ne le regardais qu'à la dérobée et ne savais encore qu'en penser : cette figure, cette coiffure, l'ensemble de l'homme m'imposaient malgré moi. Je l'attendis au
    discours. Il parlait je ne sais quel baragouin mi-partie italien et français, et faisait force citations, qui passaient pour de l'arabe, mais qu'il ne se donnait pas la peine de traduire.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">"Il parlait seul et eut le temps de parcourir vingt sujets, parce qu'il ne donnait que l'étendue de développement qui lui convenait. Il ne manquait pas de demander à
    chaque instant s'il était compris, et on s'inclinait à la ronde pour l'en assurer.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">"Lorsqu'il entamait un sujet, il semblait transporté et le prenait de haut du geste et de la voix ; mais tout à coup, il en descendait pour faire à la maîtresse de
    la maison des compliments fort tendres et des gentillesses comiques.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">"Le même manège dura pendant tout le souper, et je n'en recueillis autre chose sinon que le héros avait parlé du ciel, des astres, du grand Arcane, de Memphis, de
    l'hiérophante, de la chimie transcendante, de géants, d'animaux immenses ; d'une ville, dans l'intérieur de l'Afrique, dis fois plus grande que Paris, où il avait des correspondants ; de
    l'ignorance où nous étions de toutes ces belles choses, qu'il savait sur le bout du doigt, et qu'il avait entremêlé le discours de fadeurs comiques à Mme de Lamotte, qu'il appelait sa biche, sa
    gazelle, son cygne, sa colombe, empruntant ainsi ses appellations à ce qu'il y a de plus aimable dans le règne animal.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">"Au sortir du souper, il daigna m'adresser des questions coup sur coup. Je répondis à toutes par l'aveu le plus respectueux de mon ignorance, et je sus, depuis, de
    Mme de Lamotte, qu'il avait conçu l'idée la plus avantageuse de ma personne et de mon savoir."</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">La comtesse Lorenza, femme du thaumaturge, qui se montrait peu, passait pour un type accompli de toutes les perfections : elle réunissait, disait-on, les lignes
    grecques dans leur admirable pureté et toute l'expression italienne.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Ses plus chauds partisans, ses enthousiastes les plus exaltés, étaient précisément ceux qui n'avaient même pas aperçu son visage. Il y eut des duels à son sujet, des
    duels proposés et acceptés à propos de ses yeux noirs ou bleus, à propos d'une fossette à sa joue droite ou à sa joue gauche.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Elle ne paraissait pas avoir plus de vingt ans ; mais elle parlait discrètement de son fils aîné, depuis longtemps capitaine au service de la Hollande.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">On se figure l'émoi que produisit, dans le quartier du Marais, l'installation d'hôtes si étranges à l'hôtel de Mme d'Orvillers.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Le cardinal de Rohan avait lui-même fait choix de l'appartement et fourni, tout d'abord, les meubles indispensables. On le voyait entrer chez Cagliostro trois ou
    quatre fois par semaine, à l'heure du dîner, et il n'en sortait que bien avant dans la nuit. On assurait que le grand aumônier travaillait aux officines du sorcier.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Bien des gens parlaient de ce laboratoire mystérieux où l'or coulait en fusion, où le diamant étincelait dans des creusets chauffés à blanc ; mais personne n'y avait
    pénétré : on savait seulement, de façon certaine, que les appartements étaient décorés "avec un luxe oriental", et que le comte de Cagliostro recevait, vêtu de costumes prestigieux, ses
    visiteurs, auxquels il donnait sa main à baiser.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Dans l'antichambre, était gravée sur un marbre noir, en caractères d'or, la prière universelle de Pope : "Père de l'Univers, suprême, intelligence, etc.", dont Paris
    devait, dix ans plus tard, chanter la paraphrase en matière d'hymne à l'Etre suprême.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">L'un des prestiges de Cagliostro était de faire connaître à Paris un événement qui venait de se passer à l'instant même à Vienne, à Londres, à Pékin, ou bien qui se
    passerait dans six jours, dans six mois, dans six ans, dans vingt ans.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Mais il avait besoin pour cela d'un appareil ; cet appareil consistait en un globe de verre rempli d'eau clarifiée et posé sur une table. Cette table était couverte
    d'un tapis fond noir, où étaient brodés en couleur rouge les signes cabalistiques des rosecroix du degré suprême.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Sur cette table et autour du globe se plaçaient, à des distances religieusement gardées, différents emblèmes, entre lesquels des petites figures égyptiennes, des
    fioles antiques pleines d'eau lustrale, et même un crucifix, mais différent de celui qu'adorent les chrétiens.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Cet appareil préparé, il fallait placer à genoux devant le globe de verre, une voyante, c'est-à-dire une jeune personne qui aperçut les scènes dont le globe allait
    offrir le tableau et qui en fit le récit ; mais une voyante était difficile à trouver parce qu'il y fallait plus d'une condition.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">La jeune personne devait être d'une pureté qui n'eût d'égale que celle des anges, être née sous une constellation donnée, avoir les nerfs délicats, un grand fonds de
    sensibilité, et les yeux bleus.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Par un bonheur indicible, Mlle de Latour, nièce de Mme de Lamotte, après avoir été dûment examinée par Cagliostro, fut déclarée remplir toutes les conditions d'une
    voyante et proclamée telle. La mère faillit en mourir de joie, et crut que tous les trésors de Memphis allaient tomber sur sa famille, laquelle en avait progigieusement besoin.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Les commentaires, comme on pense, abondaient : on apprit, un beau jour, qu'à un souper intime servi dans la salle à manger de l'hôtel de la rue Saint-Claude,
    Caglisotro avait évoqué les morts. Six convives et l'amphitryon avaient pris place à une table ronde garnie de treize couverts ; chacun des invités avait demandé le mort qu'il désirait revoir ;
    Cagliostro, vêtu d'une veste glacée d'or, avait fait l'appel lentement, en concentrant toute sa volonté.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il y eut un moment affreux d'incertitude et d'angoisse ; mais il dura peu ; les six convives évoqués parurent : c'étaient le duc de Choiseul, Voltaire, d'Alembert,
    Diderot, l'abbé de Voisenon et Montesquieu... On pouvait se trouver en plus sotte compagnie.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Quand les dîneurs vivants eurent un peu repris leur respiration, on causa... Mais le seul récit connu de cette peu banale conversation est évidemment fantaisiste,
    car tous ces gens d'esprit n'y disent que des niaiseries.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Néanmoins, la chose fit du bruit ; le public s'émut, on parla, à la cour, du souper des morts. Le roi leva les épaules et se mit au jeu ; la reine défendit qu'on
    prononçât devant elle <em>le nom de ce charlatan</em>.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Quelques écervelées pourtant rêvaient du beau sorcier et brûlaient de franchir le seuil du mystérieux hôtel ; elles supplièrent Lorenza Feliciani d'ouvrir pour elles
    un <em>cours de magie</em> où nul homme ne serait admis.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Lorenza fit répondre qu'elle y consentait et qu'elle commencerait le cours dès qu'on aurait trouvé trente-six adeptes.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Le jour même, la liste fut complète et, une semaine plus tard, la première leçon eut lieu. Mais les initiées bavardèrent ; nouveau scandale, et la séance n'eut pas
    de lendemain. Cagliostro, du reste, avait d'autres préoccupations.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Outre le cardinal de Rohan, somptueusement logé rue Vieille-du-Temple, il avait pour voisin le comte de la Motte dont la femme, aventurière émérite, s'était targuée
    de vaincre l'antipathie de la reine à l'égard de l'alchimiste.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Mme de la Motte habitait la maison formant l'angle nord de la rue Neuve-Saint-Gilles et du boulevard Beaumarchais ; elle s'était liée avec Lorenza d'abord, puis avec
    Cagliostro qui l'avait présentée au cardinal.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">On sait la suite ; survint l'intrigue du Collier, suffisamment connue : le cardinal, la <em>femme la Motte</em>, et Cagliostro furent arrêtés, et voici comment ce
    dernier a conté lui-même sa mésaventure :&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">"Le 22 août (1786), un commissaire, un exempt et huit hommes de la police se transportent chez moi ; le pillage commence en ma présence ; on me force d'ouvrir mon
    secrétaire : élixirs, baumes, liqueurs précieuses, tout devient la proie des sbires chargés de m'escorter.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">"Je prie le commissaire de me permettre de me servir de ma voiture ; il refuse ; l'agent des Brunières me prend au collet ; il avait des pistolets dont les crosses
    sortaient des poches de sa houppelande ; on me pousse dans la rue, et, avec le plus grand scandale, on me traîne à pied, en remontant le boulevard jusqu'à la rue Notre-Dame-de-Nazareth.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">"Là, un fiacre se présente, j'obtiens la grâce d'y monter, et l'on prend enfin le chemin de la Bastille..."</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Le pauvre grand Cophte ne reparut bien déprimé, à la maison de la rue Saint-Claude que dix mois plus tard, le 1er juin 1787. Sa rentrée fut une manière de triomphe :
    une foule "de huit à dix mille personnes" obstruait le boulevard ; la cour de l'hôtel, les escaliers, les appartements, "tout était plein" ; on l'acclama, on l'embrassa, on le porta jusque dans
    son salon...</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Mais ce succès dura peu, le 13 juin, l'agent des Brunières apportait au sorcier - chose que celui-ci n'avait su prévoir, - l'ordre du roi de quitter Paris dans les
    vingt-quatre heures et la France avant deux semaines.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Cagliostro s'inclina ; il ferma la porte de ses laboratoires, mit la clef dans sa poche et se fit conduire à Saint-Denis, à l'auberge de l'Epée royale, où il passa
    la nuit : puis, à petites journées, il se dirigea, emmenant Lorenza, vers la Suisse.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Paris ne devait plus le revoir.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Son appartement resta clos tant que dura la Révolution ; en 1805 seulement, on ouvrit les portes, fermées depuis dix-huit ans, et le propriétaire mit aux enchères
    les meubles du grand Cophte pour se couvrir des termes échus.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><em>Vente des meubles, creusets, élixirs... ayant appartenu au comte de Cagliostro...</em> La belle affiche pour un collectionneur ! Depuis lors, la calme maison de
    la rue Sainte-Claude n'a plus eu d'histoire.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Je me trompe ; vers 1855, comme on y avait entrepris quelques travaux de restauration, on changea les battants de l'ancienne porte charretière ; les vantaux de
    menuiserie qui les remplacèrent provenaient des démolitions du palais du Temple ; ils sont encore là, avec leurs gros verrous et leurs énormes serrures.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">La porte de la prison de Louis XVI fermant la maison de Cagliostro... Il y a de ces hasards !...</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><strong>*</strong></span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Le séjour de Cagliostro à Paris n'avait donc duré que six mois, détention comprise. Après son expulsion, il commit l'imprudence de se réfugier à Rome, ce fut sa
    perte. Lui-même n'était pas très rassuré de revenir sur le théâtre de ses premiers exploits ; mais Sérafina se disait harassée de la vie vagabonde et menaçait de trépasser si elle ne respirait
    pas, durant quelques mois, l'air natal.</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Ici la féérie se termine et le drame commence, drame affreux, aussi peu explicable que le reste de l'histoire.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Cette femme, d'apparence si docile, concentre-t-elle au plus profond de son coeur, depuis les premières désillusions de son mariage, une haineuse convoitise de
    vengeance contre l'indigne époux qui l'a corrompue ? N'en peut-elle plus de partager la honte et le secret de tant de mensonges et de charlataneries, ou bien, en retrouvant dans la ville sainte
    la maison de son enfance qu'habitent encore ses honnêtes et pieux parents éprouve-t-elle un impérieux remords de toutes les impostures et fourberies auxquelles elle s'est prêtée ?&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Subitement délivrée de l'influence magnétique qui l'a si longtemps tenue esclave, elle dénonce Cagliostro au Saint-Office comme hérétique, magicien, évocateur des
    démons et, par surcroît, propagateur des rites maçonniques : c'est le vouer au bûcher ou, tout au moins, à la potence.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Le thaumaturge est arrêté ; son procès est instruit : il se prolonge durant de longs mois, car le tribunal enquête avec prudence ; Lorenza-Sérafina s'acharne ; elle
    en sait long ; elle dit tout et le verdict terminal énonce que les crimes de l'accusé méritent la mort, peine que la clémence du Saint-Père commue en une détention perpétuelle.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Lrenza Féliciani, gratifiée d'une pension pour prix de sa délation, était admise à vivre désormais dans la tranquillité d'un couvent de Rome ; son mari, conduit sous
    forte escorte jusqu'à San-Leo, vieille forteresse perdue sur un pic sauvage des Apennins, y était enfoui, à quarante-huit ans, dans un cachot dont il ne devait sortir que mort, sans espoir de
    grâce, selon les termes mêmes de la décision papale.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Quatre ans de cette réclusion tuèrent Balsamo ; quatre ans d'accès de rage, d'imprécations furieuses, de cris sinistres qui retentissaient au loin et terrifiaient
    les bergers de la montagne. Ses geôliers le redoutaient comme un fou ou un damné.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Le 26 août 1795, l'apoplexie l'acheva : il fut inhumé au plus haut de l'escarpement où se dresse la forteresse, "à l'endroit où l'énorme rocher de San-Leo tombe à
    pic vers l'Occident".</span>
  </p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[LE CID CAMPEADOR (Conclusion)]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-conclusion-113017093.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-conclusion-113017093.html</guid>
            <pubDate>Sat, 01 Dec 2012 15:04:00 +0100</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p style="text-align: center;">
    <strong><span style="color: #000000;">En guise de conclusion pour terminer cette évocation du Cid.</span></strong>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Dans l'honnête et noble examen de sa pièce par lui-même, Corneille répondit avec une dignité sereine. J'en veux citer deux passages qui en donnent le ton
    :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Aristote dit qu'il y a des absurdités qu'il faut laisser dans un poème, quand on peut espérer qu'elles seront bien reçues ; et il est du devoir du poète, en ce cas,
    de les couvrir de tant de brillants qu'elles puissent éblouir...</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"... Si nous ne nous permettions quelque chose de plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion, nos poèmes ramperaient souvent, et les grandes douleurs ne
    mettraient dans la bouche de nos acteurs que des exclamations et des "hélas !..."</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">La découverte de la littérature espagnole et de ce sujet du Cid révélèrent à Corneille son véritable tempérament dramatique. Désormais, il pensa que le maximum
    d'intérêt pouvait être obtenu par des événements exceptionnels et presque invraisemblables qui, pour émouvoir, devaient posséder la crédibilité résultant de leur exactitude historique. Trouvant
    le moyen d'unir ainsi la vérité au summum de la surprise et du pathétique, il cherche de tels épisodes dans les chroniques et les annales des pays offrant, avec la France, le plus de grandeur,
    l'Espagne héroïque et la Rome constructrice et guerrière.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">En ce qui concerne Le Cid, pour être joué, il fut contraint de le mettre au goût de son temps et de la France. Il n'y reste absolument rien d'espagnol, ni dans les
    personnages qui parlent et agissent comme des seigneurs familiers du Louvre, ni pour les péripéties qui ne gardent plus rien de farouche et de sauvage, ni pour l'expression des sentiments qui
    perdent beaucoup de leur rudesse. N'était l'incident du duel emprunté à l'Espagne et le nom des héros, on pourrait croire, au ton de la pièce, que tout se passe en France, entre Français.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Bien entendu, ennoblissant la réalité, comme déjà les Espagnols s'y évertuaient, Corneille dait de Chimène une jeune fille accomplie et de Rodrigue le plus généreux
    des chevaliers, sans reproche comme sans peur. Ils sentent, ils parlent, ils agissent comme des contemporains de Louis XIII. Et la pièce renferme des allusions aux événements et aux soucis de
    l'époque, par exemple aux poursuites contre le duel.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Naturellement encore, au lieu d'avoir la souplesse et la liberté de facture dont son prédécesseur espagnol avait joué pour traiter le même sujet commodément,
    Corneille est esclave de l'étroite règle des trois unités qui sévissait rigoureusement alors. Sa tâche en est inutilement compliquée. Il dut même recourir à des inexactitudes historiques et à des
    invraisemblances géographiques pour arriver à donner l'illusion que l'action de la pièce se poursuit dans le même temps et le même lieu. C'est ainsi que, plutôt que de la laisser à Burgos, où
    règnait le roi catholique Ferdinand, il la transporte à Séville, alors au pouvoir d'un roitelet arabe. Et cela uniquement pour expliquer, par l'afflux de la marée grossissant le Guadalquivir
    jusqu'à Séville, - alors qu'elle ne s'est jamais fait sentir jusque-là, - le surgissement soudain de Mores poussés par cette force, la marche foudroyante du Cid contre eux et son immédiate
    victoire qui arrange fort à propos ses affaires. Telles sont les barrières dont, sur la foi d'Aristote, les dramaturges étaient rendus prisonniers par des théoriciens ne comprenant pas que, si la
    règle des trois unités ne constituait pas pour eux une gêne paralysante, c'est que le choeur antique, toujours en scène, permettait, par ses perpétuels commentaires, toutes les
    explications.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">En revanche - et quels que soient les emprunts que notre poète ait faits à Guillem de Castro - avec quelle maîtrise d'architecture, d'invention dramatique, de
    dialogue, de profondeur psychologique, Corneille traite son sujet ! Pour la première fois, inspiré par le pathétique de la situation, par ce double conflit du devoir filial et de l'amour, le
    génie de Corneille se manifeste dans sa noblesse et son ampleur.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">N'oublions pas que Corneille a précédé Racine dans la préparation des évvénements extérieurs par le drame - admirablement évoqué - des consciences. Jusqu'à lui tel
    n'était pas le caractère du théâtre français qui, dans les tragi-comédies, se bornait à un agencement plus ou moins habile de faits saisissants. A partir de Corneille, le débat intérieur précède
    les péripéties et les explique. La vie du dedans domine les actes du dehors. Le drame est d'abord dans les coeurs. Avec un art plus subtil et plus nuancé, plus délicatement humain, Racine ne fera
    que continuer Corneille. Aussi, sur ce plan essentiel, a-t-on bien tort de les opposer l'un à l'autre.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Dans cette pièce, on découvre également les qualités qui le caractérisent le mieux et dont plus tard il se fit une doctrine : la concentration de l'action dramatique
    et l'unité de péril qui aboutissent à des effets autrement intenses que les superficielles et vaines unités alors en faveur. Joignons-y la robustesse de sa construction logique.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Et comment terminer cette évocation des mérites de Corneille sans parler, si brièvement que ce soit, de la plénitude de son vers un peu sentencieux, je le reconnais
    - mais quels résumés saisissants et magnifiques ! - de son vers massif - reconnaissons - le encore - mais vigoureux et fortement membré, expressif et vibrant, et de ses couplets d'une belle
    ordonnance, où l'argumentation serrée trouve des formules si persuasives. Puis, lorsque la situation se tend et lorsque les sentiments atteignent au paroxysme, avec quelle force incisive et
    quelle foudroyante prestesse les répliques se croisent !&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Comme on comprend que, jusqu'à l'époque du romantisme on n'ait vu l'histoire et le caractère du Cid qu'à travers l'oeuvre de Corneille !&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">A ce moment, l'Espagne redevint encore une fois très à la mode en France. Et cela s'explique à merveille. D'abord l'exotisme était en faveur. Puis l'Espagne est un
    pays d'émouvantes églises, des cathédrales aux complexes et riches dentelles de pierre. Et l'on avait l'amour du gothique. C'est aussi la terre des passions violentes, des saisissants contrastes,
    des outrances, des excès, de l'ardente couleur, du tragique et du pittoresque. Enfin l'expédition de 1823 - que la littérature connaît plutôt sous le nom de "guerre de Chateaubriand" - venait de
    raviver les souvenirs encore récents de l'inutile, longue et funeste guerre de 1809 à 1814, où s'épuisèrent les forces et les ressources du premier Empire. L'héroïsme obstiné du peuple espagnol
    frappait les imaginations.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Aussi ne faut-il pas s'étonner si tant d'écrivains romantiques en évoquèrent les paysages, les moeurs et les impressionnants souvenirs : Théophile Gautier, Prosper
    Mérimée, d'autres encore, et surtout Victor Hugo, dont quelques années d'enfance se passèrent dans la péninsule révoltée, en continuelle effervescence, où le général, son père, eut un
    commandement.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Dans la succession des pièces groupées sous le titre de <em>Le Romancero du Cid</em>, que nous offre <em>La Légende des Siècles</em>, Victor Hugo chante un hymne de
    mépris et de dégoût à tous les vices qui, selon lui, caractérisent le roi Sancho. Je sais bien que la chronique ne le montre pas comme un parangon de bonne foi, de délicatesse et de générosité.
    Mais Victor Hugo, qui ne laisse dans l'ombre aucune de ses turpitudes possibles, le flagelle en poèmes cinglants qui, tour à tour, meurtrissent "le roi jaloux, le roi ingrat, le roi défiant, le
    roi abject, le roi fourbe, le roi voleur, le roi soudard, le roi couard, le roi moqueur, le roi méchant". Il lui met sur la tête une monstrueuse couronne faite de toutes les ignominies. Par
    contre, il prête toutes les vertus au Cid, dont on sait pourtant avec certitude qu'il conseille au roi don Sancho l'une de ses premières félonies.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Ces poèmes ont de la couleur et de la virulence. Mais on a le droit de leur préférer - ainsi que, pour ma part, je le fais sans hésitation, - la beauté, la grandeur,
    le relief, l'accent des deux autres pièces, également consacrées au Campeador, de la <em>Légende des Siècles</em> : "Bivar" et "le Cid exilé".</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Plus tard, sensibles aussi aux nobles silhouettes et aux fières attitudes, les Parnassiens furent attirés par la figure du Cid. Leconte de Lisle, puis José-Maria de
    Heredia chantèrent ses exploits et ses passions farouches en des vers mémorables. Tous deux fort érudits et, en magnifiques Parnassiens qu'ils étaient, avaient l'habitude de vérifier aux sources
    mêmes leurs inspirations. Ils empruntèrent au Romancero les détails saisissants qui leur permirent de caractériser avec éclat et justesse le héros et son temps. <em>(Cf. Les Poèmes Barbares de
    Leconte de Lisle, les deux pièces : "La Tête du Comte" et "L'Accident de Don Inigo", puis aussi, les Trophées, de José-Maria de Heredia, "Le Serrement de Mains" - qui rappelle avec tant
    d'exactitude la sauvagerie de la scène entre le père et le fils - , la "Revanche de don Diego Laynez" et enfin le "Triomphe du Cid".)</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Pour finir, je n'ai plus qu'un devoir : ne pas oublier de vous dire - en parfait accord avec vous, j'en suis sûr - que, si la légende constamment embellie du Cid a
    inspiré de nobles oeuvres, ce que l'on trouve de plus noble et de plus émouvant dans ces transpositions successives, c'est la soif d'idéal qu'elles nous révèlent chez les peuples, le besoin de
    grandeur morale qu'éprouve leur imagination et un séculaire travail des esprits pour interpréter le réel en beauté.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <br></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br></span>
  </p>
  <div>
    <div style="text-align: center;">
      <div>
        <div>
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  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Pour écouter cette chronique littéraire, lancez la vidéo en cliquant sur "PLAY"</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Vous pouvez moduler le son en utilisant le bouton "Haut-Parleur"&nbsp;</span></em>
  </p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[LE CID CAMPEADOR (3ème partie)]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-3eme-partie-112850175.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-3eme-partie-112850175.html</guid>
            <pubDate>Mon, 26 Nov 2012 15:36:00 +0100</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p style="text-align: center;">
    <strong><span style="color: #000000;"><span style="text-decoration: underline;">3ème partie</span> : Héros national</span></strong>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <strong><span style="color: #000000;"><br>
    <br></span></strong>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <strong><span style="color: #000000;"><br></span></strong><span style="color: #000000;">C'est l'apogée de la puissance du Cid. Les plus authentiques rois chrétiens demandent en mariage ses deux
    filles, d'abord mal mariées à des pleutres qui les abandonnèrent, dévêtues et le corps meurtri des coups de leurs fouets, pour se venger d'avoir été surpris, par le Cid, leur père, en flagrant
    délit de peur et de lâcheté devant un lion échappé de sa cage.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Puis, ce fut le déclin. Menacé de mort et la sentant prochaine, cet incendiaire et destructeur d'églises en fit construire de nouvelles, ce pillard de trésors
    ecclésiastiques les orna de parures somptueuses. On sait la suite.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Dès que les Bénédictins du couvent de Saint-Pierre de Cardègne furent en possession de ses restes mortels, ils s'ingénièrent à purifier la mémoire du Cid et à
    embellir sa légende. Puis, flattés de l'héroïque souvenir dont ils avaient la garde, par un travail bien compréhensible de leur imagination, à travers les siècles les bons moines attribuèrent à
    la plupart des ossements enterrés chez eux une parenté avec la famille du Cid, - ainsi le comte Gormaz dormirait son dernier sommeil à côté de don Diègue, - se targuèrent de posséder les corps
    des ascendants et consanguins de Chimène, et de Chimène elle-même. Or, on sait que tous jouissent de l'éternité en d'autres tombeaux. En ce qui concerne les restes mortels de Chimène, le corps
    qu'on présentait comme le sien avait si peu la taille et l'aspect féminins qu'un écrivain espagnol put écrire après l'avoir vu :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Ces ossements sont si grands qu'ils font peur. Et ils paraissent plutôt d'un homme que d'une femme."</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">C'est évidemment sous l'inspiration admirative des Bénédictins de Saint-Pierre de Cardègne que naquirent l'attendrissante légende du lépreux et celle de saint Pierre
    apparaissant au Cid pour lui annoncer sa mort à bref délai et une grande victoire posthume. Saint Lazare, qui s'était déguisé en lépreux pour faire l'épreuve de sa charité, lui avait aparavant
    murmuré, dans un souffle doux et frais, qu'en récompense de ses bonnes actions, il n'avait qu'à entreprendre pour triompher toujours. Et saint Pierre le console du trépas en lui promettant de
    vaincre encore après avoir fermé les yeux.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Peu à peu, en des légendes moins barbares, le Cid prit figure non seulement de héros national, mais de saint homme.. Gloire qui dépasse certainement ses ambitions
    !&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    De siècle en siècle, à mesure que l'Espagne chrétienne se civilise, devient plus raffinée et plus noblement chevaleresque, - comme nous &nbsp;le voyons depuis cinq siècles, - la légende du Cid
    s'épure et s'ennoblit. Le héros national prend petit à petit la figure des fiers, braves et courtois seigneurs de ce temps-là.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Aussi lorsque, à son tour, après tant de poèmes, de romances et de chroniques qui, peu à peu, prêtent au Cid l'âme, les actes et les paroles d'un contemporain de
    Ferdinand et d'Isabelle, de Velasquez et du Greco, le dramaturge Guillem de Castro s'empare de ce sujet - ou du moins d'une toute petite partie de ce sujet, - c'est pour donner au Cid la figure
    d'un chevalier de son époque, pour lui en prêter les sentiments et le langage.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Je me propose à présent de retranscrire une ou deux scènes de sa pièce, célèbre surtout pour avoir inspiré à notre <a title="Pierre Corneille : le grand Corneille"
    href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Corneille" target="_blank">Pierre Corneille</a> son héroïque et puissante tragédie. Mais j'avais tant de choses à vous écrire que je n'en ai plus le
    temps. Puis, pour être sincère, la traduction qu'on en a est d'une telle platitude que je craindrais de vous donner par elle une impression de fadeur.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Pourtant, malgré l'atmosphère de politesse, de raffinement, de chevalerie, dans laquelle il écrit, Guillem de Castro n'hésite pas à emprunter au romancero le sauvage
    et farouche incident où, après la mort du comte Gormaz, tué en duel par Rodrigue, on voit venir, par deux portes différentes, devant le roi fort gêné, Chimène agitant son mouchoir plein du sang
    encore chaud de son père, et Don Diègue tout fier de se faire voir avec la joue barbouillée du sang de son rival, dans lequel il a matériellement lavé ainsi son offense. Pour que Guillem de
    Castro n'eût pas écarté ce moyen poignant et physique d'émotion, il fallait qu'il parût naturel à l'Espagne d'alors et qu'elle n'en fût pas choquée.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Quelques années plus tard, Corneille se garde bien d'utiliser ce moyen dramatique. La Ville comme la Cour s'en seraient offusqués.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">En revanche, que d'emprunts il fit à son prédécesseur ! D'abord ce thème du duel, de la lutte entre le devoir filial et l'amour, en quoi se résume, pour la plupart
    des gens, l'histoire de Rodrigue et de Chimène. Puis des idées, et même de saisissantes répliques.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">C'est Guillem de Castro qui imagina l'amour des jeunes gens antérieur à la querelle des pères et ignoré d'eux, et Corneille trouva un autre élément d'intérêt dans ce
    fait que les deux pères n'ignoraient pas cet amour et le favorisaient. C'est lui qui, dans la scène de la provocation de Rodrigue au comte Gormaz, eut l'idée de la répétition pressante, et pour
    ainsi dire haletante : "Le sais-tu ?... Le sais-tu ? ..." Sans doute, avec son merveilleux don du saisissant dialogue de théâtre. Corneille en tira un effet plus puissant. De même, c'est à
    Guillem de Castro qu'il emprunte, et cette fois sans l'arranger, sans rien y ajouter de son cru, la fameuse plainte si touchante : "Ah ! Chimène, qui l'eût dit ? ... Ah ! Rodrigue, qui l'eût cru
    ?" Puis, s'il prend à Guillem de Castro une autre belle idée, celle du fils rendant, par sa vaillance, à son père offensé, la vie que don Diègue lui a donnée par la nature, avec quel accent
    Corneille a exprimé ce sentiment :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <strong><span style="color: #000000;">Je t'ai donné la vie et tu me rends ma gloire.&nbsp;</span></strong>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Enfin Voltaire - qui se trompe en attribuant toute l'inspiration de la tragédie de Corneille à la pièce <em>Le Fils Vengeur de son Père</em>, d'un autre écrivain
    espagnol, J.-B. Diamanto, lequel, postérieur à Corneille, n'a guère fait que traduire l'oeuvre de notre grand tragique en l'adaptant au goût de son pays - a raison de dire que l'auteur français
    du Cid a trouvé dans Guillem de Castro le dessin essentiel de son drame : c'est-à-dire l'amour, la volonté de tirer vengeange du meurtrier et de ne pas lui survivre. Sans doute. Mais du moins
    reste-t-il à Corneille le mérite d'une mise en oeuvre magnifique et d'un dialogue serré, d'une frappe nette et vigoureuse, avec des vers qui formulent en un trait poignant des profondeurs d'âme.
    D'ailleurs, lui-même n'a-t-il pas résumé les sentiments de Chimène, et toute l'idée incluse dans la pièce de Guillem de Castro, en cet alexandrin si beau de concision, de densité, de substance
    :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <strong><span style="color: #000000;">Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui.</span></strong>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Dans sa grande honnêteté, Corneille ne manqua point de reconnaître spontanément ce qu'il devait à son prédécesseur. Et, pour le faire, il n'attendit pas que des
    pédants jaloux, aigris et serviles - comme toutes les époques littéraires en sont affligées - lui reprochassent des emprunts dont il avait tiré, avec tant de noblesse et de maîtrise, un parti si
    personnel.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Comment Corneille, jusqu'alors simple auteur de comédies, qui, certes, pouvaient lui valoir de jolis succès, mais non une gloire immortelle, en vint-il à se tourner vers l'Espagne, à étudier sa
    langue et sa littérature, à chercher dans son romancero et dans l'oeuvre de ses dramaturges certains sujets de pièces ?&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">D'abord, d'une manière générale, l'Espagne était à la mode chez nous. Son esprit chevaleresque, la bravoure de ses gentilshommes, l'éclat de ses armes, la
    somptuosité de la Cour espagnole après la découverte de l'Amérique et les gallions qui en affluaient, lui valaient une grande faveur. On portait la fraise comme les personnages de Velasquez, le
    grand peintre de l'héroïsme espagnol, de sa fierté majestueuse, de sa splendeur guerrière ; le prestige des armes et de la politique espagnoles avait inspiré le goût de sa littérature. L'oeuvre
    de <a title="Félix Lope de Vega : dramaturge et poète espagnol..." href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Lope_de_Vega" target="_blank">Lope de Vega</a> triomphait à Paris. Tout était à
    l'Espagne.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Puis, en ce qui concerne Corneille, dans cette atmosphère que nous venons de montrer, une influence d'ordre privé s'exerça sur notre poète. Un ancien secrétaire des
    commandements de la reine, M. de Chalon, qui s'était retiré à Rouen et entretenait des relations avec Corneille, lui révèle les pathétiques beautés de la littérature espagnole, s'offre pour
    l'initier à la langue espagnole et lui démontre que, si les comédies auxquelles il se voue brillamment, peuvent lui valoir des succès, elles ne lui donneront pas une gloire éternelle. Corneille
    se laissa convaincre. Il avait trop le sentiment de la grandeur pour ne pas, tout de suite, apercevoir les éléments de grandeur que renfermaient les vieilles chroniques d'Espagne, le romancero et
    les pièces des auteurs espagnols, ainciens et contemporains, qui déjà s'en étaient servis.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Pourtant, c'est encore sous la forme comique, et sans doute par habitude d'esprit, que d'abord il utilise ces acquêts espagnols : son "Matamore" de
    <em>L'Illusion</em> - type et nom qui sont restés - attestent tout d'abord l'influence espagnole qui s'exerce sur son esprit.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Mais voici que la puissance tragique de certains épisodes l'étreint. Comme Guillem de Castro, de la vie aventureuse et forcenée du Cid Campeador, il ne retient que
    l'incident dramatique de la double lutte, dans le coeur de ces jeunes gens, entre l'amour et le devoir filial. Un très court moment, comme vous venez de le voir, dans la carrière héroïque mais
    brutale, cynique et pillarde de son principal personnage.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">C'est vers la fin de novembre 1636 que Le Cid fut représenté sur la scène du théâtre du Marais, dirigé par l'acteur Mondory. Succès immense. Emus, enthousiasmés,
    vibrants, les spectateurs sortirent de là en criant au chef-d'oeuvre. Tout de suite la Cour et la Ville furent en effervescence. Bientôt, on ne parla plus que de cette pièce. Il fallait l'avoir
    vue et pouvoir s'en vanter, et s'extasier sur ses mérites. On se disputait les places dans la salle et les élégantes de Paris plaignaient les provinciaux de n'y pouvoir venir. Des personnes de
    qualité, assez indifférentes au théâtre et qui, d'habitude, n'y paraissaient guère, se seraient crues diminuées si elles ne s'y étaient montrées. Bref, "on refusait du monde", ce qui est la
    meilleure preuve du succès et, selon le fameux mot d'un directeur de théâtre, avantageux mais illettré, "on faisait plus que le maximum".</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Naturellement, cette éclatante réussite porte ombrage aux rivaux de Corneille, met en fureur ses adversaires. Ils ne tardent pas à insinuer - des libelles du temps
    nous le montrent - que, si Le Cid a cette vogue exceptionnelle et quasi scandaleuse, il le doit non point certes à ses mérites littéraires, mais uniquement au jeu des acteurs, à la beauté des
    costumes et de la mise en scène.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">C'est même grâce à une "rosserie" du très médiocre dramaturge <a title="Georges de Scudéry : romancier et dramaturge français..." href=
    "http://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_de_Scud%C3%A9ry" target="_blank">Scudéry</a>, le plus animé et le plus fielleux des jaloux de Corneille, que l'on connaît quelques-uns des créateurs de la
    pièce. Dans sa plainte venimeuse et grotesque qui porte le nom de <em>Lettre à l'Illustre Académie</em>, il dit, en effet, méchamment :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Mondory, la Villiers et leurs compagnons, n'étant pas dans le livre comme sur le théâtre, le Cid imprimé n'était plus Le Cid que l'on a pu voir."</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">N'empêche que la pièce fut aussitôt traduite en toutes langues. Et, dans sa <em>Vie de M. Corneille</em>, <a title=
    "Bernard Le Bouyer de Fontenelle, mort presque centenaire en 1757..." href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Le_Bouyer_de_Fontenelle" target="_blank">Fontenelle</a> écrivit plus tard
    :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"M. Corneille avait dans son cabinet cette pièce traduite en toutes les langues de l'Europe, hors l'esclavon et la turque : elle était en allemand, en anglais, en
    flamand et, par une exactitude flamande, on l'avait rendue vers par vers. Elle était en italien et, ce qui est plus étonnant, en espagnol : les Espagnols avaient bien voulu copier eux-mêmes une
    copie dont l'original leur appartenait." (C'est la pièce de J.-B. Diamanto où Voltaire et, après lui, La Harpe, voulurent voir l'oeuvre mère, l'oeuvre originale où Guillem de Castro puisa l'idée
    de sa pièce.)</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Un critique de l'époque qui pourtant ne ménage pas Corneille, reconnaît :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Cette pièce n'a pas laissé de valoir aux comédiens plus que les dix meilleures des autres auteurs."</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Le succès de la pièce est encore attesté par <a title="Paul Pellisson : homme de lettres français" href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Pellisson" target=
    "_blank">Paul Pellisson</a>, qui écrit :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Il est malaisé de s'imaginer avec quelle approbation cette pièce fut reçue de la cour et du public. On ne se pouvait lasser de la voir, on n'entendait autre chose
    dans les compagnies. Chacun en savait quelque partie par coeur. On la faisait apprendre aux enfants, et en plusieurs endroits de la France il était passé en proverbe de dire : "Cela est beau
    comme Le Cid."</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Et, avec une placide fierté, - qui pourtant le prend d'assez haut, - le bonhomme Corneille le constate dans sa réponse à l'envieux Scudéry :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Ne vous êtes-vous pas souvenu, lui demande-t-il, que Le Cid a été représenté trois fois au Louvre et deux fois à l'Hôtel de Richelieu ? Quand vous avez traité la
    pauvre Chimène d'impudique, de prostituée, de parricide, de monstre, ne vous êtes-vous pas souvenu que la reine, les princesses et les plus vertueuses dames de la Cour et de Paris l'ont reçue en
    fille d'honneur ?"</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Comment le sieur Scudéry, le dénommé Mairet et un certain Claveret - sans compter plusieurs autres qui, par peur de se trop compromettre, préféraient jeter
    sournoisement leur venin dans l'ombre - osèrent-ils partir en guerre contre une pièce dont leur platitude ne sentait peut-être pas toutes les beautés, mais dont l'indiscutable triomphe annulait
    leurs critiques ?</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">C'est qu'ils avaient derrière eux, amer et vindicatif, le cardinal de Richelieu, en qui l'homme d'Etat s'accompagnait d'un auteur insatisfait et fort ombrageux.
    Naguère, se mettant à la tête d'un groupe de cinq écrivains, il avait eu l'ambition et l'espoir de rénover par de beaux ouvrages les Lettres françaises. Mais la besogne des cinq s'était révélée
    peu éclatante. Mécontent du travail de Corneille, Richelieu l'avait évincé de sa petite bande littéraire. Et voici qu'à lui seul, le collaborateur éconduit obtenait, par l'une de ses pièces, un
    triomphe que l'oeuvre collective n'obtiendrait sans doute jamais. Alors il en eut de l'humeur, que les rivaux mécontents s'ingénièrent à soulager.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">A cette hostilité d'écrivain blessé on a voulu donner des raisons dignes d'un homme d'Etat. En exaltant le duel, a-t-on dit, Corneille narguait les fameux édits qui
    le proscrivaient. Pourtant, que de précautions n'a-t-il pas prises pour bien prouver qu'il le condamnait lui aussi, tout en se servant, pour son action dramatique, de cet incident fourni par
    l'histoire ou la légende, et qui était l'inévitable point de départ de sa pièce ! Et n'y a-t-il pas multiplié les vers où il réprouve le duel ?</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">On a parlé aussi du mécontentement que, ministre soucieux des destinées de la France, il a pu éprouver de voir ainsi l'Espagne mise à l'honneur et son influence
    encore accrue. Dans ce sens-là, Fontenelle a écrit :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Quand Le Cid parut, le cardinal en fut aussi alarmé que s'il avait vu les Espagnols devant Corbie."</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Que ces raisons, certes très respectables, aient avivé l'antipathie de Richelieu, on éprouve un soulagement à l'admettre. Néanmoins, les plus avisés des
    contemporains n'hésitèrent pas à en dénoncer d'autres, bien plus puissantes et profondes. Sans oublier que <a title="Gédéon Tallemant des Réaux : écrivain et poète français mort en 1692 à Paris"
    href="http://fr.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9d%C3%A9on_Tallemant_des_R%C3%A9aux" target="_blank">Tallemant des Réaux</a> fut l'une des plus mauvaises langues du XVIIe siècle, ne négligeons pas son
    opinion :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Il eut, nous dit-il, une jalousie enragée contre Le Cid, à cause que les pièces des cinq auteurs n'avaient pas trop bien réussi."</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Renseignement confirmé par Pellisson. Et la façon, vraiment inélégante, dont Richelieu tolère qu'on attaque et bafoue la pièce, prouve les mesquins ressentiments de
    la jalousie littéraire. A propos d'un autre écrivain du temps, Boisrobert, le même Tallemant ne nous conte-t-il pas :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Pour divertir le cardinal, et contenter en même temps l'envie qu'il avait contre Le Cid, il le fit jouer devant lui en ridicule par les laquais et les marmitons.
    Entre autres choses, en cet endroit où don Diègue dit à son fils : "Rodrigue, as-tu du coeur ?" Rodrigue répondit : "Je n'ai que du carreau." Vulgarité bien choquante, qui révèle des âmes de
    cuistres et que l'on regrette de savoir tolérée par Richelieu, si grand par ailleurs.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Révolté par tant d'injustices et de hargne contre sa pièce, Corneille répondit fièrement à ses agresseurs par <em>l'Excuse à Ariste</em>, qui, nous apprend <a title=
    "Jean Mairet : auteur dramatique et homme de théâtre français..." href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Mairet" target="_blank">Mairet</a>, l'un de ses adversaires masqués, déchaîna contre lui
    des libelles. C'est dans cette épître qu'il y a le vers fameux :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong>Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">très différent de celui qui lui fut inspiré par la seule passion dont il brûla...</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong>Et ce que j'ai de nom, je le dois à l'amour,&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Comme bien l'on pense, cette déclaration d'un ton si fier devint un prétexte à de nouvelles perfidies.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Dans un poème satirique intitulé : <em>L'Auteur du Cid espagnol à son Traducteur français</em>, qui fut par tout le monde attribué à Mairet, la riposte, composée de
    six stances, se termine par ces vers :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong>Ingrat, rends-moi mon Cid jusques au dernier mot.</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong>Après tu connaîtras, Corneille déplumé,</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong>Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot,&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong>Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée.</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Puis, l'obscur Claveret arrive à la rescousse sous l'oeil complaisant et diverti de Richelieu, alterne dans les attaques avec le "Besançonnais" Mairet et avec le
    grotesque Scudéry qui publie ses "observations sur <em>le Cid</em>", en attendant sa fameuse <em>Lettre à l'illustre Académie</em> pour appeler contre <em>Le Cid</em> les foudres de la Compagnie
    encore bien jeune.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Rien ne s'était fait sans l'assentiment du cardinal, ravi de ce coup droit. Mais, plus circonspects, la plupart des académiciens déploraient un tel zèle. D'abord,
    pensaient-ils sans doute que cette belle pièce n'était pas condamnable. Puis, comme leur compagnie venait à peine d'être fondée, ils craignaient de compromettre leur toute récente autorité en
    donnant tort à un si fort mouvement d'admiration publique.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Aussi, malgré la pression très apparente du cardinal, eurent-ils des velléités de se dérober à ce rôle ingrat et risqué. Mais, rapporte Pellisson, Richelieu
    s'indigna. Et il dit sévèrement à l'un de ses plus obéissants serviteurs :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">- Faites savoir à ces messieurs que je le désire et que je les aimerai comme ils m'aimeront.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">N'osant plus résister, du moins voulurent-ils avoir la courtoisie de demander à leur confrère son assentiment à cet examen solennel de sa pièce. Et ils lui
    dépêchèrent Boisrobert, alors à Rouen. Excédé, mortifié, Corneille finit par répondre d'une manière aussi sèche qu'équivoque : "Messieurs de l'Académie peuvent faire ce qu'il leur plaira." Et
    plus tard, lorsqu'on prétendait qu'il avait consenti à ce jugement, toujours il protesta.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">L'examen de l'Académie devait porter sur les griefs formulés par le sot et prétentieux Scudéry, un de ces cuistres, échauffés, aigris, vaniteux, comme on en trouve
    dans la littérature de tous les temps et qui doivent parfois une injuste survie de leur nom ridicule à l'immortelle gloire des grands écrivains contre lesquels leur médiocrité s'acharna.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Ces griefs, voici en quels termes le triste sire les avait formulés :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Je prétends prouver contre cette pièce du Cid...</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Que le sujet ne vaut rien du tout ;&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Qu'il choque les principales règles du poème dramatique ;&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Qu'il manque de jugement en sa conduite ;&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Qu'il a beaucoup de méchants vers ;&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Que presque tout ce qu'il a de beautés sont dérobées."</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Inquiète, mal à l'aise, honteuse de ce qu'on l'obligeait à faire, l'Académie multiplia les commissions - l'une pour l'étude du "gros de l'ouvrage", l'autre pour
    l'examen de la valeur des vers ; une troisième pour le jugement des griefs de l'auteur sans talent ni succès qui l'en avait saisie, et les bourra de nouveaux membres, sans doute afin de diminuer
    les responsabilités individuelles en les répartissant. Après beaucoup de tergiversations, de reprises et de changements dans le choix des rapporteurs, un premier projet de rapport fut communiqué
    au cardinal, alors en villégiature à Charonne, qui le désapprouve, l'annote par la main de M. Citois, son premier médecin, et demande un remaniement.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Finalement, avec l'assentiment de Richelieu, après cinq mois de discussions, de travail et de retouches, paraissent les <em>Sentiments de l'Académie française</em>
    sur Le Cid. Pauvre texte qui ne lui fait pas honneur, puisqu'il aboutit à cette conclusion dérisoire : "Le plus expédient eût été de n'en point faire un poème dramatique."</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Comme il arrive toujours en ces sortes de cotes mal taillées, où d'habiles manoeuvriers, peu fiers de leur besogne, s'ingénient à ne point trop accabler les gens
    sans trop décevoir ceux qui les voudraient piétiner, la jalousie de Richelieu ne fut pas complètement satisfaite, le ridicule Scudéry grogna contre tant de faiblesse. Et, heureusement, le
    légitime orgueil de Corneille continua de trouver sa revanche dans l'admiration inaltérée du public.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Entre temps, la guerre des injurieux libelles s'était si bien poursuivie que, dominant ses rancunes pour faire son devoir envers la dignité des Lettres françaises,
    le premier ministre en ordonna la cessation immédiate. Comme nous le préférons dans ce rôle-là ! Sur un geste de lui, une lettre de Boisrobert à Mairet, si virulent, arrête toutes polémiques
    :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"... Et vous lirez le reste de ma lettre comme un ordre que je vous envoie par le commandement de Son Eminence... Tant qu'elle n'a connu dans les écrits des uns et
    des autres que des contestations d'esprit agréables et des railleries innocentes, je vous avoue qu'elle a pris bonne part du divertissement ; mais quand elle a reconnu que, de ces contestations,
    naissaient enfin des injures, des outrages et des menaces, elle a pris aussitôt résolution d'en arrêter le cours..."</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Humilié et furieux, rendu à l'obscurité de ses fadaises habituelles, Scudéry essaya bien de ranimer les cendres vite éteintes de cet incendie, en essayant d'attirer
    Balzac dans la bagarre. Mais il n'obtint de lui que cette réponse sage et discrètement ironique :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"C'est quelque chose de plus d'avoir satisfait tout un royaume que d'avoir fait une pièce régulière."</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Dans la suite, avec sa franchise et son entrain habituels, Boileau fit justice de ce grotesque assaut en quatre fermes vers qui sont dans toutes les mémoires
    :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong>En vain contre "Le Cid" un ministre se ligue :&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong>Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue,&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong>L'Académie en corps a beau le censurer,&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong>Le public révolté s'obstine à l'admirer.</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Si misérables et injustes qu'elles fussent, ces critiques n'en eurent pas moins un résultat immédiat et une influence séculaire. Elles aboutirent, du moins pour les
    représentations théâtrales, à la suppression et à l'arrangement de quelques vers par Corneille lui-même et, plus tard, à un malencontreux tripatouillage, attribué à <a title=
    "Rousseau : poète et dramaturge français, mort à Bruxelles en 1741..." href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Baptiste_Rousseau" target="_blank">Jean-Baptiste Rousseau</a>. Ce ne fut que sous le
    règne de Napoléon que, pour la première fois, en 1806, on joua aux Tuileries, sur l'ordre de l'empereur, la première version dans son intégralité. Et, même à cette date, si vif était le souvenir
    des critiques contre cette pièce décriée, et l'idée de ses imperfections, de ses irrégularités, s'était si bien transmise d'âge en âge, que l'épreuve fut assez défavorable, malgré une
    éblouissante interprétation réunissant les plus célèbres acteurs de l'époque.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em><strong>Et si vous avez encore le mérite de lire ma conclusion, voici le lien sur lequel il faut cliquer pour accèder à celle-ci :&nbsp;</strong></em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><em><strong><br>
    <br></strong></em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <em><strong><a title="La conclusion de l'exposé sur le Cid Campéador..." href="http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-conclusion-113017093.html" target=
    "_blank">http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-conclusion-113017093.html</a></strong></em>
  </p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[LE CID CAMPEADOR (2ème partie)]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-2eme-partie-112802779.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-2eme-partie-112802779.html</guid>
            <pubDate>Sun, 25 Nov 2012 09:36:00 +0100</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><strong><span style="text-decoration: underline;">2ème partie</span> : LITTERATURE - Portrait vérité</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><strong><br>
    <br></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="text-align: left; color: #000000;"><br>
    Voici, quelques vers extraits d'un livre rare de <a title="Georges Fourest : auteur du livre La Négresse Blonde" href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Fourest" target="_blank">Georges
    Fourest</a> (<em>La Négresse Blonde</em>) pour poursuivre mon exposé. Ils sont &nbsp;précisément inspirés par l'amour de l'incandescente Chimène. Et, par bonheur, ils sont ceux que, sans crainte,
    on peut coucher ici sur ce blog... Ce sonnet, que je vous prie de lire jusqu'à sa chute, porte en épigraphe le fameux et langoureux "Va, je ne te hais point" de Corneille :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong><span style="text-align: left;">Le palais de Gormaz comte et gobernador</span></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong><span style="text-align: left;">Est en deuil : pour jamais dort couché sous la pierre,&nbsp;</span></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong><span style="text-align: left;">Chimène en voiles noirs s'accoude au mirador ;&nbsp;</span></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong><span style="text-align: left;">Et ses yeux, dont les pleurs ont brouillé la paupière,&nbsp;</span></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong><span style="text-align: left;">Regardent, sans rien voir, mourir le soleil d'or...</span></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong><span style="text-align: left;">Mais un éclair soudain fulgure en sa prunelle :&nbsp;</span></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong><span style="text-align: left;">Sur la plazza, Rodrigue est debout devant elle !&nbsp;</span></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong><span style="text-align: left;">Impassible et hautain, drapé dans sa capa,&nbsp;</span></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong><span style="text-align: left;">Le héros meurtrier à pas lents se promène :&nbsp;</span></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong><span style="text-align: left;">- Dieu ! soupire à part soi la plaintive Chimène,&nbsp;</span></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong><span style="text-align: left;">Qu'il est joli garçon, l'assasin de papa !...</span></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><strong><span style="text-align: left;"><br></span></strong><span style="text-align: left;">Mariée, et ensuite plusieurs fois mère de famille, l'amoureuse Chimène
    n'est pas moins ardente. Elle veut garder son mari pour elle, auprès d'elle. Elle est jalouse de toutes les femmes, et même de la guerre. Lorsqu'il est à ses côtés, naturellement, elle lui fait
    des scènes. S'éloigne-t-il afin de pourchasser l'infidèle, aussitôt elle le bombarde de lettres plaintives et embrasées. Le romancero nous en révèle le ton :&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Roi de mon âme et comte de cette terre, pourquoi me laisses-tu ? Où donc, où donc vas-tu ?</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Que si tu es un Mars dans la guerre, tu es un Apollon à la cour où tu blesses les dames comme tu fais là-bas les Mores féroces.
    Devant tes yeux se prosternent et se mettent à genoux les rois mores et les filles des nobles rois chrétiens.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Voilà que vous changez vos habits de fête en brillants morions, les blanches toiles de Londres en harnais de Milan, les chausses en
    grives de fer, et en gantelets les gants parfumés : mais nous aussi nous changeons de sentiments et d'idées..."</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Cela, bien entendu, pour inquiéter le fugace Rodrigue et pour éveiller la jalousie dans son coeur. Mais elle rend inoffensive sa
    malice en reprenant aussitôt sa plainte attendrissante :&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"O Roi de mon âme et comte de cette terre, pourquoi me laisses-tu ? Où donc, où donc vas-tu ?"</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Et voici d'autres lamentations non moins touchantes, de Chimène sur le même thème de l'abandon, de la solitude désolée
    :&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Car, avec une si longue absence, vous faites perdre à Chimène la patience et la vie.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Je suis effrayée, mon Rodrigue, qu'ayant maintenant l'expérience de l'amour, qui vit en mon âme, - si toutefois c'est l'amour, ce
    que nous devons à un maître, - je suis effrayée que vous vous absentiez aussi loin de moi, car vous n'ignorez pas que l'absence arrache souvent d'un coeur la constance la plus enracinée. Je ne
    sais par quel désabusement vous tenez cette conduite, ni pourquoi vous me traitez ainsi, à moins que vous ne vouliez que je meure.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Car, avec une si longue absence, vous faites perdre à Chimène la patience et la vie.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Vous vous fiez à ce que je vous adore, et ne considérez point les rigueurs du temps qui, par sa nature, laisse toujours du temps
    derrière soi. Je ne vous menace point, Rodrigue, votre Chimène n'est point telle qu'elle vous puisse trahir quoique sa jalousie la tourmente ; mais, dites, que voyez-vous en moi qui vous engage à
    m'abandonner ainsi ? Vous direz que l'amour vous manque et que ma constance vous rassure.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Car, avec une si longue absence, vous faites perdre à Chimène la patience et la vie !&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Ah ! Coeurs ingrats des hommes ! Si les femmes connaissaient bien votre assuré changement, comme aucune ne vous croirait ! Où sont,
    Rodrigue, ces larmes, ces trompeuses paroles, ces fausses offres pleines de fausses promesses ? Le temps a emporté tout cela : de tout cela il ne me reste, pour ma triste consolation, que de
    tendres pleurs et de tendres plaintes :&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Car, avec une si longue absence, vous faites perdre à Chimène la patience et la vie."</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;"><br>
    Dans ces lettres, lyriquement transposées par le Romancero, il y a une poignante et discrète mélancolie d'épouse enamourée qui souffre de sa trop longue solitude, mais qui, sachant son mari
    esclave de son devoir, ne se risque pas à vainement importuner l'époux tant désiré par de véhémentes objurgations auxquelles il ne peut se rendre sans trahir son roi.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Alors, lasse de geindre et de soupirer sans résultats possibles, elle s'adresse au roi qui, lui, fixe le devoir, donne les consignes
    et peut, s'il lui plaît, libérer momentanément de ses tâches guerrières son général en chef porte-drapeau (car, à cette époque, c'était le titre par lequel on désignait d'habitude le commandant
    des troupes).</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Et, dans ses lettres endolories, implorantes, avec quel accent éperdu Chimène, n'ayant plus la crainte d'irriter son mari, le réclame
    au souverain dont la politique guerrière interrompt trop souvent son bonheur conjugal. Voyez cette plainte d'une humanité si ardemment sincère qui s'élève vers le roi sans aucun affadissement de
    pudeur :&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"A vous, mon seigneur le roi, le bon, le fortuné, le conquérant, le reconnaissant, le sage, votre servante Chimène, fille du comte
    Locano, à qui vous avez donné un mari bien comme pour vous moquer d'elle, vous salue des murs de Burgos où elle vit dans la tristesse.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Pardonnez-moi, mon seigneur, si je ne vous parle avec une confiance entière : car, ayant contre vous un mauvais vouloir, je ne puis
    le dissimuler.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Quelle loi de Dieu vous enseigne que vous pouvez pour un si long temps, lorsque vous livrez des combats, démarier deux époux
    ?</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Quelle bonne raison approuve que vous montriez à un jeune garçon bien appris, bien docile et bien timide, à être un brave lion ? Et
    que, de nuit et de jour, vous le traîniez enchaîné sans le lâcher pour moi, sinon une fois par hasard dans l'année ?</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Et encore, cette-là, il vient tellement couvert de sang jusqu'aux pieds de son cheval, qu'il fait peur à voir.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Et quand il est couché près de moi, il s'endort aussitôt dans mes bras. Il frémit, il s'agite en ses rêves, se croyant toujours au
    milieu des combats.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Et l'aube paraît à peine que les espions et les chefs de troupe sous ses ordres le pressent pour qu'ils retournent au
    camp.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Je vous le demandai en pleurant, m'imaginant dans mon abandon trouver en lui un père et un époux : et voilà que je n'ai ni l'un ni
    l'autre.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Comme je ne possède pas d'autre bien et que vous me l'avez enlevé, je le pleure vivant comme s'il était mort.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Que si vous faites cela pour l'honorer, mon Rodrigue est déjà si honoré, qu'il n'a point encore de barbe et qu'il a cinq rois pour
    vassaux.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Enfin, Seigneur, je suis à la veille d'avoir un nouvel enfant - (je dois vous confesser qu'ici je ne reproduis pas exactement les
    termes beaucoup plus expressifs de la romance) - et les larmes que je verse pourront m'être nuisibles...</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Répondez-moi en secret, par une bonne lettre de votre main... Et surtout jetez cet écrit au feu, afin qu'il ne coure pas dans le
    palais ; car les malintentionnés ne m'en tiendraient pas bon compte."</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;"><br>
    Diverti par cette plainte enflammée, le roi fait une réponse ironique, plaisante et assez juste, en somme, pour apaiser Chimène sans se priver du bras de son meilleur chef de guerre. Il le fait
    avec une verdeur d'expression qui, plus encore que pour la lettre de Chimène, m'oblige à en transposer les termes en les affadissant pour garder le ton de la conversation convenable
    :&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Si vous n'étiez pas, madame, dans l'état que vous me dites, je croirais ce que vous m'avez conté de son offensant
    sommeil.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">"Ne lui écrivez pas de venir parce que, bien qu'il fût à vos côtés, en entendant le tambour, il serait capable de vous
    quitter."</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Une épouse de cette trempe et d'une telle flamme ne pouvait être, vous le pensez bien, une veuve frivole, cublieuse, coquette et vite
    consolée, c'est-à-dire le type de la veuve que nous appelons communément aujourd'hui "une veuve joyeuse".</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;"><br>
    Lorsque, par une apparition de saint Pierre durant son sommeil, - nous trouverons bientôt les douces romances ultérieures qui, dans une Espagne plus raffinée, mettent autour du Cid des visions de
    Sainteté, - Rodrigue apprit que sa fin était proche mais que, même mort, il remporterait encore des victoires, il se méfia des lamentations de Chimène qui risquaient de révéler son trépas aux
    Arabes ennemis, les Almoravides, et de compromettre ce triomphe suprême, ce triomphe posthume.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">La sachant - par expérience - vocifératrice, exubérante, tumultueuse, il commença par lui dire de le pleurer silencieusement
    lorsqu'il passerait de vie à trépas, et de mettre une sourdine à ses hurlements de désespoir. Sinon, alertés par l'explosion funèbre de son chagrin, les Almoravides sauraient qu'il n'est plus là,
    ne le craindraient plus et, encouragés par sa disparition, empêcheraient la prophétie de se réaliser.&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;"><br>
    Chimène - rendons-lui cet hommage - donna au Cid l'une des plus grandes et méritoires preuves d'amour qu'une femme aussi expansive pût donner : elle se tut ! Saluons la mémoire de cette femme
    éplorée qui sut être capable d'un tel sacrifice.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Lorsque Rodrigue eut cessé de vivre, elle étouffa ses gémissements, éteignit ceux de ses femmes, puis après avoir oint son corps -
    comme il l'avait demandé - de baume et de myrrhe mêlés à de l'eau de rose, selon ses recommandations, elle fit attacher son corps, armé de pied en cap, sur son cheval <em>Babiéca</em> et lui fixa
    dans la dextre sa chère épée <em>Tizona</em>. Quelle apparition sur le champ de bataille que cet héroïque cadavre ayant encore, sous le casque et le bouclier l'aspect de la vie et chevauchant, la
    dague nue, comme si réellement il conduisait encore ses troupes à la bataille.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Ce fut sa suprême victoire, comme saint Pierre le lui avait promis. Après sa mort, pour se montrer fidèle à sa mémoire, Chimène
    défendit énergiquement, plus de deux années, Valence, fief que Rodrigue avait conquis beaucoup par ses exploits et un peu par ses cruelles supercheries. Pour honorer la mémoire du Cid et parce
    qu'elle n'avait pas le courage d'arracher son époux même mort à ses tendres regards, au lieu de l'enfouir dans les ténèbres et le silence du tombeau, elle le garda, raidi et momifié sous son
    armure, son épée Tizona toujours en main, sur un trône dressé contre l'autel de la plus somptueuse église. Comme Chimène, toute la ville priait devant son immobilité majestueuse et
    spectrale.&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Plus tard, le roi Alphonse, venu à son secours une première fois, lui ayant fait comprendre que son royaume était trop éloigné pour
    qu'il pût commodément lui apporter son aide, lorsque Chimène se résolut à l'abandon de Valence et partit pour Saint-Pierre de Cardègne avec ses coffres à bijoux et autres précieux souvenirs, elle
    emporta le corps toujours armé et cuirassé du Cid, la main de plus en plus crispée sur son épée nue.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Et, arrivée dans ce monastère de Saint-Pierre de Cardègne, dont plus tard les moines embellirent et ennoblirent beaucoup la légende
    du Cid, Chimène, ne pouvant toujours se passer de voir son époux - évidemment un peu boucané en plein air - le réinstalla sur un siège d'ivoire près de l'autel. Vêtu de pourpre et la tête appuyée
    sur un coussin de même couleur, le Campeador avait la main gauche retombante sur son manteau et sa dextre reposait sur sa glorieuse Tizona.&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Le jour du septième anniversaire de la mort du Cid, profitant d'une minute où aucune dévote ne priait dans l'église et où le bedeau
    flânait, sans doute, à la sacristie, un juif - l'histoire ne dit pas si c'était l'un des prêteurs non remboursés de Burgos - ne put résister à la maligne tentation de toucher le Cid, son
    vêtement, son armure. Mais, conte la romance, juste au moment où il éleva la main pour mettre à exécution ce projet diabolique, Dieu envoya son esprit dans le Cid et, dans la main droite du
    cadavre, saisit la poignée de Tizona et la tira d'une palme hors du fourreau".</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">C'est seulement trois ans plus tard qu'obligée de tenir compte d'une putréfaction vraiment trop incommodante même pour une épouse
    passionnément fidèle et pour des moines pleins d'admiration, l'inconsolable Chimène se résigna à laisser enfin mettre dans la tombe son valeureux mari.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;"><br>
    Après vous avoir montré, d'après la légende - presque contemporaine de nos héros, - le caractère de l'époux et la flamme quasi perpétuelle de l'épouse, il me faut bien esquisser rapidement à
    larges traits, d'après l'Histoire - ou ce qui en tient lieu - la vie du Cid, ses aventures et ses prouesses !&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Le roi Ferdinand Ier, celui qui avait marié Rodrigue et Chimène après le duel fameux en quoi se résume, pour la plupart des gens,
    toute l'histoire du Cid, avait porté aux Mores des coups terribles et victorieux. Le Cid l'y aidait. Il avait imposé tribut à quatre de leurs rois ; ceux de Badajoz, de Saragosse et de Séville.
    Seule, la mort l'empêcha de prendre Valence. Mais, plus tard, le Cid, héritier de sa pensée, le suppléa pour son propre compte dans cette conquête.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">En mourant, il partagea entre ses cinq enfants son royaume, c'est-à-dire qu'il le détruisit. Prévoyant des jalousies et des luttes
    familiales, les Mores respirèrent.&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Sancho, son fils aîné, eut la Castille ; Alphonse reçut Léon et les Asturies. C'est à Garcia que la Galice fut dévolue. Des deux
    filles l'une Urraque obtint Zamora ; à la seconde, Elvire, échut Toro. Tout de suite Sancho se précipite sur Alphonse et le bat. Mais, trois ans après, il est battu par lui. Charmants rapports de
    famille ! Comme il avait été convenu entre les deux frères que le vaincu abandonnerait son royaume au vainqueur, Alphonse, confiant en la parole de Sancho, avait négligé de se jeter à ses
    trousses pour l'anéantir.&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">C'est ici qu'apparaît pour la première fois l'astuce de Rodrigue auquel précédemment sa victoire dans un combat singulier avec un
    chevalier navarrais avait valu le beau titre de Campeador, c'est-à-dire de champion brave et valeureux. Au service de Sancho, Rodrigue glissa dans la docile oreille de son roi que, les troupes
    d'Alphonse étant en train de faire bombance dans leur camp, on n'avait qu'à fondre sur elles pour les culbuter. Ce qui fut fait. Ses soldats mis en déroute, Alphonse, fait prisonnier, fut emmené,
    captif, à Burgos.&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Enhardi par cette noble action, Sancho - qui venait de ravir Léon à Alphonse - se rue sur son troisième frère Garcia, le culbute et
    lui prend ses Etats. Puis il se retourne contre sa soeur Elvire, qu'il terrifie par ses menaces et qui, épouvantée, lui abandonne son fief de Toro. Plus ferme et combative, son autre soeur
    Urraque se refuse à lui céder Zamora, qu'il convoite et qu'elle défend energiquement contre lui.&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Sancho en fait le siège. Mais un hardi chevalier zamorien se glisse hors de la ville et assassine l'agresseur sous ses remparts.
    Désormais sans chef, les Castillans prennent pour roi le dépossédé Alphonse qui, du même coup, reconquiert son trône de Léon. Mais cette investiture est donnée à la condition qu'il jure de
    n'avoir pas trempé dans le meurtre de Sancho. Alphonse n'y est peut-être pas étranger. Mais il estime que ce double trône vaut bien un faux serment. Il jure tout ce qu'on veut.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">C'est le Cid qu'on avait chargé d'obtenir ce serment. Et nous venons de voir en quels termes lourds de menace et d'offense il le
    déféra au nouveau roi. Alphonse, qui peut-être avait des scrupules, ne le prêta pas sans hésitation ni malaise, en dépit de la rassurante suggestion d'un courtisan qui voulut le persuader que,
    quoi qu'ils disent, le pape et un roi ne mentent jamais.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Mais Alphonse garda sur le coeur cette formalité pénible et les désagréables paroles du messager, qui, d'ailleurs, était la cause de
    sa défaite et de sa précédente éviction du trône. Aussi, dès qu'il y fut remonté, ou plutôt dès qu'il s'y sentit solidement installé, mit-il à profit le premier prétexte pour bannir le
    Campeador.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Il lui avait donné la mission d'aller percevoir le tribut que Motamid, roi more de Séville, s'était engagé à payer au roi chrétien
    Alphonse. Au moment de l'arrivée de Rodrigue, Motamid était en guerre contre Abdallah, roi de Grenade, qui avait pris à son service plusieurs chevaliers chrétiens, au premier rang desquels le
    comte Garcia Ordonnez, un prince du sang. Pour hâter le versement du tribut qu'il venait chercher, le Cid dut aider Motamid à refouler Abdallah, sur le point d'envahir son territoire. Il le met
    en déroute, capture Garcia Ordonnez et les autres chevaliers chrétiens que, triomphant, il ramène à Burgos. Mais, pour se venger de cette humiliation, le comte Garcia Ordonnez insinue que
    Rodrigue s'est approprié une bonne part du tribut. Alphonse, ne demandant qu'à le croire, profite de cette dénonciation pour exiler Rodrigue. A Burgos, il ne trouve d'asile nulle part. Pour ne
    pas courir le risque de déplaire au roi, chacun lui tourne le dos et lui ferme sa porte.&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Alors commence pour le Cid une vie de mercenaire et d'aventurier, de chef de bande. Lui, chrétien et intrépide défenseur des rois
    chrétiens en lutte contre l'infidèle envahisseur, il met son épée et son courage au service de Moutamin, roi more de Saragosse, alors en bataille contre son frère Mandhir, allié de Sancho
    Romirez, roi d'Aragon, et de Bérenger, comte de Barcelone. En un tournemain Rodrigue les anéantit, s'empare de Bérenger et de Barcelone, fait une entrée triomphale à Saragosse. En cinq jours,
    avant même que l'on ait le temps de sonner le tocsin dans les villages, il dévaste, pille, incendie l'Aragon. Moutamin mort, Rodrigue garde la même fonction de ravageur et d'exterminateur au
    service de son fils Mostain, pour conquérir Valence, alors au pouvoir d'autres Arabes, les Almoravides.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">C'est la plus brillante époque de sa vie. Célèbre, à la tête d'une invincible bande à sa dévotion, il est tout à la fois sollicité et
    redouté. On le craint et, comme il est fort, on traite avec lui, on l'appelle au secours. Dès qu'il est là, on s'en inquiète, on intrigue et complote pour s'en débarrasser, on négocie
    sournoisement pour obtenir de l'aide contre lui.&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Afin de l'amadouer, un notable de Valence, Ibn-Djehal, trouve le moyen de soulever la population de Valence et d'en chasser les
    Almoravides. Puis il devient le maître de la ville sous le titre, assurément bizarre à cette époque, de président. Mais le Cid continue à faire le siège de Valence qu'Ibn-Djehal ne veut tout de
    même pas lui livrer. Il l'affame impitoyablement. Alors le président, pris entre le Cid, montant une garde féroce autour de la ville, ses habitants qui meurent de faim et se soulèvent, et les
    Almoravides qui guettent le moment favorable pour se jeter sur elle, après avoir culbuté le Cid, le "président" se trouve dans une situation terrible. On aurait pu lui appliquer ces vers d'un
    poète antique : "Si je vais à droite, le fleuve m'engloutira. Si je vais à gauche, le lion me dévorera. Si je vais en arrière, le feu me brûlera."</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">C'est en vain qu'il appelle à la rescousse les plus divers rois chrétiens ou musulmans, y compris notre vieil ami le roi Alphonse
    qui, entre temps, s'était octroyé le titre d'empereur. Quand on prend du galon on n'en saurait trop prendre ! Tous se dérobent sous des prétextes parfois comiques et, pour gagner du temps, font
    des réponses encourageantes mais ambiguës et dilatoires. C'est que tous ont peur du Cid, et ne se soucient pas de venir s'offrir à ses coups.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Alors pour hâter la reddition de Valence - car son unique crainte est de voir surgir à nouveau les Almoravides - il resserre
    férocement le blocus, rend la famine plus suppliciante, rôtit les fuyards sur de hauts bûchers en vue des remparts ou les fait dévorer par ses dogues.&nbsp;</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Puis, pour qu'on lui ouvre les portes de la ville, il promet de tenir les soldats dans une agglomération distante, de respecter la
    liberté, les biens, les croyances, les moeurs, la pratique des cultes.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Sûr qu'aucun roi n'osera secourir la ville, il pousse même l'astuce, pour se faire bien venir des habitants de Valence, jusqu'à leur
    promettre d'envoyer des ambassadeurs à Saragosse et à Murcie, afin d'y demander assistance, mais à la condition que si, dans le délai de quinzaine, ils n'y ont pas réussi, on le laissera
    pénétrer. Magnanimité qu'il savait sans risques.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Le rusé personnage va même jusqu'à permettre que chaque ambassadeur en route vers Murcie emporte trente dinars pour ses frais
    personnels de voyage. Et, secrètement, il donne l'ordre au capitaine du bateau de ne pas lever l'ancre avant de l'avoir appelé pour une fouille méticuleuse des voyageurs. Comme il le prévoyait,
    chacun des envoyés avait profité de cette évasion momentanée pour emporter ses bijoux et ses richesses, avec les trésors de ses parents et amis. Comme ce splendide déménagement était contraire
    aux conventions, le Cid eut un bon prétexte pour s'approprier froidement ces richesses baladeuses. Ce qui, reconnaissons-le, était de bonne guerre.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Après quoi, ayant fait apparaître aux habitants affamés de Valence leur abandon et le néant de leurs espoirs, il obtint, le 15 juin
    1094, la reddition de cette ville tant convoitée. Mais, en dépit de ses promesses, dès qu'il fut maître de la ville, il y installa ses soldats et, après s'être fait livrer par la population
    terrorisée le "président" Ibn-Djehal, qu'il fit aussitôt brûler, il en chassa les Mores, tellement décharnés, hâves et débiles, qu'on aurait dit que "ces malheureux sortaient de la fosse et se
    montraient comme ils paraîtront au jour du jugement dernier, lorsque les hommes sortiront de leurs tombeaux pour se présenter devant la majesté de Dieu".</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;">Il inflige une terrible défaite aux Almoravides venus trop tard pour l'attaquer, lorsqu'il s'y était fortement établi, s'empare, par
    les mêmes moyens de ruse, de force et de cruauté, de plusieurs villes dont il rançonne puis extermine et chasse les habitants.</span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;"><br>
    <strong>C'est à l'apogée de sa puissance que se termine cette deuxième partie de mon exposé. Dans la dernière partie, vous pourrez constater que le Cid prendra figure non seulement de héros
    national, mais de saint homme. Merci pour votre lecture : <a title="Troisième partie et fin de l'article sur le Cid..." href=
    "http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-3eme-partie-112850175.html" target="_blank">Gloire qui dépasse les ambitions du Cid.</a></strong></span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;"><strong><br>
    <br></strong></span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><span style="text-align: left;"><strong>Voici - ci-dessous - le lien pour accéder à la dernière partie de l'article :&nbsp;</strong></span></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <a title="Troisième et dernière partie de l'article sur le Cid..." href="http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-3eme-partie-112850175.html" target="_blank"><span style=
    "color: #000000;"><span style="text-align: left;"><strong>&nbsp;</strong></span></span><strong>http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-3eme-partie-112850175.html</strong></a>
  </p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[LE CID CAMPEADOR (1ère partie)]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-112773897.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-112773897.html</guid>
            <pubDate>Sat, 24 Nov 2012 09:24:00 +0100</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p style="text-align: center;">
    <strong><span style="color: #000000;"><span style="text-decoration: underline;">1ère partie</span> : Le secret de l'Espagne</span></strong>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    &nbsp;
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <strong><span style="color: #000000;"><br>
    <br></span></strong>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Je voudrais vous arracher à la froide tristesse de nos brouillards en vous offrant - en imagination - un voyage dans l'ardente, lumineuse, pittoresque et dramatique
    Espagne.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">J'aimerais vous transporter, non seulement dans l'Espagne d'aujourd'hui qui, tout en gardant sa couleur, se modernise, se transforme insdustriellement, et même, si
    j'ose dire, au moins pour Madrid, à se "gratecieliser" - je ne vous garantis pas que le mot soit dans le dictionnaire ! - mais dans l'Espagne du Moyen Age. Et c'est moi qui, par je ne sais quel
    privilège, ai reçu la mission de conduire cette promenade imaginaire à travers l'Espagne du XIe siècle, c'est-à-dire à l'époque où rois et roitelets chrétiens poursuivaient âprement une lutte
    sept fois séculaire contre les rois et roitelets arabes, envahisseurrs de ce beau pays.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Il y a déjà longtemps - c'est vous avouer, que, malgré les apparences, je n'ai plus dix-huit ans ! - lorsque, jeune homme fougueux, je voulus aller vivre quelques mois en Espagne, un de mes amis,
    plus âgé, qui, plus tôt, y avait passé quelques semaines, m'aida à préparer mon voyage dans la péninsule ibérique, me remit l'indicateur des trains avec lequel il avait fait le sien et me dit
    :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">- Il vous servira, car je suis convaincu que l'horaire des trains n'a pas changé !&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Et, en effet, s'ils n'arrivaient qu'à des heures assez variables, ils partaient invariablement aux heures où, quelques années plus tôt, mon ami s'y était
    installé.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Je ne doute pas que, comme la vie dans tous les pays du monde, le régime des chemins de fer en Espagne ne se soit assoupli, diversifié et compliqué. Et je suppose
    que, comme ailleurs, pour y prendre un train avec sécurité, il n'est pas mauvais de consulter l'horaire du semestre courant.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Du moins, n'avons-nous pas cette inquiétude avec les gens et les choses d'un très lointain autrefois, dont j'ai mission de vous entretenir. Tout en restant fidèle à
    ses traditions de si fière allure, l'Espagne s'est peu à peu transformée. Tout en gardant un oeillet rouge à sa brillante chevelure noire, elle a pris figure moderne. Mais les belles
    architectures arabes, fraîches au dedans avec le chant de l'eau jaillissant au coeur des vasques, et dorées à l'extérieur, où vécurent les hommes et les femmes dont je vais vous parler, sont
    toujours là, dans leur splendeur immodifiée, telles qu'ils les ont connues au temps de leurs amours et de leurs prouesses. Et, en face d'elles, les édifices chrétiens, sombres, sévères,
    refrognés, qui furent construits peu de temps après eux, restent également debout dans leur majesté farouche.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">De nombreux siècles de l'histoire d'Espagne nous apparaissent dans ce contraste saisissant. Ils ne furent, de 711 à 1492, qu'une longue lutte ininterrompue des
    chrétiens, refoulés dans l'âpre massif montagneux du Nord, pour arrêter l'élan du More envahisseur, pour reconquérir sur lui, par lambeaux, le territoire, et pour le rejeter en Afrique. Lorsqu'on
    lit des récits sur les croisades, où tous les peuples sont représentés, on s'étonne parfois de n'y voir aucune mention des croisés espagnols. Mais on se l'explique à merveille quand on sait que
    l'Espagne était occupée à une longue croisade chez elle, que toute sa vie d'alors n'est, sur son territoire, qu'une incessante croisade contre l'infidèle, maître d'une grande partie de son sol.
    La sombre architecture chrétienne se ressent de cette inquiétude et de cette âpre lutte. Elle a de la noblesse, mais elle n'est pas souriante.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Au contraire, aimable, accueillante, ornée, conçue pour les agréments et les plaisirs de la vie, l'architecture des Arabes révèle un peuple déjà raffiné, très
    sensible aux enchantements de la nature, aux voluptés de l'art, aux joies humaines et dont, à cette époque, la civilisation, aujourd'hui si en retard par rapport à la nôtre, était en avance sur
    celle des autres peuples.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Quel était alors l'état de l'Espagne ? Et quelles furent les étapes séculaires de cette lente libération ?</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Relégués dans la région montagneuse du Nord, les premiers possesseurs de l'Espagne, c'est-à-dire les Wisigoths devenus chrétiens, obéissent à des rois qui, tout
    d'abord, ne sont pas très puissants. Toujours en guerre contre les Mores, ils sont obligés de compter beaucoup avec les seigneurs belliqueux, les féodaux orgueilleux et rapaces, qui leur prêtent
    l'appui de leur courage, de leur prestige et de leurs troupes personnelles. Aussi ces premiers rois parlent-ils avec beaucoup de diplomatie et de précaution à ces personnages dont la morgue égale
    les appétits, et fort susceptibles quant aux égards qui leur sont dus en échange de leurs services.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Ces très anciens monarques portent d'abord le nom de rois des Asturies. Puis apparaissent les rois de Léon et ceux de Vieille-Castille, dont, au début, la capitale
    est Burgos.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Non contents de guerroyer contre les Mores pour les expulser d'Espagne, ou pour maîtriser leurs incursions, après la mort de Ferdinand Ier qui, un instant, réunit
    sur sa tête toutes ces couronnes, ses fils, entre lesquels il a partagé son héritage, entrent en bataille les uns contre les autres.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Ainsi ils s'affaiblissent mutuellement. Leur pouvoir est précaire. Ils ménagent d'autant plus leur entourage de puissants guerriers qu'ils en ont plus besoin contre
    les Arabes enhardis. Ceux-ci, parfois, lorsqu'ils sont déçus et mécontents, n'hésitent point à passer selon leurs intérêts, leurs rancunes et leurs ambitions, au service des roitelets mores et
    recrutent des Mores dans leurs bandes redoutables. L'idée de Patrie est encore assez vague en ces âmes forcenées. Et, suivant les besoins de leur cause, les rois chrétiens eux-mêmes ne reculent
    pas devant certaines compromissions de ce genre.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Néanmoins, leurs luttes fratricides et ces recours immoraux ne les écartent pas de la lutte traditionnelle contre l'infidèle envahisseur.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">A mesure qu'ils le repoussent, il transportent plus au sud leur capitale. Vers la fin du XIIe siècle, Burgos est dépossédé pour Valladolid.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">La progression continue au XIIe siècle. A ce moment, il semble que les Arabes désemparés vont être complètement chassés de la Péninsule. Mais, d'Afrique, un nouveau
    flot de Musulmans énergiques et fougueux arrivent au secours de leurs frères de race et de religion, amollis par les douceurs du climat et les délices de la conquête. Ce sont les Almoravides,
    contre lesquels nous verrons le Cid défendre Valence, et les Almohades. Dans la force irrésistible de leur premier élan, ils remportent à Najarette une complète victoire sur le roi de Castille,
    et la reconquête espagnole est paralysée pour longtemps.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Ce n'est qu'au XIIe siècle que, de nouveau, les rois chrétiens peuvent reprendre l'offensive et poursuivre le refoulement des Mores qui, encore vigoureusement combatifs, défendent pied à pied le
    terrain conquis. Ils s'y cramponnent pendant deux siècles, même après leur grande défaite de Los Novas de Tolosa (1212), même après la perte de Cordoue et de Déville, même après avoir été chassés
    de Valence et de Murcia. Assaillis, vaincus, ils ne se maintiennent dans l'extrême-sud, dans la forteresse montagneuse de la Sierra-Nevada, qu'à la faveur des obstacles naturels de ce pays âpre
    et difficile.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">L'éviction complète et définitive des Mores fut retardée par la fâcheuse prolongation des luttes intestines en Espagne, en particulier par les rivalités entre la
    Castille et l'Aragon. Et des rois d'Aragon se tournent vers la Méditerranée, s'emparent de Naples et de la Sicile.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Ce n'est qu'àprès l'union personnelle, familiale, de l'Aragon et de la Castille, par le mariage de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Castille, que la conquête peut
    être reprise. Encore est-elle retardée par les idées et les ambitions de Ferdinand qui, au lieu de tendre tous ses efforts vers la libération totale de la terre d'Espagne, souhaite encore
    s'agrandir en Italie, et par l'extrême pénurie du Trésor.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Pourtant, la prise de Grenade par les forces de l'Espagne chrétienne, en 1492, amène l'expulsion complète et définitive des Mores. Ils étaient inconsolables d'avoir,
    par leur voluptueuse indolence de raffinés, à jamais perdu ce royaume magnifique où, au milieu des fleurs et des eaux jaillissantes, il faisait si bon vivre, se prélasser en écoutant des vers et
    le frais murmure des fontaines. Tout le monde a entendu parler des larmes que, dans sa fuite, versa le roi vaincu Boabdil, au tournant du chemin où, pour la dernière fois, il contempla Grenade
    qui venait de lui être arrachée. De même, tout le monde se rappelle la terrible et digne admonestation de sa mère qui, dans son chagrin humilié, flagelle de ce reproche son fils :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <em><span style="color: #000000;">- Il te sied bien de pleurer comme une femme un royaume que tu n'as pas su défendre comme un homme.</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Parole sévère, mais probablement juste. Peut-être ce mot historique ou prétendu tel, qu'on a toutes raisons d'appeler "un mot de la fin", est-il, comme la plupart des saisissants propos de ce
    genre, un mot fabriqué après coup, sinon par les vainqueurs eux-mêmes, mais par un historien de leurs prouesses, ayant le goût du trait. Il n'en a pas moins de valeur et de signification.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Voilà le décor, l'atmosphère, l'histoire synthétique et dessinée à larges traits, de l'époque où l'Espagne chrétienne lutte contre l'envahisseur.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Maintenant, étudions les hommes qui y eurent un rôle, et dont le nom reste pour toujours attaché à cette histoire, bien vite devenue, par le travail de l'imagination
    populaire, une légende magnifique.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Regardons surtout le fils de don Diègue, Rodrigue Diaz, qui, tout jeune, conquit, à la pointe de son épée toujours victorieuse, ses deux glorieux surnoms : "Le Cid",
    c'est-à-dire "seigneur", et "Campeador", c'est-à-dire "champion valeureux et invincible", qui lui font, depuis si longtemps, un nom si rayonnant dans l'Histoire et la Littérature.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Sous les prestiges séculaires, mais fallacieux, cherchons la vérité.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Mesdames, messieurs, je m'excuse d'avoir à modifier une image noble et touchante que, sans doute, comme moi-même pendant longtemps, vous aviez dans l'esprit. C'est
    une tâche ingrate que celle de désenchanteur. Mon devoir est de montrer la vérité telle qu'une étude honnête me la fit un jour apparaître. En rectifiant la légende selon les faits historiques, je
    vais vous enlever quelques illusions et je m'en excuse.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Lorsqu'on vous parle du Cid, certains d'entre vous aperçoivent un héros généreux et chevaleresque, magnifique de jeunesse enivrée, tout frémissant de
    passion.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Vous voyez le Cid comme un chevalier sans peur et sans reproche, prêt, pour sauver l'honneur familial, au cruel sacrifice de son amour, un tendre amant s'offrant à
    mourir pour lui, un serviteur magnanime de son roi, un fougueux et désintéressé pourfendeur de l'infidèle, délicatement raffiné dans sa tendresse comme sur le point d'honneur, galant avec les
    dames, dévot à Dieu et à son roi.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Eh bien ! détrompez-vous. Le Cid est une sorte de sanglier toujours fonçant et fouissant, toujours en quête de nourriture et de butin, sans scrupules ni vergogne. C'est un féodal orgueilleux et
    cupide. C'est un condottière, un aventurier, un soudard. Nous le voyons fourbe et rusé autant que brutal.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Il ne tient pas ses promesses et trahit ses serments. Il trompe des gens qui ont confiance en lui. Ou encore, par la menace et, au besoin par la force, il oblige de
    pauvres diables terrorisés à faire ce qu'il veut, comme s'ils avaient foi en sa parole. Maître en hypocrisies savantes, il abuse, par ses airs patelins et ses faussetés généreuses, des
    adversaires encore redoutables qu'il veut désarmer. Puis, dès qu'il tient à sa merci les naïfs, avec une duplicité sereine il renie peu à peu tous ses engagements. Il se montre arrogant, impulsif
    dans ses colères et féroce.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Chrétien, il pille et brûle des églises, il pactise avec les rois mores contre les princes de sa race et de sa religion, incorpore des soldats arabes dans sa bande à
    tout faire et, dans Saint-Pierre même, il menace le Pape de représailles si le Saint-Père, l'ayant excommunié, ne lui accorde aussitôt l'absolution. Aux aguets dans quelque château fort d'où l'on
    domine l'horizon, il se précipite, pour "gagner son pain", comme il dit, et pour faire vivre ses troupes, sur les voisins dont la faiblesse l'attire. Ne faisant entre eux aucune différence, il
    point, taille en pièces et rançonne ses compatriotes comme les infidèles.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Il traite sans égards son roi qui a peur de lui et le ménage. Pour mieux réduire une ville assiégée, il fait manger par des dogues furieux, ou rôtir sur des bûchers,
    en vue de leurs concitoyens épouvantés, les habitants affamés qui se sont enfuis. Et il leur inflige les mêmes supplices si, repoussés par ses soldats vers les portes de la ville où sévit la
    faim, ils reculent devant la détresse qui les y attend.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Il est, d'ailleurs, follement brave, cet imposteur, ce fourbe malicieux, ce tortionnaire qui n'hésite devant aucun stratagème et devant aucune cruauté. Il a grande
    allure, fière mine, un air de victoire et d'autorité qui partout fait grande impression. Il n'admet pas qu'on semble mettre en doute sa parole si peu sûre : on le craint, le respecte et
    l'admire.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">C'est à dessein que je termine sur ce mot cette rapide esquisse. Car c'est bien le sentiment qui se dégage des plus anciens poèmes, des romances et des chroniques du
    Cid. Ses fourberies, sa ruse, sa brutalité n'étonnent et ne choquent personne. Son arrogance et sa désinvolture à l'égard de la foi jurée, ses capricieux "tours de valse" avec des roitelets mores
    après de fructueuses randonnées sous la bannière des rois chrétiens, n'indignent pas le narrateur. On voit que ce sont procédés en accord avec les idées et les moeurs de l'époque. Au contraire,
    les roueries de cette sorte semblent fort appréciées, tout au moins dans les premiers textes qui datent d'un demi-siècle après la mort du Cid. Ils racontent ses exploits en des termes d'une
    vigueur expressive qui, tout à fait dans le ton des sauvageries truculentes du Cid, contribuent à nous révéler la rudesse du pays et de cet âge.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Pourtant, cinquante années s'étaient à peine écoulées que, par une transformation d'une rapidité fantastique et tout à fait exceptionnelle, déjà, sur certains points, l'Histoire était devenue
    légende. Mais, si l'imagination prêtait au Cid quelques hauts faits d'un rare mérite et, d'ailleurs, peu en rapport avec le caractère du personnage, elle n'a pas supprimé ce qu'il y a de farouche
    et de forcené dans les aventures réelles. Elle ne pouvait même pas en avoir souci, puisque c'étaient habitudes et langage de l'époque.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Plus tard, seulement, à mesure que les moeurs s'adoucissent, que l'Espagne se civilise et que l'influence de la Chevalerie s'y fait sentir, la Légende ennoblit les
    aventures du Cid, les pare de la générosité, de la droiture, de l'élégance, de la délicatesse de sentiment qui, en Espagne comme partout, se mettent à fleurir.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Néanmoins, encore au XVIIe siècle, la tragédie de <em>La Jeunesse du Cid</em>, par <a title="Guillem de Castro : La Jeunesse du Cid" href=
    "http://fr.wikipedia.org/wiki/Guill%C3%A9n_de_Castro" target="_blank">Guillem de Castro</a>, qui, directement inspirée du Romancero, fournit à notre <a title="Pierre Corneille" href=
    "http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Corneille" target="_blank">Corneille</a> l'armature de son Cid, conserve dans quelques-unes de ses scènes un peu de la brutalité de moyens et d'expression des
    plus antiques poèmes ou chroniques. Cette progressive évolution du type du Cid à travers les civilisations qui se raffinent, et à travers les âges est très sensible. Il est intéressant de la
    suivre.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Pour commencer, je tiens à conter, d'après les plus anciennes romances, la vie et les aventures du Cid, à justifier par des textes probants et savoureux, le portrait
    sans flatterie que j'ai tracé de ce héros, et à vous faire lire la langue que, probablement, il parlait ou que, tout au moins, on lui prête.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Voyez-le, par exemple, lorsque don Diègue, son noble père offensé, et se découvrant trop faible pour tirer lui-même vengeance de son insulteur, éprouve à sa manière
    - qui est rude - le courage de ses trois fils pour reconnaître celui qui est le plus capable de le venger.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"Malgré l'affaiblissement de l'âge, son sang refroidi, ses veines, ses nerfs et ses artères glacés", ainsi que le conte la romance, il leur serre la main si
    brutalement que les deux premiers crient, geignent et se lamentent. Mais lorsque, commençant à désespérer de sa progéniture, il inflige avec d'autant plus d'énergie la même épreuve à Rodrigue,
    celui-ci, les yeux enflammés, tel qu'un tigre furieux d'Hircanie, plein de rage, s'emporte et menace :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">"- Lâchez-moi mon père, dans cette mauvaise heure. Car si vous n'étiez pas mon père, il n'y aurait pas entre nous une satisfaction en paroles. <em>Loin de là, avec
    cette même main, je vous déchirerais les entrailles, en faisant pénétrer le doigt en guise de poignard ou de dague.</em>"</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Fureur qui rassure aussitôt don Diègue. Serrant sur son coeur ulcéré ce fils aux propos sauvages, il le félicite et bénit.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">- Fils de mon âme, s'écrie-t-il, ta colère me calme et ton indignation me plaît.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Racontant les prouesses du Cid, un autre narrateur va plus loin. Sous la brisante étreinte paternelle, il nous montre le Cid si courroucé que, comme un animal poussé
    par l'instinct de défense, il mord jusqu'au sang la main de don Diègue.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    A l'égard de son roi, il a les mêmes rudesses que pour son père. Un jour, don Diègue exige que Rodrigue l'accompagne pour rendre hommage au souverain. Après s'y être longtemps refusé, il finit -
    avec quelle mauvaise grâce - par se résigner à cette démarche. Mais il s'irrite de voir son père descendre de cheval pour baiser la main du roi. Ce qui lui paraît humiliant pour sa maison. Sommé
    par don Diègue d'en faire autant, c'est avec une colère grinçante qu'il se soumet, ou qu'il croit se soumettre.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">- Si quelque autre m'eût dit cela, rugit-il, il me l'aurait déjà payé.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Et il le fait avec tant de mauvaise grâce et brusquerie que son épée se détache et, heurtant le sol, fait un tel tintamarre que le roi, effrayé, le congédie avec
    épouvante :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">- Ote-toi de là, Rodrigue, ôte-toi de là, diable dont la figure est d'un homme et la conduite d'un lion sauvage.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Avec les dames, même quand il les aime et quand il a tué leur père, - ce qui d'ailleurs, à ma connaissance, n'est arrivé qu'une fois, - il ne se montre pas plus
    doux, délicat et réservé que nous ne l'avons vu patiemment soumis à son père ou déférent pour son roi. Voici l'une des innombrables plaintes de chimène au roi que, dans son infortune, elle tient
    essentiellement à instituer son protecteur naturel, rôle que déclirerait volontiers ce faible monarque ayant besoin de se ménager la victorieuse et tutélaire épée de Rodrigue. Voilà déjà deux
    fois que cette orpheline énamourée et gémissante est allée demander au roi la tête de son amant, que sa vengeance poursuivait jusqu'à la mort, ou, à défaut de sa tête, - que le prince ne se
    soucie pas de faire tomber, - sa main, que dans sa fierté en deuil, elle a grand soin, la finaude, de ne point réclamer par amour - ce qui, comme l'on dit, risquerait trop de lui faire une
    mauvaise presse - mais comme une légitime satisfaction à l'honneur familial.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Assurément ce serait une concession à laquelle Chimène se résignerait en désespoir de cause. Mais comme on sent qu'elle accepterait sans amertume cette réparation
    conforme à ses sentiments et à ses voeux d'avant la mort du comte Gormaz, son père !&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Lisez ses lamentations et ses griefs qui donnent à cette scène un accent de dépit amoureux, surtout nous révèlent la choquante indiscrétion de Rodrigue à son égard
    et ses procédés de reître sans délicatesse ni vergogne. S'adressant au roi Alphonse, Chimène gémit :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">- O roi, je vis dans le chagrin, dans le chagrin vit ma mère. Chaque jour qui luit, je vois celui qui tua mon père, chevalier à cheval, et tenant en sa main un
    épervier, ou parfois un faucon qu'il emporte pour chasser ; et, pour me faire plus de peine, il le lance dans mon colombier. Avec le sang de mes colombes il a ensanglanté mes jupes. Je le lui ai
    envoyé dire : il m'a envoyé menacer qu'il me couperait les pans de ma robe aux endroits indésirables, qu'il me forcerait mes demoiselles mariées et à marier. Il m'a tué un petit page sous les
    pans de mes jupes. Un roi qui ne fait point justice ne devrait point régner, ni chevaucher à cheval, ni chausser des éperons d'or, ni manger pain sur nappe, ni se divertir avec la reine, ni
    entendre la messe en un lieu consacré, parce qu'il ne le mérite pas !&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Nous avons déjà vu avec quelle arrogance le Cid se comportait envers le roi Sancho, que pourtant il servit contre son frère Alphonse, et auquel il conseilla une astucieuse traîtrise pour
    triompher de ce prince victorieux en une première bataille. Aura-t-il plus d'égards et de déférence pour le pauvre roi ? Il consent à lui prêter le secours de son bras, mais à la condition que le
    souverain victorieux fasse, "sur une serrure de fer et une arbalète de bois", le serment solennel de n'être pour rien dans le meurtre du roi Sancho. Voici la sauvagerie insolente et menaçante que
    les romances du XIe siècle mettent dans la bouche du terrible Cid :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">- Que des roturiers vous tuent, roi Alphonse, et non pas des gentilshommes ; qu'ils soient des asturies, d'Oviedo et non pas Castillans ; qu'ils vous tuent avec des
    aiguillons, et non avec des lances ou des dards ; avec des couteaux à manche de corne et non avec des poignards dorés ; qu'ils portent pour chausses des abarcos et non des souliers à lacet ;
    qu'ils portent des capes pour la pluie, non des manteaux en drap de Courtrai ou frisé ; de grosses chemises de toile d'étoupe, non de la toile de Hollande et ouvrées ; qu'ils aillent chevauchant
    sur des ânesses, non sur des mules ou des chevaux ; qu'ils aient des freins de cordeaux, et non de cuir passés au feu ; qu'ils vous tuent dans les champs labourés, et non dans les villes ou les
    villages ; qu'ils vous arrachent le coeur par le côté gauche, si vous ne dites point la vérité touchant ce sur quoi vous êtes interrogé : à savoir si vous avez participé ou consenti à la mort de
    votre frère !&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Très mal à l'aise, fort hésitant, le roi Alphonse - qui sans doute, n'avait pas sur ce point, comme sur bien d'autres, la conscience tranquille - finit par jurer,
    d'une voix sensiblement altérée. Mais, dès le lendemain, pour se débarrasser d'un censeur aussi gênant et brutal, il se hâte de le proscrire.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Rude pour son père, hautain et menaçant pour ses rois successifs, sans délicatesse à l'égard des femmes et même de celle qu'il aime, il a, vous le pensez bien, des
    procédés bien plus incorrects et malhonnêtes encore envers les mécréants qu'il rançonne.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Ici se place la fameuse et pittoresque histoire du coffre de Burgos que l'on montre encore dans la belle cathédrale de cette ville, et des deux juifs - car la gloire du Cid qui les estampa
    magistralement leur confère l'immortalité. L'Histoire nous a transmis leur nom. Et, ma foi, pour mille florins seulement, on peut croire que c'est de l'argent bien placé !&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Ayant besoin d'argent pour guerroyer, le Cid avise deux juifs qui passent pour avoir les moyens de lui en fournir. Certaines romances nous disent qu'il les invite à
    sa table et qu'il leur fait faire bombance et qu'il les cajole pour obtenir ce prêt nécessaire à son entrée en campagne. D'autres laissent entendre qu'il procéda par ruse. Toutes sont d'accord
    pour reconnaître que, soit au bout des cajoleries, soit au terme de son astuce, le Cid leur proposa - on devine avec quel accent ! - de lui avancer mille florins en échange d'un coffre, lourd
    d'argenterie, disait-il, qu'ils s'engageaient à n'ouvrir qu'un an après, s'ils n'étaient pas remboursés d'ici peu, afin de se payer eux-mêmes sur ce trésor confié à leur garde.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Les prêteurs d'argent, qu'ils soient chrétiens, protestants, israélites ou musulmans, ne sont pas des naïfs. En tous temps et en tous pays, ils ont invariablement
    passé pour vendre plus de crocodiles empaillés qu'ils ne s'en laisent octroyer.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Conviés par le Cid à faire bonne chère, ou visités par lui à leur domicile, pas une seule minute ils ne purent avoir un doute sur le véritable contenu de la malle du
    Cid qui ne renfermait que du sable. Et s'ils se résignèrent à troquer contre elle mille bons florins sonnants et trébuchants, c'est bien sûr parce que pour les convaincre, leur impérieux
    emprunteur, qui ne badinait pas, eut recours à des arguments d'une force piquante ou frappante, en tout cas irrésistible.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Les romances du XIe siècle, dont les auteurs ne désapprouvaient certainement pas les ruses, dols ou violences, nous laissent fort perplexes sur le remboursement final des sommes ainsi empruntées.
    Il semble bien que, pour les contemporains ou quasi-contemporains, ce n'étaient que bons tours, bien joués, amusants et sans importance. Ce fut seulement deux ou trois siècles plus tard, dans une
    Espagne devenue chevaleresque et plus sensible à la loi morale que, pour la mémoire du Cid de plus en plus héros national, on s'inquiéta de ces fantaisies sans scrupules. De même qu'on nous le
    montra visité par des saints qui lui promettent de réussir dans tout ce qu'il entreprendra et d'être encore victorieux après sa mort, de même qu'on le représente charitable jusqu'à l'imprudence
    pour un lépreux qu'il reçoit à sa table et dans son lit, de même qu'on nous le fait voir construisant des églises après en avoir tant pillé et brûlé, on donne, si j'ose dire, le "coup de fion" à
    sa gloire, en nous affirmant de la manière la plus rassurante que, sentant venir sa dernière heure, il ne mourut pas sans avoir désintéressé ces deux prêteurs candides qui, ainsi, auraient
    conquis sans débours l'immortalité. Leur placement - certes involontaire - serait donc encore meilleur qu'on ne l'espérait pour eux.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Véridique ou non, cette histoire n'est qu'acte repentant d'un diable contraint de se faire ermite à la fin d'une vie illustrée par d'autres jeux.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Tandis qu'il était dans le plein de sa force, de ses appétits et de sa volonté, tandis qu'il se ruait sur tout le monde et faisait feu des quatre pieds, bousculait
    son père, molestait les manieurs de pécune, tourmentait sa fiancée dont il avait tué le père presque sous ses yeux, offensait et morigénait ses rois, au moins avait-il plus de déférence pour le
    pape ?&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Pas du tout. Lisez comment il se tient et agit à Saint-Pierre, en la présence même du Souverrain Pontife ! Venu à Rome pour lui rendre hommage ou réclamer justice, -
    je ne sais plus bien, mais je suis tenté de croire que c'est plutôt pour en obtenir quelque chose, - il entre dans la Basilique pour assister à une cérémonie solennelle. Tout d'un coup il
    s'aperçoit que le siège du roi de France est plus élevé que celui du roi d'Espagne et plus rapproché du trône pontifical. Alors, dans son indignation, d'un formidable coup de pied, il repousse et
    brise en quatre morceaux le fauteuil d'ivoire réservé au roi de France, puis, tranquillement, comme un bedeau faisant le ménage sacré, il installe à sa place le siège du roi d'Espagne. Grand
    scandale, vous le pensez bien, dans la basilique. Séance tenante, le Saint Père excommunie cet irrespectueux malotru. Cela irrite et gêne le Cid, acr, bien qu'assez souvent au service des
    infidèles, il a de la religion. Puis, c'est pour lui une grave offense personnelle. En général, il ne se résigne guère qu'à celles qu'il se permet. Et ce n'est point pour un tel affront qu'il a
    fait le voyage de Rome. Alors il réclame, grogne, menace. On intervient. On négocie. On représente au pape que, si le Cid n'est pas une irréprochable colonne de l'église, son bras n'en porte pas
    moins - par intermittences, - des coups terribles aux infidèles. Le Saint Père se laisse convaincre. Il est prêt à la mansuétude. Que le coupable s'agenouille devant lui pour demander son pardon.
    Le Cid y consent. Mais, à genoux aux pieds du Souverain Pontife, notre impatient pourfendeur ne tarde pas à trouver qu'on le fait trop attendre. Furieux, la bouche crispée de colère et de
    menaces, il lève vers le successeur de saint Pierre un visage irrité et, sur un ton qui n'admet pas de tergiversations ni de répliques, exige l'absolution immédiate :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">- Donnez-moi l'absolution, pape ! Sinon, vous le paierez cher !&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Choqué de telles violences dont il n'avait pas l'habitude, le Saint Père se hâte de se débarrasser par un geste de miséricorde de ce gaillard assurément peu
    débonnaire.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Voilà, d'après le romancero, ce que fut le Cid. Comment nous représente-t-il sa noble et touchante fiancée ?&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Selon certaines interprétations, qui ne sont pas bienveillantes, c'était, sinon une vieille femme, du moins une femme déjà mûre, mais portée vers l'amour et fort
    riche. Et le Cid, après avoir tué son orgueilleux père, - cela est immuable dans toutes les versions, - l'aurait épousée pour arrondir son bien, pour se faire, comme l'on dit, "un établissement"
    solide, et guerroyer plus à l'aise avec des bandes accrues, afin de mieux satisfaire ses ambitions et ses appétits. O prosaïsme avec lequel on défigure les plus poétiques légendes ! Et l'on
    ajoute que c'est beaucoup plus tard, d'une seconde femme bien plus jeune, que le Cid eut ses deux filles, dona Sol et dona Elvire, dévêtues et fouettées en plein bois par leurs premiers maris qui
    furent des couards vindicatifs, et ensuite épousées par des rois.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Mais nous préférons la commune légende, d'abord parce qu'elle a plus de charme et de poésie, puis parce qu'elle semble plus conforme à la vérité, et enfin - argument
    décisif n'est-ce pas ? - parce qu'elle est plus agréable et commode pour moi...</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Chimène est une amoureuse. Elle aime son fiancé. Elle le chérit même en le poursuivant de sa vengeance. Et elle est résolue, si elle obtient sa mort, à mourir après
    lui. C'est Guillem de Castro qui, le premier, nous le dit dans sa fameuse pièce, <em>La Jeunesse du Cid</em>, et non Corneille, qui a puisé là non seulement son inspiration mais plusieurs
    éléments d'intérêt dramatique. Du moins n'a-t-il pas négligé cette volonté de sacrifice amoureux chez la jeune fille, aussitôt qu'elle aura fait châtier le meurtrier de son père. N'a-t-il pas
    admirablement résumé cet état d'esprit dans ce vers expressif :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <strong><span style="color: #000000;">Le poursuivre, le perdre et mourir après lui</span></strong>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Elle est si éprise qu'aussitôt après la mort de son père, elle n'a pas l'énergie de chasser hors de sa maison familiale le fiancé qui vient de tuer en duel l'auteur
    de ses jours. Elle pleure, gémit et récrimine. Elle annonce, il est vrai, qu'elle n'aura de repos qu'àprès l'avoir vengé. Mais elle n'a aucun cri d'horreur en voyant chez elle le meurtrier de son
    père, encore tout frémissant de l'acte qu'il vient d'accomplir. Elle tolère qu'il soit là ; elle lui parle ; à travers les siècles, on le lui a beaucoup reproché, ainsi qu'aux dramaturges qui,
    dans leurs pièces, ont fait une place à cet entretien choquant.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Mais, plus tard, la frénésie amoureuse qui accompagne sa frénésie de vengeance filiale, pousse Chimène à la plus inattendue et déconcertante des revendications.
    Trois fois de suite, suppliante et amère, faisant de très haut la leçon au roi, elle est venue lui réclamer sous toutes les formes le châtiment de Rodrigue. Fort importuné de ces jérémiades et,
    de ces exigences, le roi - qui a besoin de l'épée du Cid et redoute les représailles de ses partisans - se dérobe, cherche à gagner du temps, s'ingénie à mettre d'accord ses intérêts avec son
    rôle de justicier souverain.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Après avoir patiemment écouté les gémissements de Chimène et ses rappels à l'honneur, il dit que, s'il faisait emprisonner ou mourir le Cid, <em>les cortes</em> se
    révolteraient. Il ne me semble pas que cet argument avait une grande valeur. Car, à cette époque, <em>les cortes</em> ne devaient pas peser lourd.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">En tout cas, il suffit pour émouvoir Chimène qui ne demandait sans doute qu'un prétexte pour se laisser attendrir et céder. Aussi, le roi, fort embarrassé entre sa
    conscience et le souci de sa quiétude royale, eut-il la surprise et le soulagement d'entendre Chimène, vaincue, murmurer :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">- Tiens, toi, <em>les cortes</em>, ô roi, que personne ne les soulève ; et celui qui tua mon père, donne-le moi pour égal : car celui qui m'a fait tant de mal me
    fera, je sais, quelque bien.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Alors, à son tour, le roi le prit d'assez haut et se permit quelques ironies, très justifiées pour Chimène, mais incontestablement exagérées lorsqu'il en fait usage
    à l'égard du beau sexe tout entier. Voyez-le s'esclaffer :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">- Je l'ai toujours entendu dire - et je vois à présent que cela est la vérité - que le sexe féminin était bien extraordinaire. Jusqu'ici elle avait demandé justice,
    et maintenant elle veut se marier avec lui !&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">En effet, ils s'épousèrent. Ce fut un beau mariage. A la sacristie il y eut un interminable défilé. Le Tout-Burgos de l'époque. Et comme déjà il n'y avait plus de
    distances, on vint, en des voitures confortables et rapides, de tous les coins de la Castille.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Néanmoins, on s'étonna un peu de la prestesse avec laquelle Chimène jeta ses voiles de deuil par-dessus les moulins. Et, se faisant l'interprète d'un blâme qui ne
    fut peut-être formulé que quatre cents ans après - ce qui ne troubla guère le bonheur des époux, - <a title="Loys de Mayenne Turquet : auteur de l'Histoire Générale d'Espagne" href=
    "http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_Mayerne" target="_blank">Loys de Mayenne Turquet</a>, auteur de l'Histoire Générale d'Espagne, publiée à Lyon en 1587, se montre-t-il fort dur pour
    l'amoureuse Chimène qu'avec une sévérité dédaigneuse il appelle une "fille tôt consolée de la mort de son père".</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    Plus indulgente, notre époque prend moins au tragique pareilles sautes d'humeur et la persistance de l'amour dans un coeur assoiffé de vengeance. Mesdames, Messieurs, voilà que se termine ici, la
    première partie de mon exposé sur le Cid. Si vous voulez poursuivre le voyage et la découverte de ce personnage, il faudra passer brusquement du XIe siècle et du XVIe siècle espagnols au XXe
    siècle français. Si vous avez la tentation de me lire et bien voici le lien pour accéder à la deuxième partie de mon article. Je vais commencer celui-ci par le sonnet le plus fantaisiste et le
    plus amusant que ce thème ait inspiré ? Merci de votre lecture...</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <br></span> <a title="Le Cid (2ème partie)" href="http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-2eme-partie-112802779.html" target=
    "_blank">http://yvesvianney.over-blog.com/article-le-cid-campeador-2eme-partie-112802779.html</a>&nbsp;
  </p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[LES BÊTES, NOS AMIS A TRAVERS LES SIÈCLES]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-les-betes-nos-amis-a-travers-les-siecles-110867741.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-les-betes-nos-amis-a-travers-les-siecles-110867741.html</guid>
            <pubDate>Thu, 04 Oct 2012 14:34:00 +0200</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p><em><span style="color: #000000;">L&#39;amour pour les b&ecirc;tes ne date pas de notre temps. On le retrouve tout au long de l&#39;histoire. La l&eacute;gende s&#39;en est souvent empar&eacute;e.</span></em></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;">Les b&ecirc;tes ont jou&eacute; de tout temps un r&ocirc;le consid&eacute;rable dans l&#39;histoire.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Rome, fond&eacute;e gr&acirc;ce &agrave; une louve, sur l&#39;emplacement qu&#39;indiqua une truie, d&eacute;limit&eacute;e par un taureau et une g&eacute;nisse, fut sauv&eacute;e, chacun le sait, par un troupeau d&#39;oies, ce qui prouve, soit dit en passant, qu&#39;il n&#39;est pas toujours n&eacute;cessaire d&#39;&ecirc;tre un aigle pour accomplir une action d&#39;&eacute;clat.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ce fut une biche qui, en bondissant hardiment dans la Vienne, d&eacute;couvrit &agrave; Clovis un passage gu&eacute;able gr&acirc;ce auquel il put rejoindre et d&eacute;faire l&#39;arm&eacute;e des Visigoths, et par cette victoire fut cr&eacute;&eacute;e, ou tout au moins pr&eacute;par&eacute;e, l&#39;unit&eacute; de la France.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ce fut un oiseau qui conduisit l&#39;empereur Charles jusqu&#39;aux portes de Constantinople, et un lion qui valut &agrave; son p&egrave;re P&eacute;pin le Bref, le renom de bravoure gr&acirc;ce auquel il put ambitionner le tr&ocirc;ne.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pour commencer par le commencement, il faudrait remonter au d&eacute;luge. La com&eacute;die humaine s&#39;ouvre, &agrave; en croire la Gen&egrave;se, par une sc&egrave;ne o&ugrave; une b&ecirc;te joue le r&ocirc;le principal ; toutefois comme il serait permis de discuter sur la v&eacute;ritable nature du serpent tentateur du paradis terrestre, je n&#39;en parlerai pas plus que de la colombe de l&#39;arche.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pour la m&ecirc;me raison, me faut-il passer sous silence le cheval de Troie, parce qu&#39;il &eacute;tait de bois, et le veau qu&#39;adoraient les Isra&eacute;lites au d&eacute;sert, parce qu&#39;il &eacute;tait d&#39;or.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">D&#39;ailleurs l&#39;histoire grecque et romaine nous d&eacute;dommagera amplement, car elle mentionne presque autant de b&ecirc;tes que de h&eacute;ros. Le chien d&#39;Alcibiade, le lion d&#39;Androcl&egrave;s, l&#39;aspic de Cl&eacute;op&acirc;tre, la g&eacute;nisse de Cadmus, la colombe que suivit En&eacute;e allant aux enfers, sont suffisamment connus. Le renard &agrave; la queue duquel le g&eacute;n&eacute;ral mess&eacute;nien Aristom&eacute;n&egrave;s s&#39;accrocha pour sortir du gouffre o&ugrave; les Lac&eacute;d&eacute;moniens l&#39;avaient pr&eacute;cipit&eacute; a aussi une certaine r&eacute;putation.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Un dauphin sauva la vie au po&egrave;te Arion que ses compagnons de voyage avaient jet&eacute; par-dessus bord, non &agrave; cause de ses m&eacute;faits, comme Jonas, mais parce que, dans une tourn&eacute;e qu&#39;il avait faite en Sicile pour y r&eacute;citer ses vers, il avait amass&eacute; une forte somme.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le dauphin, amateur de po&eacute;sie comme les Siciliens, n&#39;eut garde de l&#39;avaler et le porta sur son dos r&eacute;citant des vers, jusqu&#39;au rivage.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Tout au contraire, une tortue tua le vieil Eschyle. Un oracle lui avait pr&eacute;dit qu&#39;il mourrait de la chute d&#39;une maison ; aussi ne vivait-il qu&#39;en plein air, loin de tout lieu habit&eacute; ; comme il dormait un jour &agrave; la belle &eacute;toile, un aigle passa tenant en ses serres une tortue ; elle lui &eacute;chappa et sa lourde carapace vint fendre le cr&acirc;ne du po&egrave;te.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">N&#39;&eacute;tait-ce pas une maison qui lui &eacute;tait ainsi tomb&eacute;e sur la t&ecirc;te !&nbsp;</span></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;">J&#39;en arrive &agrave; l&#39;animal le plus c&eacute;l&egrave;bre de toute l&#39;antiquit&eacute;, au cheval que dompta le jeune Alexandre. Point n&#39;est besoin, n&#39;est-ce pas, de rappeler qu&#39;il se courbait quand il sentait venir son ma&icirc;tre, qu&#39;il l&#39;emportait loin du champ de bataille quand le danger devenait trop grand et l&#39;y ramenait si sa pr&eacute;sence &eacute;tait n&eacute;cessaire ; enfin qu&#39;il avait peur de son ombre.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ce qu&#39;on sait moins, c&#39;est que Buc&eacute;phale eut une nombreuse descendance.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Durant plus de mille ans on entretint avec soin, au fond de l&#39;Asie, une race de chevaux dont on lui attribuait l&#39;origine et qui tous portaient au front la tache blanche dont leur anc&ecirc;tre &eacute;tait marqu&eacute;. Jamais pur sang anglais ne furent tant recherch&eacute;s !&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Peu de temps avant que Marco Polo, de qui nous tenons le fait, travers&acirc;t le pays, le roi de Badakan pria son oncle, en possession de qui se trouvait alors toute la lign&eacute;e, de lui en c&eacute;der un repr&eacute;sentant.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">L&#39;oncle refusa net. Pour se venger, le neveu le fit assassiner ; c&#39;&eacute;tait alors une politesse courante entre souverains de ces pays.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">En repr&eacute;sailles, sa veuve ordonna qu&#39;on massacr&acirc;t tous les chevaux que son mari si pr&eacute;cieusement &eacute;lev&eacute;s, afin que son neveu e&ucirc;t le chagrin de savoir qu&#39;il ne pourrait jamais en poss&eacute;der un, et c&#39;est ainsi que s&#39;&eacute;teignit, vers 1280, la post&eacute;rit&eacute; de Buc&eacute;phale ; mais son nom subsista plus longtemps puisque son ma&icirc;tre avait fait construire sur l&#39;emplacement o&ugrave; il tomba perc&eacute; de coups dans la bataille qui d&eacute;cida du sort de Porus, une ville &agrave; laquelle il donna son nom.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le cheval de C&eacute;sar dut se contenter d&#39;une statue ; il est vrai qu&#39;elle s&#39;&eacute;levait &agrave; Rome, en face du temple de V&eacute;nus. Le sabot de ce cheval, raconte Su&eacute;tone, avait la forme d&#39;un pied humain ; ajoutons que les aruspices avaient promis l&#39;empire &agrave; celui qui le poss&eacute;derait, ce qui explique assez que C&eacute;sar ait pass&eacute; outre &agrave; cette bizarrerie.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le cheval de Caligula a rendu, lui aussi, son ma&icirc;tre illustre plus peut-&ecirc;tre que ses cruaut&eacute;s. Il avait une &eacute;curie de marbre, une auge d&#39;ivoire, des couvertures de pourpre, des colliers de perles et toute une maison d&#39;esclaves et de serviteurs. On invitait &agrave; d&icirc;ner en son nom et il figurait &agrave; table. Les empereurs Trajan et Hadrien &eacute;lev&egrave;rent &agrave; leurs chevaux de somptueux tombeaux.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Darius, roi des Perses, obtint la couronne gr&acirc;ce &agrave; son cheval. Il faisait partie du groupe des grands seigneurs qui assassin&egrave;rent le faux Smerdis. Le crime commis, les conspirateurs se trouv&egrave;rent embarass&eacute;s de choisir un nouveau roi ; enfin ils convinrent que, le lendemain, ils se rencontreraient &agrave; cheval dans un des faubourgs de la ville et que celui dont la b&ecirc;te hennirait la premi&egrave;re obtiendrait le tr&ocirc;ne.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Gr&acirc;ce &agrave; un subterfuge de son &eacute;cuyer, le cheval de Darius hennit avant les autres et valut &agrave; son ma&icirc;tre une couronne qu&#39;il se trouva digne de porter.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le cheval de Turenne passait, aupr&egrave;s de ses soldats, pour conduire leur g&eacute;n&eacute;ral &agrave; la victoire, si bien que, lorsque le coup de canon de Salzbach eut priv&eacute; la France de ce grand capitaine, ils demand&egrave;rent &agrave; &ecirc;tre command&eacute;s par son cheval.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;L&acirc;chez la Pie, craient-ils, elle nous guidera !&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">M. Thiers, qui se piquait d&#39;&ecirc;tre fort &eacute;cuyer, dut lui aussi la victoire &agrave; sa jument Jata. &quot;Elle avait, dit un journal du temps, la taille d&#39;une levrette, &eacute;tait de couleur caf&eacute; au lait et la famille de M. Thiers la nourrissait avec du sucre.&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Une &eacute;meute de charpentiers ayant &eacute;clat&eacute; au boulevard Saint-Martin, M. Thiers r&eacute;solut de se rendre &agrave; cheval sur le champ du tumulte. A la vue du ministre trottinant sur sa petite b&ecirc;te, la foule &eacute;clata de rire, et ce jour-l&agrave; il ne fut pas besoin pour l&#39;apaiser des trois sommations r&eacute;glementaires. Jata avait sauv&eacute; la situation.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ce fut une ch&egrave;vre qui assura le triomphe du g&eacute;n&eacute;ral romain Sertorius r&eacute;volt&eacute; contre sa patrie.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Un paysan rencontra une biche toute blanche qui venait de mettre bas. Il la prit toute vivante et comme les quartiers de Sertorius &eacute;taient proches et que le g&eacute;n&eacute;ral recevait avec plaisir tous les pr&eacute;sents de gibier, il la lui porta.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Sertorius accepta la biche d&#39;abord sans grande attention, mais &quot;il finit, conte Plutarque, par l&#39;apprivoiser si bien et la rendre si famili&egrave;re qu&#39;elle venait &agrave; sa voix et le suivait partout sans s&#39;effaroucher jamais du tumulte des camps, ni du bruit de soldats.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;Alors, il se mit peu &agrave; peu &agrave; la diviniser, pour ainsi dire, d&eacute;bitant que cette biche &eacute;tait un pr&eacute;sent de Diane ; et comme il connaissait l&#39;empire de la superstition sur les Barbares, il leur fit accroire que cet animal lui d&eacute;couvrait bien des choses cach&eacute;es.&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mahomet se faisait dire des confidences par une colombes blanche, interm&eacute;diaire entre le Saint-Esprit et lui, disait-il, qui voletait autour de sa t&ecirc;te et venait mettre son bec dans son oreille. Elle y trouvait, pr&eacute;tendaient les sceptiques, des grains de mil que le proph&egrave;te y pla&ccedil;ait insidieusement.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">D&#39;autres grands hommes eurent pour favoris des b&ecirc;tes plus farouches.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Hamilcar, le p&egrave;re d&#39;Annibal, &eacute;tait constamment suivi d&#39;un lion, ce qui n&#39;emp&ecirc;cha pas ses concitoyens de le faire p&eacute;rir, au contraire. &quot;Si cet homme, disaient-ils, sait dompter les lions, que ne fera-t-il pas de nous !&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le roi des Indes, Porus, aimait un de ses &eacute;l&eacute;phants d&#39;une affection particuli&egrave;re. Celui-ci sut prouver sa reconnaissance. A la bataille du fleuve Hydaspe, l&#39;animal mortellement bless&eacute;, se laissa glisser doucement &agrave; terre pour que son ma&icirc;tre ne tomb&acirc;t pas d&#39;une chute brusque, et comme ce prince &eacute;tait couvert de blessures, l&#39;&eacute;l&eacute;phant fid&egrave;le retira avec sa trompe tous les traits fix&eacute;s dans l&#39;armure et dans le corps de son ma&icirc;tre.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le soup&ccedil;onneux Mithridate, roi de Pont, se confiait moins &agrave; la garde de ses soldats qu&#39;&agrave; celle de b&ecirc;tes infid&egrave;les : il avait toujours aupr&egrave;s de lui, pendant son sommeil, un taureau, un cheval et un cerf.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ces sentinelles vigilantes, servies par leur odorat, sentaient l&#39;approche de tous ceux qui passaient &agrave; port&eacute;e et r&eacute;veillaient aussit&ocirc;t leur ma&icirc;tre en hennissant, en mugissant et en bramant.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le conn&eacute;table de Montmorency avait apprivois&eacute; un loup qui refusait toute nourriture tant que son ma&icirc;tre restait &agrave; la di&egrave;te ; le duc de Vend&ocirc;me se faisait tenir compagnie dans son lit par un ours et recevait ainsi &agrave; deux les envoy&eacute;s du roi.&nbsp;</span></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;">&quot;Les pachas aiment les b&ecirc;tes fauves, dit quelque part Th&eacute;ophile Gautier, moi j&#39;aime les chats. Les chats sont les tigres des pauvres gens.&quot; Or, comme, surtout de son temps, les gens de lettres &eacute;taient de pauvres gens pour la plupart, on les trouve presque toujours faisant leur soci&eacute;t&eacute; de chats. Gr&acirc;ce &agrave; leurs fa&ccedil;ons discr&egrave;tes, ils meublent et animent, mais ne troublent point leur solitude.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Telle &eacute;tait la sympathie du po&egrave;te pour les chats, qu&#39;il alla jusqu&#39;&agrave; dire :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Eh quoi ! l&#39;homme se plaint de la vie ! N&#39;a-t-il pas des mains pour caresser la fourrure moelleuse des chats ?&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Les chats de Th&eacute;ophile Gautier furent le point de d&eacute;part de la carri&egrave;re d&#39;un illustre compositeur, Massenet. L&#39;aventure se trouve racont&eacute;e par Th&eacute;ophile Gautier qui en avait conserv&eacute; longtemps apr&egrave;s le souvenir &eacute;gay&eacute;.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Un jour, Massenet vint le prier de lui c&eacute;der un livret qu&#39;il voulait mettre en musique ; Massenet &eacute;tait alors un inconnu, et, quoiqu&#39;il insist&acirc;t et plaid&acirc;t fort &eacute;loquemment sa cause, le po&egrave;te h&eacute;sitait.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Tout en parlant, Massenet avait pris sur ses genoux une des chattes qui r&ocirc;daient autour de lui, elle se nommait Eponine, et la flattait d&eacute;licatement de la main malgr&eacute; son anxi&eacute;t&eacute;.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">A ce trait, Gautier se sentit gagn&eacute; et il donna le livret qui, par une co&iuml;ncidence piquante, portait ce titre : &quot;Le preneur de rats&quot;. La pi&egrave;ce, au reste, ne fut jamais jou&eacute;e.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mme. Deshouli&egrave;res adorait, para&icirc;t-il, les chats. On la chansonna :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&nbsp;</span><br />
<span style="color: #000000;"><em>Deshouli&egrave;res est toujours ingrate</em></span></p>

<p><em><span style="color: #000000;">Pour ceux que ses beaux yeux ont pris,&nbsp;</span></em></p>

<p><em><span style="color: #000000;">Et son coeur, comme une souris,&nbsp;</span></em></p>

<p><em><span style="color: #000000;">Est pris par une chatte.&nbsp;</span></em></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;">Fontenelle eut pour premier et muet t&eacute;moin de son &eacute;loquence, un chat. Ses camarades fuyaient d&egrave;s qu&#39;il ouvrait la bouche, il prit donc le parti de s&#39;adresser &agrave; un chat qu&#39;il avait pr&eacute;alablement install&eacute; le plus confortablement possible dans un fauteuil.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">H&eacute;las ! d&egrave;s le commencement du discours, le chat s&#39;agite, se l&egrave;ve et gagne la porte ; Fontenelle le suit, court apr&egrave;s lui d&#39;escalier en escalier et la harangue s&#39;ach&egrave;ve au grenier.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Les chats - et si j&#39;insiste c&#39;est que leur place est importante en histoire, si elle est nulle dans le ciel o&ugrave; tant d&#39;animaux, le scorpion, l&#39;ours, le chien, le serpent, le b&eacute;lier sont repr&eacute;sent&eacute;s parmi les constellations - les chats, dis-je, ont eu souvent l&#39;honneur d&#39;&ecirc;tre les favoris des puissants aussi bien que des humbles.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Muezza, la chatte dont Mahomet ne se s&eacute;parait pas plus que de sa colombe, est c&eacute;l&egrave;bre. Il la choyait &agrave; ce point qu&#39;une fois, s&#39;&eacute;tant aper&ccedil;u que, tandis qu&#39;il m&eacute;ditait profond&eacute;ment, elle s&#39;&eacute;tait endormie sur un pan de son burnous, il le coupa pour pouvoir se lever sans la d&eacute;ranger.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Richelieu vivait entour&eacute; de quatorze chats dans les derniers temps de sa vie ; &agrave; sa mort, assailli des plus graves pr&eacute;occupations touchant la continuation de sa politique, il pensa cependant &agrave; leur faire des rentes.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ces chats &eacute;taient d&#39;humeur bien diff&eacute;rente, ainsi que l&#39;attestent les noms qu&#39;il leur avait donn&eacute;s : l&#39;un s&#39;appelait Noumard le Fougueux ; un autre avait nom Soumise ; il y avait aussi Ludovic le Cruel et Mimi Paillon (on ne connaissait pas encore Mimi Pinson) ; deux chatons jumeaux se nommaient Racan et Perruque.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ce rapprochement n&#39;&eacute;tait pas, comme on pourrait le supposer au premier abord, une allusion d&eacute;sobligeante au vieil acad&eacute;micien. Un jour qu&#39;il faisait visite &agrave; Richelieu, la chaleur l&#39;ayant oblig&eacute; &agrave; d&eacute;poser sa lourde perruque dans un coin, il y trouva quand il voulut la remettre, deux petits chats que leur m&egrave;re venait d&#39;y d&eacute;poser. De l&agrave;, les noms que Richelieu leur donna.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">A la Saint-Jean, on jetait des chats vivants dans les feux de joie afin de chagriner le cardinal.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Byron, promenant par toute l&#39;Europe son incurable lassitude, s&#39;entourait de chiens et de chats ; dans le parc du cottage de Newstead il &eacute;leva un monument &agrave; son fid&egrave;le terre-neuve Boatswain et r&eacute;digea une &eacute;pitaphe en vers.&nbsp;</span></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;"><em>Dans l&#39;indigence et la disgr&acirc;ce,&nbsp;</em></span></p>

<p><em><span style="color: #000000;">Deux chats ont consol&eacute; le Tasse.&nbsp;</span></em></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;">On conserve religieusement au mus&eacute;e de Padoue le squelette de la chatte de P&eacute;trarque, seule consolation qui lui resta, quand, vieilli, il se retira &agrave; Acqua pour y finir ses jours.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ce fut &agrave; Racan, ce grand ami des chats, qu&#39;advint l&#39;aventure suivante :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Il &eacute;levait une gentille levrette qui avait le vilain d&eacute;faut d&#39;essayer ses dents sur tout ce qui lui tombait sous la patte. Le matin du jour o&ugrave;, nouvellement &eacute;lu, il devait lire &agrave; l&#39;Acad&eacute;mie son discours de r&eacute;ception, elle lui d&eacute;chira et lui p&eacute;trit si bien les feuillets sur lesquels il &eacute;tait r&eacute;dig&eacute; qu&#39;il devint impossible d&#39;y rien d&eacute;chiffrer.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Heureusement, les r&eacute;ceptions &eacute;taient, en ce temps-l&agrave;, moins solennelles qu&#39;aujourd&#39;hui ; Racan prend place le plus tranquillement du monde parmi ses coll&egrave;gues ; le moment venu de commencer son discours, il se l&egrave;ve et dit :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Messieurs, j&#39;avais compos&eacute;, pour vous remercier, une belle et docte harangue, mais je ne puis vous la lire, car ma levrette l&#39;a toute m&acirc;chonn&eacute;e. La voici, vous en tirerez ce que vous pourrez.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Franklin &eacute;prouva le m&ecirc;me m&eacute;chef, mais la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; qu&#39;il montra, lui aussi, &eacute;tait plus m&eacute;ritoire, car il perdit le fruit d&#39;un terrible labeur. Son griffon, en sautant sur une table o&ugrave; se trouvaient entass&eacute;s des papiers couverts de chiffres, renversa une lampe qui y mit le feu. Franklin survint, et sa seule r&eacute;primande fut :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Petit griffon, tu ne sais pas tout le mal que tu viens de me faire !&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Franklin devait, il est vrai, beaucoup aux animaux ; il fut nourri par une ch&egrave;vre, lui, le vainqueur de la foudre, tout comme Jupiter, qu&#39;il en avait d&eacute;pouill&eacute;, l&#39;avait &eacute;t&eacute; par la ch&egrave;vre Amalth&eacute;e.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Montaigne, Siey&egrave;s, J.B. Say, Sainte-Beuve, Baudelaire furent aussi les amis des chats, ainsi que Victor Hugo et M&eacute;rim&eacute;e. Chateaubriand, aigri et vieilli, se consolait de ses d&eacute;ceptions et de ses abandons en soignant sa chatte.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Barbey d&#39;Aurevilly eut une passion pour les chats, et en particulier pour sa chatte Desd&eacute;mone. Il l&#39;avait re&ccedil;ue toute petite, et elle ne quittait point le bureau de son ma&icirc;tre o&ugrave; elle se roulait sur les pages fra&icirc;chement &eacute;crites. Le bonheur de Barbey &eacute;tait de partager avec elle son repas.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mme. de Montespan entretenait, au reste, non seulement des ours, mais toute une m&eacute;nagerie, car le go&ucirc;t des collections d&#39;animaux rares et curieux existe depuis longtemps en France.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Les comtes de Hainault, par exemple, pourvoyaient &agrave; la nourriture de leurs fauves, dont ils avaient r&eacute;uni un grand nombre, au moyen d&#39;un imp&ocirc;t sp&eacute;cial, qui, dit un historien, paraissait tr&egrave;s vexatoire aux riches. C&#39;est d&#39;ailleurs le cas de bien d&#39;autres imp&ocirc;ts.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">En Orient surtout, ce go&ucirc;t &eacute;tait tr&egrave;s vif. Les empereurs de Constantinople avaient des parcs remplis de b&ecirc;tes venues de l&#39;Afrique et de l&#39;Inde. Les perroquets, les papegais &eacute;taient surtout en honneur ; n&#39;est-ce pas le roi, le pape des oiseaux ?</span></p>

<p><span style="color: #000000;">L&#39;empereur Basile dut &agrave; son perroquet de ne pas commettre un horrible crime. Il avait r&eacute;solu d&#39;envoyer au dernier supplice son fils L&eacute;on, qu&#39;il soup&ccedil;onnait d&#39;avoir particip&eacute; &agrave; un complot.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">En vain toute la cour interc&eacute;da pour lui, l&#39;empereur restait in&eacute;branlable, lorsque son perroquet, qui avait assist&eacute; &agrave; toutes les sc&egrave;nes de supplications et en avait retenu le th&egrave;me invariable, lui cria d&#39;un ton dolent :</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Pauvre L&eacute;on ! pauvre L&eacute;on ! pardonne au pauvre L&eacute;on.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Basile pardonna et d&eacute;couvrit peu apr&egrave;s que son fils &eacute;tait innocent.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ce perroquet si bien inspir&eacute; fait penser &agrave; celui qui, de m&ecirc;me fa&ccedil;on, se sauva la vie &agrave; lui-m&ecirc;me. Il appartenait au roi d&#39;Angleterre Henri VIII. Des fen&ecirc;tres du palais, il entendait tout le jour ceux qui voulaient traverser la Tamise crier :</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Hol&agrave; ! batelier, un canot !</span></p>

<p><span style="color: #000000;">L&#39;amour de l&#39;ind&eacute;pendance poussa ledit perroquet &agrave; profiter d&#39;une n&eacute;gligence de son gardien pour tirer de long ; le vol n&#39;&eacute;tait plus son affaire, ses forces le trahirent et, semblable &agrave; Icare, il tombe &agrave; l&#39;eau ; il se d&eacute;bat, mais en vain ; il va &ecirc;tre englouti.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Son dernier cri est un souvenir du pass&eacute;, il appelle machinalement :</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Hol&agrave; ! batelier, un canot !</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Et le passeur d&#39;arriver aussit&ocirc;t. L&#39;oiseau fut sauv&eacute; ; le passeur finit ses jours dans l&#39;aisance.</span></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;"><em>Qu&#39;on vienne dire &agrave; ce r&eacute;cit</em></span></p>

<p><em><span style="color: #000000;">Que les b&ecirc;tes n&#39;ont point d&#39;esprit.</span></em></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;">Le perroquet de Cuvier amena une brouille scientifique. Il assistait &agrave; tous ses repas et y prenait part. Comme le voyageur Alexandre de Humboldt venait souvent manger &agrave; la table de Cuvier, il avait appris &agrave; imiter son accent allemand et, &agrave; un grand d&icirc;ner, il crut devoir user de son talent. Humboldt ne pardonnera jamais &agrave; son ma&icirc;tre.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Rappelons l&#39;affection de Mme. du Barry pour un jeune serin. Il voulut go&ucirc;ter les charmes de la libert&eacute; ; le pauvre n&#39;eut pas plut&ocirc;t pris son essor qu&#39;il s&#39;en vint donner du bec contre la vitre d&#39;une crois&eacute;e. Il en tr&eacute;passa.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Sa trop tendre ma&icirc;tresse ne put consoler son chagrin qu&#39;en lui faisant sculter un petit mausol&eacute;e, chef-d&#39;oeuvre de gr&acirc;ce et d&#39;&eacute;l&eacute;gance, dessin&eacute;, assure-t-on, par Fragonard, model&eacute; par Clodion, et qui se trouve encore aujourd&#39;hui au mus&eacute;e de Cluny.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">L&#39;inscription grav&eacute;e sur la tablette de marbre porte :&nbsp;</span></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;"><em>Vivant dans un doux esclavage,&nbsp;</em></span></p>

<p><em><span style="color: #000000;">Tu jouissais d&#39;un heureux sort.&nbsp;</span></em></p>

<p><em><span style="color: #000000;">La libert&eacute; causa ta mort,&nbsp;</span></em></p>

<p><em><span style="color: #000000;">Petit Serin, pourquoi quitter ta cage ?&nbsp;</span></em></p>

<p><br />
<em><span style="color: #000000;">Ci-git Fifi, n&eacute; le 3 mai 1767, mort le 7 avril 1772.</span></em></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;">L&#39;&eacute;pitaphe de Fifi ne vaut pas celle du moineau qu&#39;avait apprivois&eacute; le po&egrave;te Passerat, l&#39;un des auteurs de la Satire M&eacute;nipp&eacute;e :&nbsp;</span></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;"><em>Mon passereau est mort, qui fut si bien appris !&nbsp;</em></span></p>

<p><span style="color: #000000;"><em>H&eacute;las ! c&#39;est fait de lui, une chatte l&#39;a pris.&nbsp;</em></span></p>

<p><span style="color: #000000;"><em>Il &eacute;tait pass&eacute; ma&icirc;tre &agrave; croquer une mouche,&nbsp;</em></span></p>

<p><span style="color: #000000;"><em>Il n&#39;&eacute;tait point gourmand, col&egrave;re ni farouche&nbsp;</em></span></p>

<p><span style="color: #000000;"><em>Si l&#39;on ne l&#39;attaquait pour sa queue outrager.&nbsp;</em></span></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;"><em>Passant, le petit corps d&#39;un gentil passereau&nbsp;</em></span></p>

<p><span style="color: #000000;"><em>G&icirc;t au ventre d&#39;une chatte inhumaine.</em></span></p>

<p><span style="color: #000000;"><em>Aux Champs Elys&eacute;ens son ombre se prom&egrave;ne.</em>&nbsp;</span></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;">Il y a autant de po&eacute;sie dans ces vers que dans ceux de Catulle sur la mort de l&#39;oiseau favori de sa belle.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;Pleurez, Gr&acirc;ces et Amours, il est mort le passereau de Lesbie, le passereau qu&#39;elle aimait plus que ses yeux, car il &eacute;tait doux comme le miel...&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mme. de Pompadour aimait &agrave; charmer ses ennuis par d&#39;affectueux entretiens avec une perruche, tandis que Latude distrayait les loisirs qu&#39;elle lui avait procur&eacute;s et qui dur&egrave;rent trente-sept ans en entretenant un commerce familier avec de nombreux rats qui fr&eacute;quentaient dans son cachot.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Chacun avait son nom qu&#39;il connaissait : les plus hardis venaient manger dans son assiette ; il se vit m&ecirc;me oblig&eacute;, sous peine de mourir de faim, de mettre des bornes &agrave; leur indiscr&eacute;tion.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Les b&ecirc;tes furent toujours, au reste, les grands amis des prisonniers : Silvio Pellico, Pellisson et sir Robert Bruce cultiv&egrave;rent l&#39;amiti&eacute; d&#39;araign&eacute;es ; ce dernier les consultait sur son avenir et elles ne le tromp&egrave;rent pas !&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Quoique n&#39;&eacute;tant pas sous les verrous, Lalande, qui fut le math&eacute;maticien le plus c&eacute;l&egrave;bre, le libre penseur le plus endurci et l&#39;homme le plus laid de son si&egrave;cle, laid au point qu&#39;on disait, en le voyant, que, bien &eacute;videmment, Dieu n&#39;avait pas d&ucirc; faire l&#39;homme &agrave; son image, Lalande avait, lui aussi, un faible pour les araign&eacute;es. Il les mangeait et trouvait les grosses particuli&egrave;rement savoureuses.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Des araign&eacute;es aux mouches, il y a souvent moins de distance que celles-ci ne le souhaiteraient, et je profiterai de ce rapprochement pour citer l&#39;exploit de cette mouche qui s&#39;introduisit dans le nez de l&#39;empereur Antiochus Epiphane et le fit p&eacute;rir &agrave; force d&#39;&eacute;ternuer.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Non moins illustre est celle qui tomba dans le verre du pape Adrien VI et l&#39;&eacute;trangla. Ce furent ses ennemis, je me h&acirc;te de l&#39;ajouter, et ils &eacute;taient &acirc;pres, qui lui attribu&egrave;rent cette fin tant soit peu grotesque ; l&#39;histoire parle d&#39;une angine.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">C&#39;est dans les cuisines d&#39;un des successeurs d&#39;Adrien VI que se passa le drame, ou la com&eacute;die, cela d&eacute;pend de celui des deux acteurs au point de vue duquel on se place, que La Fontaine a racont&eacute; dans la fable de Bertrand et Raton.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Sixte-Quint poss&eacute;dait un singe qui &eacute;tait, pour le moins, aussi fin politique que son ma&icirc;tre. Il lui arriva de convoiter des marrons qui cuisaient sous la cendre ; un chat vint &agrave; passer, le singe, plus prompt en besogne que celui de La Fontaine, l&#39;empoigne sans phrases, par le milieu du corps, et, s&#39;en servant comme r&acirc;teau, ram&egrave;ne &agrave; lui les marrons, non sans quelque dommage, toutefois, pour les pattes du pauvre chat.</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_70075"><br />
<br />
<a href="http://dl.dropbox.com/u/78906490/Musique%20et%20Po%C3%A9sie.mp3" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_70074" target="_blank" title="Cliquez sur ce micro pour lancer l'écoute d'une récréation musicale..."><img alt="Micro--2-.jpg" class="CtreTexte" height="214" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_70073" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/Micro--2-.jpg" style="float: left;" width="236" /></a></p>

<p>&nbsp;</p>

<p style="margin-bottom: 1.3em; line-height: 18.2px; color: #161617; font-family: 'Trebuchet MS'; font-size: 13px; background-color: #ffffff; text-align: center;"><span style="color: #000000;"><span style="color: #ff0000;"><strong>Pour &eacute;couter une r&eacute;cr&eacute;ation musicale afin de vous d&eacute;tendre un peu,&nbsp;</strong></span><strong style="color: #ff0000; line-height: 18.2px;">cliquez sur le micro (ci-dessus)&nbsp;</strong><strong style="color: #ff0000; line-height: 18.2px;">pour lancer le widget &quot;son&quot; ; e</strong><strong style="color: #ff0000; line-height: 18.2px;">nsuite une autre fen&ecirc;tre de votre navigateur va s&#39;ouvrir&nbsp;</strong><strong style="color: #ff0000; line-height: 18.2px;">et alors attendez son chargement avec un peu de patience... &nbsp;</strong><strong style="color: #ff0000; line-height: 18.2px;">L&#39;&eacute;coute devrait commencer automatiquement, si ce n&#39;est pas le cas, cliquez sur &quot;PLAY&quot;.&nbsp;</strong><strong style="color: #ff0000; line-height: 18.2px;">Vous pouvez moduler le son en utilisant le bouton &quot;Volume&quot; dernier bouton &agrave; droite du widget.</strong></span></p>

<p><br />
<span style="color: #000000;">On s&#39;est plu de tout temps &agrave; louer les vertus et l&#39;excellence du chien ; dans Hom&egrave;re, c&#39;est par son vieux chien qu&#39;Ulysse est tout d&#39;abord reconnu apr&egrave;s vingt ans d&#39;absence, et il meurt de joie en l&eacute;chant les pieds de son ma&icirc;tre.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Et jusqu&#39;&agrave; Jean-Jacques Rousseau dont le chien Duc &quot;m&eacute;ritait mieux son nom, disait son ma&icirc;tre, que la plupart de ceux qui l&#39;avaient pris&quot;, &ccedil;&#39;a &eacute;t&eacute;, en faveur de la race canine, un concert de louanges ininterrompu.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Alors, comment expliquer que qualifier quelqu&#39;un de chien soit tout l&#39;inverse d&#39;un compliment, tandis que nous prodiguons aux gens qui nous sont le plus chers les noms d&#39;animaux bien moins intelligents ou h&eacute;ro&iuml;ques ; tels que la poule, le poulet, l&#39;agneau, le chat, la colombe, la biche ?</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Je ne sais qu&#39;un trait qu&#39;on puisse rappeler contre le chien, c&#39;est l&#39;histoire du chien de Jean de Nivelle, encore ce chien &eacute;tait-il un homme.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Jean de Montmorency, seigneur de Nivelle en Flandre, avait une belle-m&egrave;re qui lui inspirait tant d&#39;horreur qu&#39;il s&#39;enfuit en Bourgogne.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Son p&egrave;re Jean II le somma de revenir, il n&#39;en fit rien : il le mena&ccedil;a, Jean de Nivelle ne bougea pas. Ainsi naquit le dicton : &quot;Il est comme ce chien, le chien de Jean de Nivelle, qui s&#39;en va quand on l&#39;appelle.&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Si l&#39;on ne peut trouver dans toute l&#39;histoire, un exemple de chien ayant forfait aux traditions de sa race, les exemples de fid&eacute;lit&eacute; et d&#39;intelligence abondent au contraire. Je citerai seulement, pour le faire bref, la vengeance du chien de Montargis.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">A Ath&egrave;nes, ajoute tr&egrave;s justement le narrateur, on l&#39;e&ucirc;t nourri aux frais du tr&eacute;sor public, son nom aurait &eacute;t&eacute; pieusement conserv&eacute; et il aurait eu un beau mausol&eacute;e. Le chien de Xantippe, p&egrave;re de P&eacute;ricl&egrave;s, fut enseveli solennellement sur un promontoire qui porta longtemps le nom de Tombeau du Chien parce que, lorsque son ma&icirc;tre s&#39;enfuit d&#39;Ath&egrave;nes avec toute la population, sur le conseil de Th&eacute;mistocle, il s&#39;&eacute;tait obstin&eacute; &agrave; le suivre &agrave; la nage jusqu&#39;&agrave; Salamine o&ugrave; il expira sur la gr&egrave;ve en abordant.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le chien de Montargis n&#39;est pas le seul qui ait figur&eacute; en justice. Je ne parlerai pas des larmoyants caniches que Racine met en sc&egrave;ne dans sa com&eacute;die <em>des Plaideurs</em>. Au moyen &acirc;ge, on obligeait les nobles condamn&eacute;s &agrave; mort pour pilleries et brigandages &agrave; parcourir, avant de marcher au supplice, les lieux o&ugrave; ils avaient accompli leurs forfaits, avec un chien sur les &eacute;paules.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pourquoi cette coutume ? C&#39;&eacute;tait, dit un commentateur, pour montrer qu&#39;ils avaient joui du noble droit de chasse et rendre leur honte plus grande.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Parfois, ce qui &eacute;tait plus dur pour les chiens, on les pendait en m&ecirc;me temps que les coupables. Au XIVe si&egrave;cle, le Ch&acirc;telet de Paris, jugeant un Juif accus&eacute; de vol, ordonna &quot;qu&#39;il serait pendu par les pieds et &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s chacun, un grand chien pendu par les pieds semblablement comme lui&quot;.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le chien de Berthold, chef des meurtriers de Charles le Bon, comte de Flandre, fut tortur&eacute; en m&ecirc;me temps que lui ; mais, pendant son supplice, il trouva moyen de d&eacute;vorer le visage de celui qui causait sa souffrance.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Sous la Terreur, un chien fut condamn&eacute; &agrave; mort par un comit&eacute; de quartier parce que son ma&icirc;tre passait pour aristocrate.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Enfin, je citerai le cas d&#39;un roquet &agrave; cause duquel un fort galant homme faillit perdre la vie. L&#39;imp&eacute;ratrice Catherine II, qui se montra parfois si cruelle envers ceux qui avaient encouru son d&eacute;plaisir, ch&eacute;rissait un petit chien que lui avait donn&eacute; son banquier, Suderland. Il mourut.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le lendemain, &agrave; l&#39;aube, l&#39;h&ocirc;tel de Suderland est entour&eacute; d&#39;une troupe nombreuse d&#39;agents de police ; leur chef demande &agrave; &ecirc;tre introduit et se pr&eacute;sente devant le ma&icirc;tre du logis, l&#39;air constern&eacute; ; il vient, dit-il en balbutiant, accomplir une douloureuse mission :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Eh ! quoi, demande Suderland, serais-je disgraci&eacute; ?</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Si ce n&#39;&eacute;tait que cela, r&eacute;pond le commissaire.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Vous venez donc m&#39;arr&ecirc;ter ?</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- L&#39;ordre est bien plus cruel.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- L&#39;imp&eacute;ratrice m&#39;exile en Sib&eacute;rie ?</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- H&eacute;las ! non.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Alors, c&#39;est la mort ?&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Pis encore.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Suderland, se rappelant le sort de quelques-uns des favoris de Catherine qu&#39;elle avait fait d&eacute;capiter, rouer, torturer quand ils avaient eu le malheur d&#39;exciter sa col&egrave;re, entrevit pour lui le plus horrible destin ; il n&#39;osait demander d&#39;explication.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- L&#39;imp&eacute;ratrice, reprit le chef de police, m&#39;a charg&eacute; de veiller &agrave; ce que vous fussiez empaill&eacute; ce matin m&ecirc;me.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Suderland, suffoqu&eacute;, demande &agrave; &eacute;crire &agrave; sa ma&icirc;tresse pour solliciter la mort sans empaillement comme derni&egrave;re faveur.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Tout s&#39;expliqua. Catherine avait bien dit &agrave; l&#39;un de ses chambellans : &quot;Je veux qu&#39;on empaille Suderland tout &agrave; l&#39;heure&quot;, oubliant de pr&eacute;ciser, et cela &eacute;tait, para&icirc;t-il, n&eacute;cessaire, qu&#39;il s&#39;agissait, non pas du banquier, mais du chien auquel elle s&#39;&eacute;tait plu &agrave; donner le m&ecirc;me nom en signe d&#39;amiti&eacute; !&nbsp;</span></p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[CHRÉTIEN DE TROYES]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-chretien-de-troyes-109974684.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-chretien-de-troyes-109974684.html</guid>
            <pubDate>Tue, 11 Sep 2012 12:57:00 +0200</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p style="text-align: center;">
    <strong><span style="color: #000000;">UN GRAND ROMANCIER AU XIIe siècle&nbsp;</span></strong>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <strong><span style="color: #000000;">Chrétien de Troyes, sa vie et son oeuvre<br></span></strong>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    <strong><em>Perceval le Gallois ou le roman du Graal.</em></strong></span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong><em><br></em></strong>C'est cette idée des cathédrales qui s'impose à notre imagination en approchant de la dernière oeuvre de Chrétien, celle qui suffirait
    à assurer sa gloire si l'on savait qu'il créa pour le plaisir et l'édification de nos contemporains le type de perceval-Parsifal et que, le premier, il conta les merveilles du Saint Graal. Car
    s'il a le mérite d'avoir trouvé le roman arthurien qui devait jouir, chez nous et ailleurs, d'une si longue et si singulière fortune, il a aussi celui d'avoir introduit dans notre littérature et
    par ses traducteurs, dans la littérature allemande et, partant chez Wagner, l'auguste thème symbolique du vase d'élection, fontaine de vie et source de béatitude, le Graal. On doit à Chrétien
    sans doute le premier <em>Tristan</em>, on lui doit sûrement le premier <em>Perceval</em> ou <em>Roman du Graal</em>, qui est conservé, mais que malheureusement la mort l'empêcha d'achever et de
    mener à sa parfaite solution.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Ainsi, à ses débuts le <em>Tristan</em>, à sa fin le <em>Graal</em>, c'est-à-dire deux des plus nobles imaginations conçues par l'espèce humaine, voilà ce qu'il nous
    a donné et nous plaît de constater que ce sont des imaginations médiévales et françaises, même si les harmonies wagnériennes les ont revêtues du vaporeux manteau de la <em>Stimmung</em>. Comme la
    vie de Wagner, et ce ne peut-être une rencontre fortuite, celle de Chrétien de Troyes se déroule du poème de l'amour à celui de la foi. C'est que leur âge n'est alors pas le même, non plus que
    les préoccupations et les circonstances qui les inspirent.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Pour Chrétien, qui nous occupe, elles ont singulièrement changé. Bien que Marie de Champagne s'intéresse encore à l'amour courtois, elle tend vers la bigoterie et
    son veuvage a assombri sa cour. Son brillant époux le Comte Henri de Champagne, après avoir été à la Croisade en 1178, est mort en 1180. Il a eu pour compagnon en ce "voyage", le somptueux
    Philippe d'Alsace, comte de Flandre, que Chrétien, qui n'est point guerrier et chez qui l'Orient ne provoque qu'un vagabondage d'imagination, a pu connaître à cette occasion.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Aimant le faste et la couleur, pour la joie des yeux et par l'espoir du don, il avait dû déjà se sentir attirer vers ce seigneur qui règne sur les drapiers d'Arras,
    les tisserands d'Ypres, les bourgeois de Gand et les marchands de Bruges, dans les entrepôts duquel s'amoncellent les richesses du monde alors connu - laine, soie et lin, pourpres, martres et
    vairs, ivoire, argent et or, - que Chrétien de Troyes avait tant de fois accumulées dans ses descriptions des cours fantastiques. Ainsi se bâtissait-il ingénuement un château en Flandre, mais le
    rêve dut surtout prendre corps, lorsque, après la mort du roi Charles VII, père de Marie, pendant la minorité de Philippe Auguste, Philippe d'Alsace, qui le marie à sa nièce Isabelle de
    Vermandois, devient comme une sorte de régent du royaume avec la complicité du jeune et déjà astucieux souverain, désireux de faire échec à l'ambition de ses oncles de Champagne. Chrétein, qui
    prend de l'âge et ne semble jamais avoir été attiré vers les faibles rois de l'Ile de France, au lieu d'aller vers le prince adolescent dont il peut difficilement deviner l'esprit, plus tendu
    d'ailleurs vers les réalisations de la politique que vers celles de la poésie, se dirige vers la grandeur actuelle, fastueuse et sans doute généreuse, du puissant comte de Flandre, Philippe
    d'Alsace.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">En l'absence de tout autre document qui en parle (qu'est-ce qu'un poète ou un conteur pour ses contemporains ? celui qui passe ; pour l'avenir seul, il est celui qui
    dure) nous avons à ce sujet la propre révélation de Chrétien dans sa dédicace du début :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>Crestien sème et fait semense&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">d'un roman qu'il commence&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et le sème en si bon lieu&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">que ce ne peut être sans grand honneur,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">car il le fait pour le plus noble&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">qui soit en l'empire de Rome,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">c'est le comte Philippe de Flandre,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">qui vaut plus que ne fit Alexandre.</span></em>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    Vient alors un vif éloge, que l'on peut croire sincère, car il n'en fit point de pareil, des vertus du comte :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;"><br>
    Le comte aime la vraie justice&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et loyauté et sainte Eglise&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et hait toute vilenie&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et est plus généreux qu'on ne le sait,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">car il donne selon l'Evangile&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">sans hypocrisie ni tromperie&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et dit : "Ne sache ta main gauche&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">le bien quand le fera ta droite.&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Le sache seul qui le reçoit&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et Dieu qui tous les secrets voit,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et connaît tous les mystères</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">qui sont au coeur et aux entrailles.&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    A de telles paroles, il n'y a pas à se tromper, l'éternel mendiant qu'est le poète, qui doit nourrir son génie des miettes de la table des grands, paye en éloges le pain, les viandes et les robes
    fourrées de vair qu'il a reçues. Le don se consomme, l'éloge reste et traverse les temps. Qui est le bon marchand du troc ?&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Nous approchons, et il importe d'y insister, d'un siècle plus scolastique où bientôt tout sera symbole et où tout symbole voudra une interprétation. La main gauche
    c'est la vanité, la droite c'est la charité :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>Dieu est charité et celui qui vit&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">en charité selon l'écrit&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">de saint Paul où je le vis et lus,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Demeure en Dieu et Dieu en lui.</span></em>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    Ce sont accents religieux que nous n'avons pas encore entendus chez Chrétien de Troyes ; mais il revient vite aux dons du bon comte Philippe que lui inspire son noble coeur débonnaire
    :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>Donc il n'aura pas perdu sa peine&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Crestiien qui s'efforce et peine&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">à mettre en rime le meilleur conte&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">par le commandement du Comte,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">qui soit conté en cour royale,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">c'est le <strong>roman du Graal&nbsp;</strong></span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">dont le Comte lui baille le livre.</span></em>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Ce livre, en prose latine sans doute, qui racontait les merveilles du Graal parlait-il aussi de Perceval, nous ne le savons point, nous ne le saurons peut-être
    jamais. Beaucoup supposent qu'il n'a pas plus existé que le manuscrit des mémoires autographes qu'un romancier affirme souvent avoir retrouvé dans la commode de son héros imaginaire, mais il est
    permis de douter que Chrétien ait osé mêler le nom de son protecteur à une semblable supercherie, dont il le fait en quelque sorte ici le garant.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Et qu'il puisse la fin atteindre&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>du <strong>Perceval</strong> qu'il entreprend&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>selon que le livre le lui apprend&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>où la matière en est écrite.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Ce qui résulte de cette éloquente dédicace, c'est, outre la qualité de protecteur attitré, le fait qu'elle s'adresse à un homme encore vivant (elle est donc
    antérieure à juillet 1190), et, comme, religieuse cependant d'inspiration, elle ne fait point allusion au grand dessein de la croisade, on la peut tenir pour antérieure à 1189, <em>terminus ad
    quem</em>, de la vie et de l'oeuvre de Chrétien de Troies, puisque son <em>Conte del Graal</em> fut interrompu par sa mort. En témoigne son continuateur Gerbert de Montreuil :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Ainsi nous dit Crestien de Troyes&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>qui le <strong>Perceval</strong> commença,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>mais la mort qui le devança&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>ne le lui laissa achever.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Le récit proprement dit commence par une de ces descriptions du printemps dont les poètes lyriques du temps, provençaux ou français, se plaisent à faire le cadre
    gracieux de leurs amours :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Au temps où les arbres fleurissent,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>s'enfeuillent bois et prés verdissent,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>où les oiseaux en leur latin,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>doucement chantent au matin,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>où tout être de joie s'enflamme,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>le fils de la veuve dame&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>de la sauvage forêt solitaire&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>se leva...</em></span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Exposition dont la netteté et la concision ne laissent rien à désirer et qui, en quelques lignes, nous présente le moment (le printemps), le milieu (<em>la gaste
    forest</em>, la forêt vierge), la dame veuve et son fils, qui suivant un procédé cher à l'auteur du <em>Lancelot,</em> ne nous sera désigné par son nom que beaucoup plus tard. Ce <em>valet</em>
    selle son <em>chaceor</em>, son cheval de chasse, s'arme de trois javelots et sort, dans le dessein d'aller voir les laboureurs de sa mère, qui hersaient ses avoines, et il entre dans la forêt,
    tout empli de l'ardeur et de la douceur du temps :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Aussi dans la forêt il entre&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et aussitôt le coeur au ventre&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>pour le doux temps s'éjouissait&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et pour le chant qu'il entendait&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>des oiseaux qui s'ébaudissaient.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Toutes ces choses lui plaisaient.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Pour la douceur du temps serein&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>il ôta au cheval son frein&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et le laissa aller paissant&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>par l'herbe fraîche verdoyante.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Il serait difficile de mieux donner une impression de réveil des choses et de fraîcheur, il y a là une petite symphonie pastorale en clair majeur, qui prépare et
    annonce l'éclosion d'une âme. Le jeune garçon mutin, à droite, à gauche, en avant en arrière, lance ses javelots, quand il voit parmi la forêt.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>Venir cinq chevaliers armés&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et parés de toutes leurs armes&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et très grande noise faisaient&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">les armes de ceux qui venaient&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">car souvent heurtaient de leurs armes&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">les branches des chênes et des charmes&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et tous les hautberts frémissaient,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">les lances aux écus se heurtaient.</span></em>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    Le <em>valet</em> entend, mais ne voit pas, et croit d'abord que ce sont des diables, puis quand il aperçoit&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>les hauberts clairs et luisants...</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">qu'il vit le vert et le vermeil&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">reluire contre le soleil&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et l'or et l'azur et l'argent...&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">il dit : "Ha ! seigneur Dieu, merci !&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">ce sont anges que je vois ci ...</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Ma mère ne m'a conté fables,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">quand elle a dit qu'anges sont&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">les plus belles choses du monde&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">hors Dieu qui est plus beau que tous.&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Ici vois-je Dieu même, je crois,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">car j'en aperçois un si beau&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">que les autres, Dieu me garde,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">n'ont pas de sa beauté la dîme.&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Or ma mère même m'a dit&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">qu'on doit croire en Dieu et l'adorer&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">le supplier et l'honorer.&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">J'adorerai donc celui-ci&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et tous les autres avec lui.&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    Le voilà donc qui se jette à genoux et récite toutes les oraisons qu'il a apprises. Le maître des survenants l'aperçoit, et, pour ne pas lui faire peur, fait arrêter sa suite, puis s'avance,
    seuls :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>"Garçon", fait-il, "n'ayez peur."&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">- Je n'en ai point, par le Sauveur, -&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">fait le valet, - en qui je crois.&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">N'êtes-vous Dieu ? - "Eh non, ma foi".&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">- Qui êtes-vous donc ? - "Chevalier suis"</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">- Jamais chevalier ne connus</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">- Fit le valet, - ni nul n'en vis,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">ni jamais n'en ouis parler.</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Mais vous êtes plus beau que Dieu,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et fussé-je maintenant pareil,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">aussi brillant et aussi beau ! -</span></em>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    Sans s'émouvoir de cette admiration, celui qui en est l'objet demande au naïf, s'il n'a point vu passer cinq chevaliers et trois pucelles, mais celui-ci sans se donner la peine de répondre et
    tout à son étonnement prodigieux, touche de la main la lance et dit :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;"><br>
    - Bel ami cher,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">vous qui avez nom chevalier,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">qu'est-ce donc ce que vous tenez ?... -&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">"Je te le dirai, c'est ma lance."</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">- Voulez-vous dire qu'on la lance&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Comme je fais mes javelots ? -&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">- Nenni, garçon, tu es trop sot...</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Mais répond-moi : les chevaliers,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">dis-moi si tu sais où ils sont&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et les pucelles ne les vis-tu ?"&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Le valet par le bord de l'écu&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">le prend et dit tout aussitôt :&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">- Qu'est cela et de quoi vous sert ? -&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">- "Ecu a nom ce que je porte."&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">- Ecu a nom ? - "Mais oui", fait-il,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">"et ne le dois tenir pour vil&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">car il m'est de si bon service&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">que, si on se précipite sur moi,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">de tous les coups il me préserve ;&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">c'est le service qu'il me fait.</span></em>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    Sur ces entrefaites, le maître est rejoint par ses compagnons, qui lui demandent ce que lui veut ce Gallois, indication de nationalité qui achève de situer la scène en ce lointain pays de Galles,
    paradis des légendes celtiques. Des gens de cette nation, ils n'ont pas opinion très favorable, ces fiers barons anglo-normands :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>"Sire, sachez certainement&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">que les Gallois, sont tous de nature&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">plus sots que bêtes en pâture.&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Celui-ci n'est pas plus qu'une bête.&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    Mais le maître s'entête à l'interroger sur ceux qu'il cherche, sans en rien tirer d'ailleurs que d'autres questions sur ses armes :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>Par le pan du haubert le tire.</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">- Dites-moi, - fait-il, - cher Sire,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Qu'est-ce que vous avez revêtu ? -&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">"Valet, fait-il, ne vois-tu donc&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">que c'est un haubert de fer ?"</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">- De cela - fait-il, - je ne sais rien,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">mais il est bien beau, Dieu me sauve,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">qu'en faites-vous, et à quoi vous sert ? -&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">"Garçon, c'est aisé à dire.&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Si tu voulais me lancer&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">javelot ou tirer une flèche,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">tu ne pourrais me faire de mal."</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Seigneur chevalier de tels hauberts&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Dieu garde les biches et les cerfs&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">car je ne pourrais plus en tuer&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et je ne courrais plus après -&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Et celui qui avait peu de sens&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">lui dit : "Etes-vous né comme cela ?&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">'Nenni, garçon, ce ne peut être,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">car nul ne pourrait naître ainsi."</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">- Qui vous habilla donc de la sorte ? -&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">- Valet je te dirai bien qui."&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">- Dites-le donc. - "Très volontiers :&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">Il n'y a pas cinq jours entiers&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">que tout ce harnais me donna&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">le roi Arthur qui m'adouba. -&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">La scène est d'une naïveté délicieuse surtout la question : "Etes vous donc né comme cela ?" La fraîcheur d'âme de ce sauvageon est en harmonie parfaite avec la
    <em>gaste forest</em> solitaire où il a été élevé. Ses premières curiosités ainsi satisfaites, il consent à mener la troupe auprès des herseurs de sa mère, qui s'effraient beaucoup en le voyant
    en telle compagnie :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><br>
    <em>Car ils savaient que s'ils lui avaient&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">dit leur qualité et leur vie&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">qu'il voudrait être chevalier&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">et que sa mère en perdrait la raison,&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">car on pensait le détourner&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">de jamais voir des chevaliers&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <em><span style="color: #000000;">ni d'apprendre leur existence.&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    Eux ont bien vu passer ceux que l'on cherche, mais l'interrogant ne laissera pas partir le chevalier sans qu'il lui soit révélé où il pourra trouver le roi Arthur, à Carduel, en Galles, où il
    tient sa cour. Avant de quitter le jeune homme, l'inconnu voudrait savoir de quel nom l'appeler, mais il n'en peut tirer autre chose que ceci qu'il s'appelle : "beau fils", "beau frère" ou "beau
    sire".</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Tandis qu'aussi peu édifié, son interlocuteur s'éloigne, le garçon se hâte de retourner vers sa mère, fort inquiète de le voir revenir si tard et qui ne se tient
    plus de joie.</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <em><span style="color: #000000;">Car en mère très aimante&nbsp;</span></em>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>elle court à sa rencontre et l'appelle&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>"Beau fils, beau-fils plus de cent fois.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Mon coeur bien a été angoissé&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>par votre long retardement.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>De douleur ait été anxieuse&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>que j'ai failli en mourir.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Où avez-vous été si longtemps ?"&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>- Ah ! ma dame, je vous le dirai,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>très bien et sans en rien mentir,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>c'est qu'une grande joie j'ai eue&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>d'une chose que j'ai vue.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Mère, n'aviez-vous coutume de dire&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>que les anges de Dieu, notre sire,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>sont si beaux que jamais Nature&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>ne fit plus belles créatures&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et qu'au monde n'y a rien si beau ? -&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>"Beau fils, je le dis bien encore&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>je le dis vrai et redis encore."&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>"Taisez-vous, mère, ne vis-je aujourd'hui&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>les plus belles choses qui soient&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>allant par la forêt sauvage ?&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Ils sont plus beau, à ce que je crois,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>que Dieu ni que ses anges tous."&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>La mère entre ses bras le prend&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et dit : "Beaufils, donne-toi à Dieu,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>car j'ai bien grand peur pour toi.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Tu as vu à ce que je crois,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>les anges dont les gens se plaignent&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et qui tuent tout ce qu'ils atteignent."</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>- Vraiment non, mère, non pas, non,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>ils disent s'appeler "Chevaliers". -&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>La mère se pâme à ce mot...</em></span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Quand elle est revenue à elle, elle lui explique comment elle espérait le garder de la chevalerie en empêchant qu'il en entendit parler et qu'il ne vit des
    chevaliers. Son mari en fut un, le meilleur de toute l'île, mais il fut blessé aux jambes en un combat, resta paralysé et sa terre fut ruinée, ainsi que tout le royaume d'Uterpandragon
    <em><strong>[Celui dont Hugo dans Les Burgraves a fait Uter, pandragon (sans doute le superdragon !) de bretagne.]</strong></em>, père d'Arthur. Sur sa litière, il s'était fait transporter dans
    le manoir qu'il possédait en la <em>gaste forest</em>, son fils n'ayant encore que deux ans. Mais il en avait deux autres en âge d'être adoubés, et qui le furent, mais qui périrent dans une
    rencontre, au moment où ils revenaient se montrer à leur père, qui en mourut de douleur :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Du deuil des fils mourut le père&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et j'ai la vie bien amère&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>soufferte depuis qu'il est mort.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Vous étiez tout réconfort&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>que j'avais et tout le bien,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>car il n'en restait plus des miens,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Dieu ne m'avait rien laissé de plus&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>dont je fusse joyeuse et satisfaite.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Dans la splendide et cruelle ingratitude de l'enfant, qui ne songe qu'à vivre sa vie, le jeune homme sans même écouter ce qu'il tient pour des jérémiades répond
    :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>- Donnez-moi, - fait-il, - à manger,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>je ne sais de quoi vous parlez,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>mais j'irais bien volontiers&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>au roi qui fait les chevaliers&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et j'irai, à qui qu'il en pèse.</em></span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">En vain la mère essaie-t-elle de le retenir. N'y parvenant point, elle habille, avec l'active résignation d'une mère, celui qui va la quitter, d'une chemise de
    grosse toile, de braies ou larges culottes.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>à la mode&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>de Galles, où l'on fait ensemble&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>braies et chausse, ce me semble.</em></span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Elle y ajoute une cote, sorte de sarrau et un chaperon de cuir de cerf bordé, accoutrement bien rustique et aussi peu chevaleresque que possible. Avant de le laisser
    partir elle lui communique ses inquiétudes. Sans doute il obtiendra du roi des armes, mais qui lui enseignera à s'en servir : qu'au moins il suive ses conseils.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>"Vous serez chevalier d'ici peu,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>fils, s'il plaît à Dieu, et je le permets.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Si vous trouvez près ou loin&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>dame qui d'aide ait besoin&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>ou pucelle dans le malheur,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>que votre aide prêtée&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>leur soit, si elles vous en requièrent,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>car tout honneur leur est dû.</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em><strong>A qui aux dames honneur ne porte&nbsp;</strong></em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em><strong>Son propre honneur doit périr."</strong>&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">La mission du chevalier errant, protecteur de la femme se précise ici, peut-être sous l'influence de l'Eglise, mieux que dans aucun roman précédent. La mère conçoit
    cependant que son fils puisse devenir amoureux, mais qu'il déploie alors toute délicatesse :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Et si d'amour une en priez,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>gardez-vous de la fâcher&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>ne de faire rien qui lui déplaise.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>D'une pucelle on a beaucoup en l'embrassant,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>si elle vous consent un baiser&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>mais si elle vous défend davantage,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>laissez-la pour l'amour de moi,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et si elle a anneau au doigt,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>ceinture ceinte ou aumonière,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>si par amour ou par prière,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>elle vous le donne, je veux bien&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>que vous emportiez son anneau.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">A l'égard des compagnons qu'il rencontrera elle l'avise surtout de demander leur nom et de fréquenter les <em>prodomes</em>, mot à sens multiple qui signifie ici les
    gentils hommes, en songeant moins à la noblesse de la race qu'à la noblesse du coeur. Enfin, et ceci souligne le caractère religieux grandissant de la chevalerie elle l'adjure&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>dans les églises et au couvent&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>d'aller prier Notre Seigneur.</em>&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Mais l'étonnant est que ce "sauvageon" hôte de la <em>gaste forest</em> ne sait pas ce qu'est une église, n'en ayant jamais vue :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>-"Mère, fait-il, qu'est-ce une église ? -&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>" Un lieu où l'on fait sacrifice&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>à celui qui ciel et terre créa&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et hommes et femmes y plaça."</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>- Et moûtier qu'est-ce ? - "Même chose,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>une maison belle et très sainte,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>pleine de reliques et de trésors,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et l'on y sacrifie le corps&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>de Jésus-Christ, le saint prophète&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>à qui Juifs firent mainte honte.</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Il fut condamné à tort&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>à la croix et à souffrir la mort&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>pour les hommes et pour les femmes,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>car en enfer allaient les âmes,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>quand elles partaient des corps,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et il les retira dehors.</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Il fut à la colonne lié,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>battu et puis crucifié&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et porta couronne d'épines.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Pour ouïr messes et matines&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et pour le seigneur adorer&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>je vous conseille au moutier d'aller."</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Nous connaissons de telles homélies par les chansons de geste, où elles accompagnent presque toutes les invocations solennelles, à Dieu, mais on est un peu surpris
    d'en trouver une pareille ici. Il y a quelque chose de changé chez notre auteur et dans le roman courtois, que la religion tend à annexer, comme elle a fait de la chevalerie.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Le jeune homme se met aux pieds des <em>revelins</em> ou chaussures de cuir grossier, veut emporter ses trois javelots, mais pour ne pas trop ressembler à un
    Gallois, à la prière de sa mère, n'en garde qu'un, prend en main une baguette pour frapper son cheval, et, après s'être laissé embrasser, s'éloigne. Il n'est pas distant d'un jet de pierre, qu'il
    se retourne :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>et vit tombée&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>sa mère, à la tête du pont en arrière,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>gisant pamée en telle manière&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>que si elle fût tombée morte.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Et il cinglait de la baguette&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>son cheval parmi la croupe...&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Le premier geste du futur chevalier est de dure indépendance à l'égard de sa famille. La mission exclut la tendresse et ceci est conforme à la loi de l'Eglise : "Tu
    quitteras ton père et ta mère..."</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Ayant chevauché tout le jour et passé la nuit étendu dans la forêt, au matin, il parvient à une tente mi-rouge, mi-dorée, dressée dans la prairie, et dont le pommeau
    étincelait au soleil. Tout cela est si brillant que le garçon croit voir une de ces églises dont sa mère lui a parlé :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Il vient à la tente, la trouve ouverte&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et, au milieu, un lit couvert&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>d'une courtepointe de soie y avait&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>sur le lit toute seule s'agisait&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>une demoiselle endormie...&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>ses suivantes s'en étaient allées&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>pour cueillir fleurettes nouvelles&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>dont elles voulaient joncher la tente...</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Au piaffement du cheval, la demoiselle s'éveille et le garçon qui était <em>nice</em>, c'est-à-dire un peu simple, caractère essentiel, sur lequel nous aurons à
    revenir dit :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>"Pucelle, je vous salue&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>comme ma mère me l'a appris.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Ma mère m'a enseigné et dit&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>que les pucelles je salue&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>en quelque lieu que je les trouve..."&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>La pucelle de peur tremble&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>à cause du garçon qui lui parait fou...&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>- Valet, fait-elle, poursuis ta voie,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>fuis, que mon ami ne te voie.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>"Avant, sur ma tête, je vous embrasserai&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>fait le garçon à qui qu'il pèse,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>car ma mère me l'enseigna."</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>- Vraiment je ne te baiserai,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>fait la pucelle, si je peus,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>fuis, que mon ami ne te trouve,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>car s'il te trouve, tu es mort. -&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Le valet avait les bras forts&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et l'embrasse très gauchement&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>car il ne savait faire autrement...&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Et elle s'est beaucoup défendue&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>mais sa résistance n'empêcha&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>que le garçon d'une venue&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>l'embrassa, qu'elle voulut ou non</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>vingt fois, à ce que dit le conte.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Un annelet en son doigt vit&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>avec une émeraude très claire.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>"Ma mère", fait-il, "m'a dit encore&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>de vous prendre l'anneau du doigt,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>mais de ne rien vous faire de plus.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Or ça je veux avoir l'anneau".&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>- Mon anneau, tu ne l'auras pas -&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>fait la pucelle, - sache le bien,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>si de force tu ne me l'arraches.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Le valet lui prend la main,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>De force le doigt lui étend,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>de ce doigt il a pris l'anneau&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>au sien même il la mis.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Puis l'audacieux prend congé en disant :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Je m'en irai bien payé :&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>qu'il est bien meilleur de vous embrasser&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>que nulle chambrière qu'il y ait&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>dans toute la maison de ma mère,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>car vous n'avez pas bouche amère.</em>&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Elle pleure et menace, mais en vain. Le méchant garçon trouve un récipient plein de vin, un hanap d'argent et, sur une éclisse de jonc, une nappe blanche, sous
    laquelle il découvre trois bons pâtés de chevreuil frais et se met en devoir de les dévorer après avoir en vain invité la pauvre fille à lui tenir compagnie.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Il recouvre ce qui reste et prend congé, tandis qu'elle pleure. Survient alors son ami qui voit les pas du cheval,&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>et dit : "Demoiselle, je crois,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>à ces traces que je vois,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>qu'il y a eu ici un chevalier."</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>- Non, seigneur, je vous l'assure,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>mais il y a eu un valet gallois,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>méchant, vilain et sot,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>qui de votre vin a bu&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>autant qu'il lui a plu&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et mangea de vos trois pâtés. -&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>"Et c'est pourquoi, belle, vous pleurez ?..."&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>- Il y a plus, seigneur, - dit-elle, -&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Mon anneau est de l'affaire,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>car, il me le prit et l'emporte...</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>"Ma foi, fait-il, il y eut plus..."</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>"Seigneur, - fait-il, - il m'embrassa -&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>"Vous embrassa ?" - Oui ne vous le dis-je&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>mais ce fut malgré moi. -&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>"Au contraire il vous convint et plut,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>de défense il n'y eut point",&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>fait celui que jalousie presse,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>croyez-vous que je ne vous connaisse ?...</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Je ne suis assez borgne ou louche&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Pour ne voir votre fausseté.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">et il jure de faire bonne justice de l'insolent et d'avoir sa tête. Cependant, coeur content, ventre lesté, celui-ci poursuit sa route et rencontre un charbonnier, à
    qui il demande le chemin de Carduel, où le roi Arthur tient sa cour, en <em>un chastel sur mer assis</em>, moitié triste, moitié joyeux, joyeux d'avoir vaincu Ryon, le roi des Iles, triste
    d'avoir perdu ses compagnons,&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>partirent pour les châteaux&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>où ils virent le meilleur séjour,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">sans doute aux champs élyséens. Dans la direction qu'on lui montre, le garçon avance,&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>jusqu'à ce que sur la mer vit un château&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>bien situé, fort et beau,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et voit sortir parmi la porte&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>un chevalier armé qui porte&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>une coupe d'or en sa main.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Sa lance tenait et les rènes,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>son écu en la main gauche,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et la coupe d'or en la droite ;&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>les armes bien lui allaient&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>qui toutes vermeilles étaient.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Le valet vit les armes belles,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>qui étaient fraîches et nouvelles.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Elles lui plurent et il dit : "Ma foi,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Celle-ci les demanderai au roi.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>S'il me les donne, bien m'en ira&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Malheur à qui en voudra d'autres.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">L'inconnu lui demande où il va et il répond qu'il veut aller en cour demander au roi ces armes. Sans le comprendre, l'homme qui les porte le charge de dire à Arthur,
    s'il ne veut devenir son vassal, d'envoyer vers lui un champion pour revendiquer son royaume, et la coupe d'or, signe de puissance. Le valet, s'éloignant, arrive à la salle carrée et pavée où le
    Roi est assis à sa table pensif et muet, dînant avec ses chevaliers qui devisent gaîment. Le jeune homme entre à cheval et avisant le jeune Yonet, il lui demande où est le roi, puis hardiment il
    l'interpelle sans en pouvoir obtenir une réponse :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Le roi songe et mot ne sonne&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>"Ma foi, dit alors le garçon,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>puisqu'on n'en peut tirer parole,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>comment ferait-il chevaliers."&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Il fait tourner bride à son cheval, mais si brusquement et si gauchement qu'il heurte le roi, précipite le chaperon de ce dernier sur la table et le tire ainsi d'une
    torpeur dont il s'excuse (il est vraiment bien débonnaire) sur le souci que lui cause le chevalier vermeil de la forêt de Quiqueroi. Celui-ci ne vient-il pas de lui contester la souveraineté de
    sa terre et, en présence de la reine, de lui dérober la coupe d'or dont elle a reçu le contenu sur ses vêtements ? Mais le garçon n'est qu'à son objet :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>"Faites-moi chevalier", fit-il,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>"Sire roi, car je veux m'en aller."</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Clairs et riants étaient les yeux&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>sous le front du valet sauvage.</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Nul qui est là ne le croit sage,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>mais tous ceux qui le contemplaient&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>pour beau et gentil le tenaient.</em>&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Le Roi l'invite à descendre de son cheval, il s'y refuse. Arthur n'insiste point, mais l'insolent a d'autres exigences :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>"Je ne serai de longtemps chevalier,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>si je ne suis Chevalier vermeil ;&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Donnez-moi les armes de celui&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>que je rencontrai hors de la porte&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et qui votre coupe d'or emporte.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Keu le sénéchal, qui, comme les autres barons présents, est blessé, se moque de l'audacieux.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Et dit " : Ami, vous avez raison,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>allez les prendre tout de suite&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>ces armes, car elles sont vôtres."</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Arthur reproche au sénéchal sa médisance coutumière :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>"Encore que le garçon soit simple,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>peut-être est-il bon gentilhomme,"</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">et le <em>valet</em> va se retirer quand&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>il a vu une pucelle&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>belle et gentille ; il la salue&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et elle lui sourit&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et toute riante lui fit :&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>"Valet, si tu es de noblesse&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>je pense et crois en mon coeur...</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>qu'au monde entier il n'y aura&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>nul meilleur chevalier que toi.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Ainsi je le pense et crois."</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Et la pucelle n'avait ri&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>depuis plus de dix ans passé.</em>&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">La prédiction, prononcé à haute voix, irrite tant le sénéchal que celui-ci s'élance sur la pucelle et lui donne un tel soufflet qu'il la jette à terre, et se
    précipitant ensuite sur le fou de Cour qu'il trouve sur son passage il le lance dans le feu ; parce que celui-ci avait coutume de vaticiner :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Cette pucelle ne rira&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>jusqu'au moment où elle verra&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>celui qui de chevalerie&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>aura toute seigneurie.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Le fou crie, la pucelle pleure, mais le valet ne s'attarde pas, chevauchant à la poursuite du chevalier vermeil, devancé par Yonet qui connaît les raccourcis.
    Celui-là attendait près d'une roche bise : Arrivé près de lui, le garçon sauvage le somme, au nom d'Arthur, de lui rendre ses armes.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Dédaigneux d'un si chétif adversaire, mais durement menacé le chevalier le frappe à deux mains, du bois de la lance, se redressant jusqu'à le renverser sur
    l'encolure du cheval, mais l'habile garçon, de son javelot, le frappe droit dans l'oeil, et l'abat mort. Il s'agit maintenant de dépouiller le cadavre de ses armes et à cela il ne parvient point.
    Heaume et haubert lui semblent adhérer au corps. Plus familier avec ces adoubements, Yonet a vite fait d'en désaccoutrer le mort jusqu'au gamboison de soie que recouvre le cotte de maille, mais
    le rustre préfère garder la grosse chemise de chanvre, que l'eau ne traverse point et que lui a confectionnée sa mère.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Il ne quittera pas non plus ses grossiers brodequins de cuir, par-dessus lesquelles Yonet lui passe les chausses. Il le revêt du haubert, le coiffe du heaume et le
    fait monter sur le destrier en lui mettant le pied dans les étriers, qu'ils n'avaient jamais vus, non plus que les éperons, et l'arme de l'écu et de la lance. Le valet ainsi harnaché, lui fait
    présent de son cheval de chasse, le charge de rendre au roi la fameuse coupe d'or et de dire à la pucelle frappée par Keu qu'il la vengera, ce dont il s'acquitte à la joie d'Arthur, qui regrette
    le valet gallois et à l'humiliation de Keu, que raille le fou.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Pendant ce temps, le sauvageon armé, poursuivant sa route arrive dans une plaine où il aperçoit, au bord de la mer, à l'embouchure d'un fleuve, un château carré à
    quatre tours, dominé par un donjon central. Il s'engage sur le beau pont de pierre qui y conduit, défendu au milieu par une barbacane et un pont-levis. Un <em>preud'homme</em> s'y ébattait,
    tenant une canne à la main et suivi de deux jeunes gens. Se souvenant de la leçon maternelle, il le salue en disant :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Ainsi me l'enseigne ma mère&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Le <em>preud'homme</em> le voyant sot, lui fait conter par le menu, les détails de son récent exploit et lui accorde l'hospitalité qu'il demande, s'il consent à
    écouter les conseils de sa sagesse et d'abord à recevoir une belle leçon d'escrime chevaleresque :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>"Ami apprenez maintenant ;&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>les armes et prenez garde&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>comment l'on doit tenir la lance&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>éperonner et retenir son cheval."&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Alors il déploie l'oriflamme&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et lui montre et lui enseigne&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>comment on doit prendre son bouclier.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Il le laisse pendre un peu en avant&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>jusqu'à atteindre le cou du cheval&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et met lance sur feutre et pique&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>le coursier, qui valait cent mars...&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>le preud'homme savait manier l'écu&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et le cheval et la lance,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>l'ayant appris depuis l'enfance.</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Les yeux écarquillés, le naïf contemple cet enseignement par l'action qu'il se met à répéter avec autant d'adresse.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>que s'il eût toujours vécu&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>dans les tournois et dans les guerres&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et couru par toutes les terres,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>cherchant bataille et aventure,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>car il le tenait de Nature...</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Quand le valet eut fait sa passe&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>devant le preud'homme, au retour,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>il s'en revient lance levée,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>ainsi qu'il lui avait vu faire :&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>"Sire, dit-il, "ai-je bien fait ?"</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">A trois reprises, il recommence, puis passe du combat à cheval au combat à pied, qui se pratique par <em>escremie</em> (escrime) <em>de l'espée</em>, quand les
    lances sont brisées. Toujours soucieux de suivre les conseils de sa mère l'élève demande au maître son nom. Gornemand de Goort, dont le nom nous est familier, depuis <em>Parsifal</em>, voudrait
    le retenir un mois encore pour parfaire l'éducation du sauvageon, mais celui-ci est pris de désir soudain de revoir sa maman, qu'il vit tomber pâmée à la tête du pont, et se contente d'échanger
    le chanvre qu'elle lui donna contre,&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Chemises et braies de fine toile&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et chausses teintes en rouge&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et cote d'un drap de soie indigo&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>qui fut tissé et fait en Inde.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Dernier bienfait, le preud'homme lui chausse l'éperon droit :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>La coutume en effet était telle&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>que celui qui armait chevalier&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>lui devait l'éperon chausser...</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Et, le preud'homme a pris l'épée&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et la lui ceint et le baisa&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et dit qu'il lui a donnée&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><strong><em>le plus haut ordre selon l'épée&nbsp;</em></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><strong><em>que Dieu ait fait et commandé&nbsp;</em></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><strong><em>c'est l'ordre de chevalerie&nbsp;</em></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><strong><em>qui doit être sans vilenie.&nbsp;</em></strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Nous assistons pour la première fois chez Chrétien de Troyes à un adoubement et nous voyons la constitution progressive de cet ordre de chevalerie, qui survivra
    jusqu'à l'aube du XVIe siècle, et auquel nous devons nous-même tant de nobles et folles conceptions.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">En vertu de ses règles les plus sacrées, il l'adjure d'épargner l'ennemi vaincu qui demande merci, de ne pas trop parler, (conseil qui lui coûtera cher), d'aider
    pucelles ou femmes en détresse, d'aller à l'église prier, et le valet dit au preud'homme.&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Ma mère m'en a dit autant.&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;">Sur quoi le maître le supplie de ne plus sortir à tout propos cette phrase :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>"Et que dirai-je donc, beau sire ?"&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>- Vous pouvez dire que le chevalier&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>qui vous chaussa votre éperon&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>vous l'apprit et vous l'enseigna...&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Et il lui a promis&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>que jamais il ne sonnera&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>mot tant qu'il sera vivant,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>si ce n'est de lui, car il lui semble&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>que c'est le bien qu'il lui enseigne.</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Le preud'homme fait le signe de croix&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et a la main en l'air levée&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>et dit : "Beau sire, Dieu vous sauve,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>Allez à Dieu qui vous conduise,&nbsp;</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><em>puisque rester vous peine."</em></span>
  </p>
  <p style="text-align: right;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><strong>(A suivre).</strong></span>
  </p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[LA LITTÉRATURE DU XVIe siècle]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-litterature-du-xvie-siecle-109438664.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-litterature-du-xvie-siecle-109438664.html</guid>
            <pubDate>Sun, 26 Aug 2012 15:42:00 +0200</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p>
    <strong><span style="color: #000000;">1. RENAISSANCE OU CLASSICISME</span></strong>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="color: #000000;"><br></span></strong><span style="color: #000000;">Certains critiques préfèrent en littérature le XVIe siècle au XVIIe ; ils le trouvent plus riche, plus
    libre, plus séduisant.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Voici mon avis...</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    Le XVIe siècle est certainement l'un des plus féconds et des plus intéressants de notre littérature. C'est l'époque des initiatives généreuses et des grandes audaces. La pensée antique retrouvée
    dans les chefs-d'oeuvre latins et grecs mieux connus avait fait croire à une sorte de <em>renaissance</em> de l'esprit humain. Aussi voit-on chez les auteurs de ce temps une spontanéité, une
    richesse, une exubérance, une joie de vivre et de penser qu'on ne retrouvera plus au même degré plus tard. On comprend le sentiment des critiques qui le préfèrent au grand siècle de la perfection
    classique.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br>
    <strong>I. Le XVIe siècle est plus libre.</strong></span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">1. Le XVIIe siècle est le siècle monarchique et chrétien par excellence. L'autorité de l'Eglise et du roi s'est imposée à tous et ne permet aucun écart ; bien
    qu'elle ait été, en somme, bienfaisante puisqu'elle a permis l'eclosion de tant de chefs-d'oeuvre, elle peut sembler parfois un peu lourde. Un La Bruyère se sent <em><strong>"contraint dans la
    satire ; les grands sujets lui sont interdits"</strong></em>. Quelle différence avec la liberté d'allure et l'audace de pensée d'un Rabelais ou d'un Montaigne !&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">2. <strong>En poésie, Ronsard et la Pléiade ouvrent toutes grandes les portes de l'inspiration</strong> : aucune témérité ne paraîtra excessive (le ton belliqueux de
    du Bellay conviant, dans <em>la Défense</em>, les Français à l'assaut et au pillage des dépouilles grecques et latines). Malherbe n'est pas loin, qui supprimera toute fantaisie, ni Boileau, le
    régent du Parnasse, qui courbera tous les auteurs sous le joug de la raison et les soumettra à une rude discipline.</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;"><strong>II. Il est plus riche aussi.</strong></span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">1) <strong>Richesse de pensée.</strong> Bossuet est sans contredit l'écrivain le plus achevé du XVIIe siècle. On a pu sans trop d'injustice l'appeler <em>"le sublime
    orateur des idées communes"</em>. C'est le bon sens fait homme. Le bon sens peut paraître parfois un peu court. Ni Rabelais, ni Amyot, ni Montaigne ne donnent cette impression. Ils nous ont
    laissé une mine inépuisable d'observations et de renseignements où puiseront non seulement nos grands classiques, mais même les "philosophes" du XVIIIe siècle (idées sur l'éducation des enfants,
    l'organisation sociale, la religion, la science, etc.).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">2) <strong>Même richesse d'expression</strong>. La langue n'étant pas encore fixée, chaque écrivain se constitue non seulement son style, mais sa syntaxe et son
    vocabulaire. On ne connait encore ni Vaugelas, ni les précieuses, ni l'Académie ! Que de tours libres et hardis, d'expressions ingénieuses ou pittoresques, de mots expressifs ou "naïfs" on
    laissera perdre dans l'âge suivant ! (Cf. aussi la variété des coupes et des rythmes dans Ronsard)... Souvenons-nous des doléances de La Fontaine, La Bruyère et Fénelon sur le vieux langage qui
    "se fait regretter."</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;"><strong>III. Et c'est par là qu'il peut paraître plus séduisant.&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Les écrivains du grand siècle sont peut-être un peu austères et durs (sauf La Fontaine et Molière, d'ailleurs bien pessimistes.) Ceux du XVIe ont une richesse et une
    variété, une "naïveté", une "gaillardise" surtout et un air de jeunesse qui enchantent et leur font des amis de tous leurs lecteurs.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;"><strong>2. RONSARD</strong></span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;"><em>Je vais vous dire, sans insister sur quelques charmantes poésies bien connues, par quelles qualités et par quels services Ronsard a bien mérité - à mon avis - de
    la littérature française...</em></span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Ronsard a été de son vivant considéré comme le prince des poètes français. Mais sa gloire fut suivie d'un long oubli. Sainte-Beuve le réhabilite en 1828. Les
    romantiques voient en lui un précurseur et depuis les études et les éditions se sont multipliées. On le considère comme l'un de nos plus grands poètes, très supérieur à Malherbe et à Boileau qui
    ont été si injustes pour lui...</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;"><strong>I. Services rendus à la littérature française.</strong></span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">1. Réformateur et poète, c'est lui qui mène les Français à l'assaut des littératures anciennes ; il redonne de l'audace à notre poésie et ne craint pas d'aborder les
    grands genres et de se mesurer avec Pindare, Virgile et Horace. Il inaugure la littérature classique (étude approfondie des anciens, imitation raisonnée). S'il a échoué dans la <em>Franciade</em>
    et dans l'ode pindarique, ce n'est pas à Boileau de le lui reprocher.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Non content d'<strong>illustrer</strong> il veut :&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">2. <strong>Enrichir la langue française</strong>... Il la défend contre les latiniseurs et les ignorants. Il la dote de mots et de tournures nouvelles.</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><strong>Je fis des mots nouveaux, je rappelai les vieux.&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Sans doute il n'a pas toujours été également heureux (mots latins ou grecs, termes de chasse ou de métier, archaïsmes, provignement) mais l'audace était belle... Il
    a de plus renouvelé le style et la versification, employé avec bonheur beaucoup de strophes et de mètres qui seront repris par les romantiques, a le premier remis en honneur l'alexandrin qu'il
    manie avec plus de souplesse que Boileau :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><strong>Nous vivrons et mourrons ensemble, et tous les jours,&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><strong>Vieillissant, nous verrons rajeunir nos amours.</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><strong>II. Qualités du poète.</strong></span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">1. Il est poète et par un "don de Dieu" (inspiration, fureur, ravissement) et par art ; la poésie est pour lui comme un sacerdoce, il se croit une mission aussi
    noble que celle du guerrier... et il travaille beaucoup (poésie trop savante).</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">2. <strong>Mais cela ne l'empêche pas d'être personnel</strong> (Les Amours à Cassandre, à Marie, à Hélène)... le sentiment de la nature, de l'écoulement des choses,
    mélancolie.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">3. Enfin dans les <em>Discours des misères de ce temps</em> et dans les <em>Remontrances au peuple français</em>, il est bien inspiré par son patriotisme (éloquence,
    verve, satire)... S'il donne des louanges hyperboliques aus rois, il leur fait entendre aussi de dures vérités :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><strong>Sire, ce n'est pas tout que d'être roi de France...</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><strong>Car comme notre corps, votre corps est de boue.</strong></span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Ronsard pouvait dire aux poètes protestants qui l'attaquaient :&nbsp;</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <br>
    <span style="color: #000000;"><strong>Vous êtes tous issus de ma Muse et de moi ;&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><strong>Vous êtes mes sujets, je suis seul votre roi.</strong></span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Ce mot est vrai : ses contemporains, les classiques et même en partie les romantiques lui sont redevables.</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;"><strong>3. MONTAIGNE&nbsp;</strong></span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Aurai-je aimé être élevé suivant les principes de Montaigne ?&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Le chapitre vingt-cinquième du livre Ier des <em>Essais</em> est l'un des plus intéressants et celui qui plaît le plus aux jeunes gens. Ils aiment y entendre parler
    des "geôles de jeunesse captive" et des "maîtres enyvrés en leur colère." Ils se sentent surtout séduits par les idées larges et la morale souriante de Montaigne. Tous auraient désiré être élevés
    suivants ses principes.</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;"><strong>I. Avantages de cette méthode.</strong></span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">1. Et d'abord qui ne voudrait être conduit à la vertu <em>par ces routes ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes ?</em> On aime à voir représenter la sagesse comme
    une chose aisée et accessible même aux enfants. Montaigne nous épargne les efforts pénibles, il bannit toute contrainte, il fait confiance à la nature humaine.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">2. Montaigne fait une grande place à la formation du corps, il recommande les exercices physiques : <em>"Endurcissez-le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et
    aux hasards qu'il lui faut mépriser."</em></span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">3. Pour ce qui est de l'éducation intellectuelle, la part principale donnée au jugement (<em>tête bien faite plutôt que bien pleine</em>), le dédain de la mémoire et
    des livres (<em>vaine suffisante qu'une suffisance pure livresque</em>), le souci d'exciter la curiosité de l'élève, de le faire juge de tout ce qu'il apprend, de <em>le faire trotter</em>
    lui-même, etc., tout cela est bien fait pour séduire les jeunes gens.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">4. Enfin ils aiment qu'on les mette à <em>l'école du commerce des hommes... "pour frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui".</em> En recommandant <em>la
    visite des pays étrangers,</em> l'étude des langues vivantes par la pratique et la conversation, Montaigne est un précurseur.</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;"><strong>II. Ce qui manquerait à l'élève de Montaigne.</strong></span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">1. <strong>Sa volonté ne serait pas suffisamment fortifiée</strong>, il ne serait pas assez préparé aux difficultés de la vie : pratiquer le devoir n'est pas
    toujours si facile.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">2. <strong>Il n'aurait pas un bagage suffisant de connaissances</strong> ; il serait nul en sciences et cette lacune paraîtrait particulièrement grave à notre
    époque. Ici, Rabelais avait vu plus juste que Montaigne.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">3. <strong>Enfin il n'aurait pas sans doute le goût du travail</strong>. Ce serait un amateur distingué, un homme du monde accompli, de conversation agréable, de
    commerce très séduisant, mais qui risquerait d'être incapable d'effort intellectuel comme d'effort moral.</span>
  </p>
  <p>
    <br>
    <span style="color: #000000;">Pour bien comprendre Montaigne, il faut, d'ailleurs, bien voir ce qu'il s'est proposé. Il voulait former un jeune noble et faire de lui un <em>honnête homme</em>.
    Son élève ne sera ni ingénieur, ni chimiste, ni médecin. Aujourd'hui l'éducation est nécessairement plus utilitaire. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que le programme de Montaigne ne convienne
    pas absolument aux jeunes gens du XXIe siècle. Admirons plutôt que l'esprit dont il s'inspire puisse sembler sur tant de points si moderne et qu'il y ait encore tant à puiser dans ses
    idées.</span>
  </p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[LES FABLIAUX]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-les-fabliaux-108985792.html</link>
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            <pubDate>Fri, 10 Aug 2012 16:53:00 +0200</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p style="text-align: center;">&nbsp;</p>

<div>
<div>
<div style="text-align: center;">
<div><strong><span style="color: #000000;"><object data="http://www.dailymotion.com/swf/xsqnd4&amp;related=0" height="320" type="application/x-shockwave-flash" width="480"><param name="data" value="http://www.dailymotion.com/swf/xsqnd4&amp;related=0" /><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowScriptAccess" value="always" /><param name="src" value="http://www.dailymotion.com/swf/xsqnd4&amp;related=0" /></object></span></strong></div>
</div>
</div>
</div>

<p>&nbsp;</p>

<p style="text-align: center;"><br />
&nbsp;</p>

<p style="margin-bottom: 1.3em; line-height: 18.2px; color: #161617; font-family: 'Trebuchet MS'; font-size: 13px; background-color: #ffffff; text-align: center;"><span style="font-size: 10pt;">Pour &eacute;couter cette &eacute;mission, lancez la vid&eacute;o en cliquant sur &quot;PLAY&quot;</span></p>

<p style="margin-bottom: 1.3em; line-height: 18.2px; color: #161617; font-family: 'Trebuchet MS'; font-size: 13px; background-color: #ffffff; text-align: center;"><span style="font-size: 10pt;">Vous pouvez moduler le son en utilisant le bouton &quot;Haut-parleur&quot;</span></p>

<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Outre le <em>Roman de Renart</em>, o&ugrave; la soci&eacute;t&eacute; des animaux ressemble souvent &agrave; celle des hommes, la litt&eacute;rature satirique (qui a pour objet principal de mettre en relief les ridicules et les vices de l&#39;individu et de la soci&eacute;t&eacute;) nous a donn&eacute; au Moyen Age <em>les Fabliaux</em> : ce sont des <em>contes &agrave; rire</em> o&ugrave; le narrateur tant&ocirc;t s&#39;amuse &agrave; raconter quelque histoire plaisante de peu de cons&eacute;quence, tant&ocirc;t donne &agrave; son r&eacute;cit une allure plus s&eacute;rieuse, m&ecirc;lant &agrave; l&#39;anecdote des remarques psychologiques, des consid&eacute;rations sociales. Mais, dans un cas, comme dans l&#39;autre, le fabliau se termine presque toujours par <em>une morale</em> qui, en quelques mots, exprime une v&eacute;rit&eacute; d&#39;exp&eacute;rience, une le&ccedil;on tir&eacute;e des faits racont&eacute;s.&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><strong><em>ESTULA</em></strong></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Dans cette &eacute;mission de radio sur ce support vid&eacute;o, vous propose un fabliau qui repose tout entier sur une m&eacute;prise, un jeu de mots, d&#39;ailleurs fort amusant. Il faut, pour bien le comprendre, se rappeler qu&#39;en ancien fran&ccedil;ais le S final se faisait encore entendre dans un grand nombre de mots, comme dans notre actuel : <em>h&eacute;las</em> ; si bien que le s de la 2e personne du verbe &ecirc;tre : <em>tu es</em> se pronon&ccedil;ait distinctement : <em>tu ess, ess-tu</em>... Ainsi : &quot;<em>es-tu l&agrave; ?</em>&quot; pouvait se confondre avec le nom propre <em>ESTULA</em>.&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">La morale qui termine notre fabliau n&#39;est pas sans rapport avec le r&eacute;cit, mais on remarquera que sa port&eacute;e en est plus g&eacute;n&eacute;rale, qu&#39;elle d&eacute;passe le cadre &eacute;troit de l&#39;anecdote racont&eacute;e.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Au d&eacute;but de ce conte, on voit deux fr&egrave;res qui vivent ensemble, tr&egrave;s pauvrement. Un jour qu&#39;ils n&#39;ont rien &agrave; se mettre sous la dent, ils vont trouver un moyen de se ravitailler &agrave; peu de frais.</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><em><strong>LE VILAIN AU BUFFET&nbsp;</strong></em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Le deuxi&egrave;me fabliau que vous entendrez dans cette &eacute;mission de radio appartient &agrave; la seconde mani&egrave;re.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">L&#39;anecdote en elle-m&ecirc;me est assez mince, mais d&#39;une part le r&eacute;cit fourmille d&#39;observations psychologiques, morales, sociales : c&#39;est aussi un tableau de moeurs tr&egrave;s riche qui nous &eacute;claire sur la vie des seigneurs, leurs r&eacute;ceptions, leurs rapports avec les paysans, avec leurs subordonn&eacute;s. Nous verrons un ch&acirc;telain tenir cour, c&#39;est-&agrave;-dire inviter tout le voisinage, nobles, bourgeois et manants &agrave; venir festoyer dans son ch&acirc;teau. Des jongleurs feront des tours, un m&eacute;nestrel r&eacute;citera le <em>dit de l&#39;Herberie</em>, po&egrave;me de <em>Rutebeuf</em> qui vivait au XIIIe si&egrave;cle.&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Comme dans la plupart des fabliaux, le paysan, <em>le vilain</em> y est un personnage plein de finesse et d&#39;esprit. Il comprend fort bien les jeux de mots, entre autres celui que veut faire &agrave; ses d&eacute;pens l&#39;intendant du comte, son <em>s&eacute;n&eacute;chal</em> quand il donne au vilain une gifle, qui se disait alors : <em>une buffe</em> ; ce n&#39;est pas le s&eacute;n&eacute;chal qui aura le dernier mot.&nbsp;</span></p>

</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[QUEL EST LE SECRET DE MAYERLING ?]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-quel-est-le-secret-de-mayerling-108525159.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-quel-est-le-secret-de-mayerling-108525159.html</guid>
            <pubDate>Thu, 26 Jul 2012 09:16:00 +0200</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p><em><strong><span style="color: #000000;">Parmi toutes les &eacute;nigmes du pass&eacute;, celle de la mort de l&#39;archiduc Rodolphe de Habsbourg, h&eacute;ritier du tr&ocirc;ne d&#39;Autriche-Hongrie, reste une des plus myst&eacute;rieuses. Fils de l&#39;empereur Fran&ccedil;ois-Joseph et de l&#39;imp&eacute;ratrice Elisabeth - Sissi -, &eacute;poux de St&eacute;phanie de Belgique, Rodolphe frappait ses contemporains par son intelligence et ses id&eacute;es lib&eacute;rales, mais aussi par sa nervosit&eacute; et son inqui&eacute;tude. C&#39;est apr&egrave;s une relecture de trois ouvrages du regrett&eacute; Henry Valloton que j&#39;ai r&eacute;dig&eacute; cet expos&eacute; et je m&#39;invite donc &agrave; vous raconter cette trag&eacute;die...</span></strong></em></p>

<p><br />
&nbsp;</p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80565"><em id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80564"><strong id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80563"><span id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80562" style="color: #000000;"><img alt="L'archiduc Rodolphe de Habsbourg" class="GcheTexte" height="244" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80561" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/L-archiduc-Rodolphe-de-Habsbourg.jpg" style="float: left;" width="200" /></span></strong></em></p>

<p><span style="color: #000000;">Le 5 novembre 1888, l&#39;archiduc Rodolphe a rencontr&eacute; la baronne Marie Vetsera, &acirc;g&eacute;e de seize ans. Elle vit avec sa m&egrave;re, veuve de fra&icirc;che date, sa soeur et deux petits fr&egrave;res dans leur palais de la rue des Sal&eacute;siens, &agrave; Vienne.</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80592"><span style="color: #000000;">Ambitieuse et riche, cette famille de parvenus s&#39;est gliss&eacute; dans la soci&eacute;t&eacute; ; elle entretient des relations avec la comtesse Larisch-Wallersee, ni&egrave;ce morganatique de l&#39;Imp&eacute;ratrice, qui s&#39;&eacute;tait beaucoup int&eacute;ress&eacute;e &agrave; elle et l&#39;avait combl&eacute;e de bienfaits.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Selon Latour, ancien pr&eacute;cepteur de l&#39;archiduc, la comtesse aurait fait tout ce qu&#39;elle pouvait d&egrave;s le mariage de Rodolphe, pour brouiller son m&eacute;nage ? Ladite Larisch sert d&#39;interm&eacute;diaire - plus exactement d&#39;entremetteuse - entre la jeune Vetsera, follement &eacute;prise, et le prince-h&eacute;ritier.</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><em>DES RENDEZ-VOUS SECRETS</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Bient&ocirc;t les rencontres innocentes et furtives au Prater ne leur suffisent plus. Gr&acirc;ce &agrave; la complicit&eacute; de la Larisch, Marie rejoint son ami dans l&#39;appartement de gar&ccedil;on qu&#39;il a gard&eacute; &agrave; la Hofburg (celui qu&#39;il occupe avec l&#39;archiduchesse St&eacute;phanie, son &eacute;pouse, est &agrave; une autre aile du ch&acirc;teau). Elle l&#39;&eacute;crit elle-m&ecirc;me &agrave; son ancienne gouvernante, qui est dans le secret.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Peu apr&egrave;s, elle mande &agrave; sa confidente :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><em><span style="color: #000000;">&quot;Nous avons perdu la t&ecirc;te tous les deux. Maintenant nous nous appartenons corps et &acirc;me...&quot;</span></em></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Pour marquer ce jour b&eacute;ni entre tous, la jeune femme offre &agrave; l&#39;archiduc un &eacute;tui &agrave; cigarettes avec cette inscription : <em>&quot;Merci &agrave; l&#39;heureux destin ! 13 janvier 1889&quot;</em>. Marie Vetsera exulte de joie : si quelque snobisme se m&ecirc;le &agrave; son sentiment, il est hors de doute qu&#39;elle aime le prince de tout son &acirc;me.</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80617" style="text-align: left;"><span id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80616" style="color: #000000;">Petite, bien en chair, le teint bruni, les l&egrave;vres tr&egrave;s rouges s&#39;ouvrant sur des dents serr&eacute;es et pointues, les extr&eacute;mit&eacute;s d&eacute;licates, le nez l&eacute;g&egrave;rement retrouss&eacute;, le menton effac&eacute;, dot&eacute;e d&#39;une chevelure qui l&#39;enveloppe toute, Marie Vetsera a des yeux splendides.&nbsp;<img alt="Marie-Vetsera.jpg" class="DrteTexte" height="227" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80615" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/Marie-Vetsera.jpg" style="float: right;" width="164" />Ils sont d&#39;un bleu profond, enchass&eacute;s entre des cils tr&egrave;s longs et des sourcils &eacute;pais que le front s&eacute;pare &agrave; peine d&#39;une frange de cheveux tr&egrave;s &quot;jeune fille&quot;. Ce sont ses yeux qu&#39;on voit d&#39;abord et les regards des hommes y restent accroch&eacute;s, comme un fer &agrave; l&#39;aimant.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Jamais les yeux de Marie n&#39;ont &eacute;t&eacute; si grands, si beaux, si flamboyants qu&#39;en janvier 1889 : elle aime le prince-h&eacute;ritier et se croit aim&eacute;e de lui ! Que lui importe le reste ? Il est mari&eacute;, p&egrave;re de famille, il est catholique ; l&#39;annulation qu&#39;il a demand&eacute;e &agrave; Rome ne pr&eacute;sente aucune chance de succ&egrave;s ; m&ecirc;me en ce cas, il ne pourrait l&#39;&eacute;pouser, car jamais l&#39;Empereur n&#39;admettrait une pareille m&eacute;salliance.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Tout cela, Marie le sait, mais elle ne vit que pour son amour et de l&#39;heure pr&eacute;sente. Le 18 janvier - cinq jour apr&egrave;s s&#39;&ecirc;tre donn&eacute;e &agrave; Rodolphe - elle fait son testament et ce n&#39;est pas un hasard...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Quels sont les sentiments de Rodolphe ?</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Ce grand blas&eacute; qui a &quot;&eacute;puis&eacute; toute la coupe des jouissances&quot; a trouv&eacute; une fra&icirc;cheur nouvelle dans cet amour juv&eacute;nile et sinc&egrave;re, mais il re&ccedil;oit de Marie Vetsera plus qu&#39;il ne lui donne. Ils se rencontrent cinq fois dans sa gar&ccedil;onni&egrave;re. Bratfisch - le cocher-siffleur tout d&eacute;vou&eacute; &agrave; Rodolphe - attend la baronne dans la rue des Marocains ou ailleurs et la m&egrave;ne sous un pont de communication du palais Albert ; de l&agrave;, elle atteint en quelques pas la Hofburg.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Le valet de chambre Loschek, autre homme de confiance de l&#39;archiduc, la re&ccedil;oit sans mot dire, la conduit par de longs couloirs d&eacute;serts et tristes. Le coeur battant, Marie Vetsera monte et descend des escaliers, longe parfois les toits plats du palais. Le valet de chambre ouvre une porte, s&#39;efface... grave, imperturbable, un peu ironique ou m&eacute;prisant.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">La baronne entre dans le petit appartement de trois chambres du Kronprinz ; au vestibule, un corbeau saisit les cheveux de la visiteuse en poussant des croassements sinistres. Dans le bureau de Rodolphe, elle voit sur la commode un cr&acirc;ne de mort poli &agrave; la perfection et un revolver noir.</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80669" style="text-align: left;"><span id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80668" style="color: #000000;">Effray&eacute;e lors de sa premi&egrave;re visite, le regard attir&eacute; irr&eacute;sistiblement par ce joujou charg&eacute;, par cette t&ecirc;te de mort qui semble la regarder en ricanant, Marie toute &agrave; la tendresse de Rodolphe, oublie vite ses frayeurs.<img alt="Vienne--la-Hofburg.jpg" class="CtreTexte" height="152" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80667" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/Vienne--la-Hofburg.jpg" style="float: left;" width="217" /></span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><em>LA LIAISON EST CONNUE</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Malgr&eacute; toutes les pr&eacute;cautions, le secret a perc&eacute; ; bient&ocirc;t la baronne H&eacute;l&egrave;ne Vetsera sera la seule Viennoise &agrave; ignorer la liaison de sa fille.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Inform&eacute;e, St&eacute;phanie parle avec m&eacute;pris de &quot;la petite&quot;. Fran&ccedil;ois-Joseph - qui conna&icirc;t sans doute cette aventure par sa police - ne la prend pas au tragique : on le voit plaisanter aimablement avec son fils, le 23 janvier, au th&eacute;&acirc;tre. Les relations de l&#39;Empereur avec l&#39;archiduc sont courtoises, affectueuses, mais distantes.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Le 27, le prince de Reuss, ambassadeur de Prusse &agrave; Vienne, donne une brillante r&eacute;ception pour l&#39;anniversaire de Guillaume II. Fran&ccedil;ois-Joseph, en grande tenue, fait une apparition. Lorsque la famille Vetsera entre dans le salon, les yeux de Marie cherchent aussit&ocirc;t Rodolphe et ne le quittent plus.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">L&#39;archiduchesse St&eacute;phanie, qui remplace ce soir-l&agrave; l&#39;Imp&eacute;ratrice, accomplit le p&eacute;riple d&#39;usage &agrave; travers la salle des f&ecirc;tes ; les femmes font leurs plongeons protocolaires, les diplomates s&#39;inclinent respectueusement, les officiers prennent le garde-&agrave;-vous ; la jeune baronne, perdant le sens des convenances, reste immobile et regarde sa rivale d&#39;un air provocant ; il faut que sa m&egrave;re la saisisse par le bras pour la forcer &agrave; faire sa r&eacute;v&eacute;rence. St&eacute;phanie a le tact d&#39;&eacute;viter un scandale.</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80704" style="text-align: left;"><span id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80703" style="color: #000000;">&nbsp;<img alt="Rodolphe et sa femme Stéphanie" class="GcheTexte" height="269" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80702" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/Rodolphe-et-sa-femme-Stephanie.jpg" style="float: right;" width="187" /></span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><em>UNE ENTREVUE ORAGEUSE</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Le lundi 28 janvier, &agrave; l&#39;aube, Fran&ccedil;ois-Joseph re&ccedil;oit son fils dans son cabinet. Quel est l&#39;objet de cette entrevue ? S&#39;est-il agi de la demande d&#39;annulation de mariage adress&eacute;e directement par Rodolphe au Pape, &agrave; l&#39;insu de l&#39;Empereur, contre toutes les r&egrave;gles de la Maison d&#39;Autriche et que le Saint-P&egrave;re a renvoy&eacute;e &agrave; Fran&ccedil;ois-Joseph ? - ou de l&#39;incident de la veille &agrave; l&#39;ambassade d&#39;Allemagne ? ou encore des &eacute;meutes de Hongrie o&ugrave; Rodolphe se serait laiss&eacute; compromettre ? Fran&ccedil;ois-Joseph somme-t-il son fils de rompre avec Marie Vetsera, de se r&eacute;concilier avec St&eacute;phanie qui s&#39;&eacute;tait plainte ?</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">On est r&eacute;duit aux hypoth&egrave;ses, malgr&eacute; les r&eacute;cits de certains romanciers. Quel qu&#39;ait &eacute;t&eacute; le sujet de l&#39;entretien, l&#39;entrevue fut si orageuse qu&#39;aux dires d&#39;un aide de camp, l&#39;Empereur aurait &eacute;t&eacute; trouv&eacute; inanim&eacute; dans son cabinet de travail apr&egrave;s le d&eacute;part de Rodolphe ?...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Ce m&ecirc;me matin, l&#39;archiduc re&ccedil;oit le journaliste Szeps et lui d&eacute;clare :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><em><span style="color: #000000;">- A partir de maintenant, toutes les cha&icirc;nes, tous les devoirs, toutes les h&eacute;sitations disparaissent...</span></em></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Puis Rodolphe &eacute;crit des lettres d&#39;adieux (qu&#39;il laisse dans son secr&eacute;taire) &agrave; St&eacute;phanie, &agrave; sa m&egrave;re, &agrave; sa soeur Val&eacute;rie. Il dit &agrave; St&eacute;phanie : <em>&quot;Je vais paisiblement &agrave; la mort, qui seule peut sauvegarder mon renom...&quot;</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">A Val&eacute;rie :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><em><span style="color: #000000;">&quot;Je meurs contre mon gr&eacute;...&quot;</span></em></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">On ne conna&icirc;t que quelques bribes de la lettre de Rodolphe &agrave; l&#39;Imp&eacute;ratrice : il devait absolument dispara&icirc;tre, son honneur l&#39;exigeait, il n&#39;avait plus le droit de vivre, aurait-il dit.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Puchel, le chasseur de service, est frapp&eacute; par l&#39;air tourment&eacute;, ind&eacute;cis, r&ecirc;veur, de l&#39;archiduc. Lorsqu&#39;il lui apporte une lettre, &agrave; onze heures, le prince-h&eacute;ritier est debout devant la fen&ecirc;tre de sa chambre &agrave; coucher et regarde fixement la place Saint-Fran&ccedil;ois, la montre &agrave; la main ; quand Puchel revient &agrave; midi avec un t&eacute;l&eacute;gramme, Rodolphe n&#39;a pas boug&eacute; ; il se trouve exactement dans la m&ecirc;me pose, la montre encore &agrave; la main.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">L&#39;archiduc d&eacute;cach&egrave;te rapidement la d&eacute;p&ecirc;che et dit &agrave; haute voix :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Oui, il faut que ce soit ainsi !...&quot;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Selon un rapport ult&eacute;rieur de l&#39;indicateur de police Meisner, l&#39;archiduc aurait pass&eacute; la soir&eacute;e du 28 janvier, jusqu&#39;&agrave; trois heures du matin, chez Mitzi Kaspar, ravissante cr&eacute;ature, mod&egrave;le recherch&eacute; des peintres, tr&egrave;s attach&eacute;e &agrave; Rodolphe ; il aurait bu beaucoup de champagne et donn&eacute; un tr&egrave;s large pourboire au concierge.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">En quittant Mitzi, il lui aurait fait un signe de croix sur le front, ce qui n&#39;&eacute;tait pas du tout dans ses habitudes. De l&agrave;, il serait parti pour Mayerling, apr&egrave;s avoir dit &agrave; Mitzi qu&#39;il allait s&#39;y tuer d&#39;un coup de revolver ; elle n&#39;avait pas pris ce propos au s&eacute;rieux.</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80744" style="text-align: left;"><span id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80743" style="color: #000000;">Quant &agrave; Marie Vetsera, qui avait quitt&eacute; son domicile le matin du 28 janvier, elle n&#39;y revint jamais.<img alt="Chateau-de-Mayerling.jpg" class="CtreTexte" height="174" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80742" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/Chateau-de-Mayerling.jpg" style="float: right;" width="289" /></span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><em>DERNIERES HEURES&nbsp;</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Le lendemain, mardi 29 janvier, vers huit heures du matin, l&#39;archiduc arrive &agrave; son pavillon de chasse de Mayerling o&ugrave; l&#39;attendent son beau-fr&egrave;re Philippe de Cobourg et son ami &quot;Josl&quot;, le comte Hoyos. Il s&#39;excuse : il a pris un mauvais rhume, dit-il, et ne chassera pas avec eux.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Les deux hommes partent donc et l&#39;archiduc reste seul... presque seul : Marie est l&agrave;, amen&eacute;e par Bratfisch, mais les amis de Rodolphe ignorent sa pr&eacute;sence.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Au d&eacute;but de l&#39;apr&egrave;s-midi, Cobourg rentre de la chasse ; il doit d&icirc;ner &agrave; Vienne avec l&#39;Empereur ; Rodolphe le prie d&#39;excuser son absence et t&eacute;l&eacute;graphie &agrave; St&eacute;phanie, l&#39;informant qu&#39;&agrave; la suite de son refroidissement il ne pourrait assister &agrave; cette r&eacute;union de famille.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Dans la chambre, des bouteilles de champagne rafra&icirc;chissent. Loschek heurte parfois pour remettre &agrave; l&#39;archiduc des d&eacute;p&ecirc;ches relatives aux incidents de Hongrie, qui sont transmises par le bureau de poste d&#39;Aaland.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">A la tomb&eacute;e de la nuit, Rodolphe fait une br&egrave;ve promenade autour de la maison : la neige tombe, des corneilles poussent leurs cris lugubres ; il distingue &agrave; quelque distance des individus qui se dissimulent derri&egrave;re les arbres ; vraisemblablement ce sont ces damn&eacute;s policiers qui le surveillent sans cesse et dont il s&#39;est plaint si souvent ?</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">L&#39;invisible baronne et Hoyos sont donc les seuls h&ocirc;tes rest&eacute;s &agrave; Mayerling, apr&egrave;s le d&eacute;part de Cobourg. L&#39;archiduc d&icirc;ne en t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec le comte et lui parle abondamment des &eacute;v&eacute;nements de Hongrie.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Vers neuf heures, il se retire dans son appartement, o&ugrave; l&#39;attend impatiemment Marie.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Rodolphe fait venir Bratfisch, qui est &agrave; la cuisine. L&#39;homme siffle et chante les refrains &agrave; la mode :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<em><span style="color: #000000;">Je m&egrave;ne deux ardents bais bruns...</span></em></p>

<p style="text-align: center;"><em><span style="color: #000000;">Tout le monde peut &ecirc;tre cocher,</span></em></p>

<p style="text-align: center;"><em><span style="color: #000000;">Mais on ne sait conduire qu&#39;&agrave; Vienne...</span></em></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Et Bratfisch - chanteur amusant, siffleur incomparable, serviteur discret - termine son r&eacute;cital par le c&eacute;l&egrave;bre <em>&quot;G&#39;stanzeln&quot;</em> de Styrie que l&#39;archiduc aime particuli&egrave;rement :</span></p>

<p style="text-align: center;"><em><span style="color: #000000;">Il n&#39;y a qu&#39;une seule ville imp&eacute;riale,</span></em></p>

<p style="text-align: center;"><em><span style="color: #000000;">Il n&#39;y a qu&#39;une seule Vienne...</span></em></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Bratfisch quitte la chambre &agrave; onze heures. C&#39;est alors sans doute que Marie &eacute;crit ses lettres, car elle y mentionne l&#39;artiste-cocher :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><em><span style="color: #000000;">&quot;Nous sommes &agrave; pr&eacute;sent tr&egrave;s curieux de savoir comment est fait l&#39;autre monde, dit-elle &agrave; sa m&egrave;re... Bratfisch a siffl&eacute; &agrave; merveille... Pardonnez-moi ce que j&#39;ai fait, je ne pouvais r&eacute;sister &agrave; l&#39;amour...&quot;</span></em></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Elle assure &agrave; sa soeur Anna qu&#39;elle s&#39;en va heureuse dans l&#39;au-del&agrave;. Elle ajoute :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><em><span style="color: #000000;">&quot;...Rappelle-toi la ligne de vie dans ma main.&quot;</span></em></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Elle &eacute;crit &agrave; l&#39;un de ses petits fr&egrave;res :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><em><span style="color: #000000;">&quot;...De l&#39;autre monde, je veillerai sur toi, car je t&#39;aime bien...&quot;</span></em></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Puis elle trace quelques lignes pour la Larisch, qui a favoris&eacute; ses rendez-vous :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><em><span style="color: #000000;">&quot;...Pardonne-moi toute la peine que j&#39;ai pu te causer. Je te remercie de grand coeur de tout ce que tu as fait pour moi. Si la vie devait devenir difficile pour toi - et je crains qu&#39;il en soit ainsi apr&egrave;s ce que nous avons fait - alors suis-nous : c&#39;est ce que tu peux imaginer de mieux...&quot;</span></em></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Sur un cendrier en onys, elle ajoute ces mots &agrave; l&#39;encre violette :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><em><span style="color: #000000;">&quot;...Plut&ocirc;t le revolver que le poison ; le revolver est plus s&ucirc;r...&quot;</span></em></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">L&#39;archiduc laisse des instruction pour son ami, le diplomate hongrois Szogy&eacute;ny :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;"><em>&quot; Mon cher Szogy&eacute;ny, je vous envoie ci-joint un codicille ; conformez-vous &agrave; ces instructions ainsi qu&#39;au testament que j&#39;ai fait il y a deux ans, avec l&#39;assentiment de ma femme. Dans mon bureau, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du sofa, vous verrez une petite table ; avec la clef ci-jointe, ouvrez-en le tiroir, vous y trouverez mes &eacute;crits. Je vous confie le soin de les revoir et j&#39;abandonne &agrave; votre jugement de choisir ceux qu&#39;il vaut la peine de publier. Je dois quitter la vie. Puisssiez-vous &ecirc;tre heureux ! Votre Rodolphe.&quot;</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
&nbsp;</p>

<p style="text-align: center;"><em><span style="color: #000000;">DEUX COUPS...&nbsp;</span></em></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Enfin l&#39;archiduc &eacute;crit un billet pour le valet de chambre Loschek : il le remercie, ordonne de ne pas t&eacute;l&eacute;graphier &agrave; Vienne mais d&#39;envoyer chercher un pr&ecirc;tre du couvent de Sainte-Croix qui viendra prier pr&egrave;s de lui ; qu&#39;on l&#39;enterre au cimeti&egrave;re de Sainte-Croix avec la baronne, dans la m&ecirc;me tombe...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Les derni&egrave;res lettres sont termin&eacute;es. Il n&#39;y a plus de sifflets, ni de chansons. Dans la campagne, la neige qui tombe efface lentement la couleur brune des toits.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Quand les premi&egrave;res lueurs de l&#39;aube paraissent, Rodolphe dirige son arme vers l&#39;amie &eacute;tendue &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s - Peut-&ecirc;tre est-elle assoupie ? Peut-&ecirc;tre ne voit-elle pas le geste meurtrier ?... D&#39;un coup &agrave; la tempe gauche, il la tue net.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Le sang coule ; l&#39;archiduc rel&egrave;ve la couverture du lit et place l&#39;oreiller sur le visage de sa ma&icirc;tresse dont les yeux, les grands yeux, plus beaux et plus grands que jamais, regardent l&#39;autre monde...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Rodolphe est seul, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l&#39;amie qui l&#39;a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; jusque dans la mort : <em>usque mortem et ultra...</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">A six heures et demie, en robe de chambre, il va dire &agrave; Loschek de servir le d&eacute;jeuner dans une heure et de commander Bratfisch avec son fiacre. Puis il regagne sa chambre en sifflant...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Alors le prince-h&eacute;ritier d&#39;Autriche s&#39;assied au bord du lit, place un miroir &agrave; main sur un petit fauteuil pour v&eacute;rifier minutieusement ses mouvements, prend le revolver, l&#39;appuie sur sa tempe droite et presse la d&eacute;tente ; le coup part, l&#39;archiduc s&#39;affaisse.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Seules les bougies vivent encore dans la chambre ; bient&ocirc;t elles mourront &agrave; leur tour, l&#39;une apr&egrave;s l&#39;autre...</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><em>IL FAUT PREVENIR L&#39;EMPEREUR</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">A sept heures et demie pr&eacute;cises, Loschek gratte &agrave; la porte de son ma&icirc;tre ; il n&#39;entend aucune r&eacute;ponse. L&#39;archiduc et son amie dorment bien profond&eacute;ment, ce matin ? Le valet de chambre sourit...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Il attend un instant, heurte d&#39;abord doucement, puis fort, tr&egrave;s fort, &agrave; coups redoubl&eacute;s. Toujours rien !</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Affol&eacute;, il court chercher Hoyos. A son tour, le comte tambourine, frappe, appelle. Aucun bruit &agrave; l&#39;int&eacute;rieur ! Loschek r&eacute;v&egrave;le alors au comte la pr&eacute;sence de Marie Vetsera...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Les deux hommes enfoncent la porte : la chambre aux volets ferm&eacute;s est remplie de l&#39;odeur des bougies et de la cire ; Hoyos et Loschek distinguent dans la p&eacute;nombre le cadavre de l&#39;archiduc pli&eacute; en avant et, couch&eacute; pr&egrave;s de Rodolphe, un autre cadavre. Sur la table de nuit, Hoyos voit un verre. Alors &eacute;clate dans la cour une na&iuml;ve fanfare ; ce sont les cors qui annoncent la chasse ! Vite on leur impose le silence...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Hoyos bondit dans la voiture de Bratfisch ; apr&egrave;s une course folle sur la route glac&eacute;e, il atteint la station de Baden.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Le comte veut faire arr&ecirc;ter le direct de Trieste-Vienne ; le chef de gare refuse ; il faut que Hoyos lui confie que l&#39;archiduc Rodolphe est d&eacute;c&eacute;d&eacute; subitement &agrave; Mayerling ; &agrave; tout prix, lui, Hoyos, conseiller intime, doit aller pr&eacute;venir l&#39;Empereur.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Le chef de gare s&#39;incline et le train stoppe. Hoyos arrive &agrave; la Hofburg. Introduit chez le comte Paar, adjudant-g&eacute;n&eacute;ral, il raconte ce qu&#39;il a vu et mal vu : dans son trouble, dans la mi-obscurit&eacute;, il a aper&ccedil;u sur la table de nuit un verre contenant un liquide et il a conclu &agrave; un empoisonnement. (En r&eacute;alit&eacute;, le verre ne contenait qu&#39;un reste de cognac).</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Paar ne veut pas communiquer lui-m&ecirc;me la nouvelle &agrave; Fran&ccedil;ois-Joseph ; seule, l&#39;Imp&eacute;ratrice peut se charger d&#39;un message aussi terrible !&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Il va trouver le baron Nopcsa puis Ida Ferenczy et leur raconte le d&eacute;c&egrave;s, l&#39;empoisonnement. Sans doute &quot;la petite Vetsera&quot; a-t-elle, par jalousie, donn&eacute; la mort &agrave; son ami ?...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">La dame d&#39;honneur p&eacute;n&egrave;tre dans le salon o&ugrave; Elisabeth &eacute;coute son lecteur grec d&eacute;clamer une page d&#39;Hom&egrave;re. Elle informe l&#39;Imp&eacute;ratrice que le grand ma&icirc;tre de la Cour d&eacute;sire lui parler d&#39;urgence. Parce que l&#39;Imp&eacute;ratrice marque quelque m&eacute;contentement, Ida Ferenczy ajoute &agrave; voix basse :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Il s&#39;agit de graves et mauvaises nouvelles de l&#39;archiduc Rodolphe...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">L&#39;Imp&eacute;ratrice se l&egrave;ve d&#39;un bond, le Grec se retire. Lorsque Nopcsa raconte avec m&eacute;nagement ce qu&#39;il vient d&#39;apprendre, Elisabeth &eacute;clate en sanglots. Mais on entend un pas rapide, &eacute;lastique qui se rapproche : l&#39;Empereur !</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Non ! pas encore ! qu&#39;il n&#39;entre pas ! dit l&#39;Imp&eacute;ratrice.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Nopcsa se porte &agrave; la rencontre de Fran&ccedil;ois-Joseph, prie Sa Majest&eacute; de daigner attendre un instant, bredouille quelques phrases banales, s&#39;efforce de dissimuler son trouble. L&#39;Imp&eacute;ratrice qui a s&eacute;ch&eacute; ses larmes dit &agrave; Ida Ferenczy :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Que Dieu me vienne en aide ! Faites entrer l&#39;Empereur !...</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><em>LES CLOCHES DE VIENNE SONNENT LE GLAS</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Les &eacute;poux restent seuls. Sans doute Elisabeth r&eacute;p&egrave;te-t-elle &agrave; Fran&ccedil;ois-Joseph le r&eacute;cit m&ecirc;me de Hoyos : l&#39;empoisonnement, le d&eacute;c&egrave;s ?</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Sans doute lui prodigue-t-elle des consolations, l&#39;entoure-t-elle de son affection ? Mais que peut-on faire en de telles circonstances, sinon pleurer ensemble, se blottir l&#39;un contre l&#39;autre ? Accabl&eacute;, l&#39;Empereur retourne &agrave; son cabinet de travail.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Demeur&eacute; seul, Fran&ccedil;ois-Joseph d&eacute;signe une commission d&#39;enqu&ecirc;te compos&eacute;e de m&eacute;decins, qui part aussit&ocirc;t pour Mayerling.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">D&eacute;j&agrave; la nouvelle du drame est connue des Viennois : Les bruits les plus divers circulent : accident de chasse, crime, duel am&eacute;ricain, rixe, vengeance... <em>La Neue Freie</em> Presse annonce que l&#39;archiduc a &eacute;t&eacute; tu&eacute; d&#39;un coup de fusil, &agrave; la chasse ; le journal est aussit&ocirc;t s&eacute;questr&eacute;. <em>La Wiener Zeitung</em>, elle, parle d&#39;une embolie.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Cependant il s&#39;agit d&#39;aviser le Pape et les chefs d&#39;Etat avant qu&#39;ils ne soient inform&eacute;s par la presse. Dans l&#39;incertitude o&ugrave; il se trouve encore, Fran&ccedil;ois-Joseph communique la mort subite de l&#39;archiduc <em>&quot;probablement par suite d&#39;un coup de sang &agrave; Mayerling, o&ugrave; il s&#39;&eacute;tait rendu pour chasser&quot;...</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Ce matin-l&agrave;, la Hofburg semble saisie de panique : les portes restent ouvertes, les courtisans parlent par groupes, les domestiques courent d&#39;un &eacute;tage &agrave; l&#39;autre ; sur le grand escalier des ambassadeurs, le comte Latour, pr&eacute;cepteur de Rodolphe, pleure comme un enfant, malgr&eacute; ses soixante-dix ans ; le premier mar&eacute;chal de la cour, les larmes aux yeux, pr&eacute;dit &agrave; un diplomate la fin de la dynastie.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Les cloches de la capitale sonnent le glas, des drapeaux voil&eacute;s de cr&ecirc;pe apparaissent aux fen&ecirc;tres, les ouvriers quittent leur travail, les magasins se ferment, sans qu&#39;un ordre ait &eacute;t&eacute; donn&eacute; ; c&#39;est un deuil public. Vienne haletante attend d&#39;en apprendre davantage. On s&#39;arrache les &eacute;ditions sp&eacute;ciales des journaux, qui se bornent &agrave; communiquer &quot;le d&eacute;c&egrave;s subit du Kronprinz...&quot;.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Assis devant son bureau, Fran&ccedil;ois-Joseph poursuit sa t&acirc;che - sto&iuml;que, livide ; il s&#39;effroce de lire les documents que lui pr&eacute;sentent les officiers de jour, mais les lettres dansent devant ses yeux.</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><em>EMPOISONNEMENT OU SUICIDE ?</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Le lendemain 31 janvier, &agrave; deux heures du matin, la Hofburg retentit de roulements sourds comme un tonnerre lointain : les tambours voil&eacute;s saluent la d&eacute;pouille de l&#39;archiduc, escort&eacute;e par les officciers de la garde.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">On &eacute;tend le corps sur le lit de fer de l&#39;appartement priv&eacute; de Rodolphe ; un crucifix est d&eacute;pos&eacute; &agrave; ses pieds, des cierges br&ucirc;lent &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, un pr&ecirc;tre prie &agrave; genoux, l&#39;aide de camp de l&#39;archiduc veille.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">A sept heures du matin, l&#39;Empereur para&icirc;t sur le seuil de la chambre, en grande tenue, avec sabre et gants.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Debout, immobile, il regarde le cadavre de son fils unique : les m&eacute;decins ont dissimul&eacute; l&#39;orifice de la balle avec de la cire et du fard, band&eacute; la partie inf&eacute;rieure du cr&acirc;ne qui est fracass&eacute;e. Calme, apais&eacute;, Rodolphe semble sourire. L&#39;Empereur tortille sa moustache pour ma&icirc;triser son &eacute;motion : c&#39;est le seul geste qui trahisse sa douleur. Il dit :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Couvrez-le bien : l&#39;Imp&eacute;ratrice viendra...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Puis il se raidit, s&#39;incline, sort lentement. L&#39;aide de camp qui suit des yeux le souverain constate que les cheveux de l&#39;Empereur sont devenus blancs pendant la nuit.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Peu apr&egrave;s, le docteur Wiederhofer est re&ccedil;u par Fran&ccedil;ois-Joseph :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Il est hors de doute, dit-il, que nous sommes en pr&eacute;sence d&#39;un suicide...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Un suicide ? s&#39;&eacute;crie l&#39;Empereur. Comment, ce n&#39;est pas un empoisonnement ? La petite Vetsera n&#39;a pas empoisonn&eacute; l&#39;archiduc ?</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Non, Sire.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Le m&eacute;decin r&eacute;sume les constatations des experts. Alors Fran&ccedil;ois-Joseph ne peut se contenir : cet homme qu&#39;on dit incapable d&#39;aimer et de souffrir, laisse tomber la t&ecirc;te dans ses mains et sanglote &eacute;perdument, &agrave; haute voix, g&eacute;missant comme une b&ecirc;te bless&eacute;e &agrave; mort...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Puis l&#39;Empereur essuie ses larmes, repris par le sentiment de son devoir. Il r&eacute;fl&eacute;chit, accabl&eacute; : un suicide et un suicide apr&egrave;s un meurtre peut-&ecirc;tre ? Quel scandale ! L&#39;Eglise permettra-t-elle des fun&eacute;railles chr&eacute;tiennes ?...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">La commission qui vient de d&eacute;poser son rapport d&#39;autopsie admet - simple supposition de sa part - que &quot;le suicide est survenu dans un moment de folie&quot;.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Fran&ccedil;ois-Joseph r&eacute;dige un t&eacute;l&eacute;gramme de deux mille mots pour le Pape. Que dit cette d&eacute;p&ecirc;che ? On l&#39;ignore. Quoi qu&#39;il en soit, L&eacute;on XIII autorise une s&eacute;pulture chr&eacute;tienne.&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Fran&ccedil;ois-Joseph &eacute;crivit : &quot; Les deux ont voulu mourir. Mais seulement parce qu&#39;ils n&#39;avaient aucun espoir de pouvoir vivre ensemble. C&#39;&eacute;tait donc le grand amour...&quot;</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><em>&quot;VOTRE FILLE EST MORTE&quot;</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Cependant la baronne H&eacute;l&egrave;ne Vetsera arrive &agrave; la Hofburg, insiste pour voir l&#39;Imp&eacute;ratrice ; elle cherche sa fille depuis trois jours, elle ignore encore tout ; elle a fait des d&eacute;marches aupr&egrave;s de la pr&eacute;fecture et du ministre Taaffe qui lui a conseill&eacute; cette visite. On l&#39;introduit...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Baronne, lui dit Elisabeth d&#39;une voix tr&egrave;s douce, faites appel &agrave; tout votre courage : votre fille est morte !&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">La malheureuse pousse un cri :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Mon enfant, mon bel enfant, mon cher enfant !&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Mais savez-vous, poursuit Elisabeth d&#39;une voix plus forte, que <em>mon Rodolphe</em> est mort, lui aussi ?</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">La baronne s&#39;effondre aux pieds de l&#39;Imp&eacute;ratrice dont elle &eacute;treint les genoux.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Le lendemain matin, l&#39;Imp&eacute;ratrice se glisse dans la chambre o&ugrave; Rodolphe semble dormir. Elle s&#39;&eacute;croule au pied du lit, prie, puis elle se rel&egrave;ve et s&#39;en va.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Cependant le docteur Wiederhofer a r&eacute;v&eacute;l&eacute; la v&eacute;rit&eacute;. L&#39;Imp&eacute;ratrice conna&icirc;t maintenant les conclusions des experts. Ainsi Rodolphe aurait &eacute;t&eacute; fou ? se r&eacute;p&egrave;te Elisabeth. Fou comme Louis II, comme Otto de Bavi&egrave;re, ses cousins ? Le sang des Wittelsbach aurait-il souill&eacute; celui des Habsbourg ?</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Elisabeth s&#39;adresse d&#39;amers reproches : Rodolphe fut &eacute;lev&eacute; d&#39;une mani&egrave;re trop dure, d&egrave;s sa plus tendre enfance ; il fut trop &eacute;loign&eacute; de ses parents ; on a surcharg&eacute; son cerveau... Inutiles remords ! Vaines angoisses ! Accompagn&eacute;e de sa fille Gis&egrave;le, l&#39;Imp&eacute;ratrice va dire un dernier adieu &agrave; son fils, si paisible sur son lit de camp qu&#39;il semble &eacute;tranger au drame de Mayerling.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Dans la nuit du 3 f&eacute;vrier, l&#39;Imp&eacute;ratrice r&eacute;veille brusquement sa fille :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Ce n&#39;est pas vrai, n&#39;est-ce pas ? lui demande-t-elle, hagarde. Ce n&#39;est pas vrai que Rodolphe est &eacute;tendu l&agrave;-haut, mort ?...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Non, c&#39;est faux ! Je veux aller voir...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Gis&egrave;le ne parvient &agrave; calmer sa m&egrave;re qu&#39;avec la plus grande peine. L&#39;Imp&eacute;ratrice se reprend d&egrave;s qu&#39;elle est en pr&eacute;sence de l&#39;Empereur ; alors, faisant un effort surhumain, elle sourit &agrave; son mari - d&#39;un pauvre sourire plus pitoyable qu&#39;un sanglot. Elle l&#39;entoure, le soutient, l&#39;encourage ; elle est vraiment son ange gardien.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Fran&ccedil;ois-Joseph confie au comte Paar :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Sans l&#39;Imp&eacute;ratrice, je n&#39;aurais pu supporter ce coup...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Le 5 f&eacute;vrier, Elisabeth n&#39;assiste pas aux fun&eacute;railles. L&#39;Empereur, qui conna&icirc;t l&#39;horreur de son &eacute;pouse pour les manifestations publiques, l&#39;a pri&eacute;e instamment de s&#39;en abstenir. Pendant la c&eacute;r&eacute;monie (qui dure de quatre &agrave; cinq heures et demie), l&#39;Imp&eacute;ratrice et Val&eacute;rie prient c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te dans la chapelle de Joseph. Lorsque Fran&ccedil;ois-Joseph les rejoint, il les serre dans ses bras et leur dit, bris&eacute; :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Je me suis bien tenu, mais dans la crypte cela n&#39;allait d&eacute;cid&eacute;ment plus...</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80815" style="text-align: left;"><span id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80814" style="color: #000000;">Quatre jours plus tard, l&#39;Imp&eacute;ratrice se glisse hors du palais par une porte de service ; elle h&egrave;le un fiacre qui la conduit au couvent des Capucins. L&agrave;, elle se fait reconna&icirc;tre et descend seule dans la crypte o&ugrave; les cercueils des Habsbourg sont align&eacute;s c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, comme chez un entrepreneur de pompes fun&egrave;bres.<img alt="L-empereur-Francois-Joseph.jpg" class="CtreTexte" height="267" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_80813" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/L-empereur-Francois-Joseph.jpg" style="float: right;" width="189" />Le prince-h&eacute;ritier repose dans la cent treizi&egrave;me bi&egrave;re.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Elle appelle :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Rodolphe !...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">La voix sonne sous la vo&ucirc;te, se r&eacute;percute ; personne ne r&eacute;pond...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Rodolphe ! dit-elle encore.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Le prince se tait. A la question que l&#39;Imp&eacute;ratrice lui pose, anxieusement :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Pourquoi, Rodolphe, pourquoi as-tu fait cela ?... il ne r&eacute;pond pas. L&#39;archiduc s&#39;est d&eacute;rob&eacute; au dernier rendez-vous de sa m&egrave;re.</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><em>DES OBSEQUES DANS LA TEMP&Ecirc;TE</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Les obs&egrave;ques de Marie Vetsera furent atroces. Le rapport du commissaire de police Habdea, commis &agrave; cette odieuse besogne, soul&egrave;ve le coeur d&#39;indignation.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">La cadavre, fix&eacute; comme un mannequin &agrave; une canne, fut conduit en fiacre, de nuit, &agrave; l&#39;abbaye de Heiligenkreuz, soutenu par deux oncles de la jeune femme : Alexandre Baltazzi et le comte Stockau.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Le vent soufflait en temp&ecirc;te, les chemins &eacute;taient glac&eacute;s, la pluie tombait par rafales, le corps &eacute;tait jet&eacute; d&#39;un c&ocirc;t&eacute; et de l&#39;autre. Minuit sonnait quand le convoi atteignit enfin le couvent.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Le fr&egrave;re-menuisier cloua quatre planches en guise de cercueil ; le fossoyeur creusa p&eacute;niblement la terre gel&eacute;e qui ne cessait de s&#39;&eacute;crouler - comme si elle se refusait &agrave; recevoir la trop jeune morte.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Ce n&#39;est qu&#39;&agrave; onze heures et demie du matin que l&#39;op&eacute;ration fut termin&eacute;e. Quelques ann&eacute;es plus tard seulement, la famille fut autoris&eacute;e &agrave; &eacute;difier une croix o&ugrave; l&#39;on peut lire ces mots :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;"><em>Ci-g&icirc;t Marie baronne de Vetsera,</em></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;"><em>n&eacute;e le 19 mars 1871,</em></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;"><em>morte le 30 janvier 1889.</em></span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;"><em>Telle une fleur, l&#39;homme &eacute;cl&ocirc;t et passe...</em></span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><em>POURQUOI ? POURQUOI ?&nbsp;</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Le drame de Mayerling - romanc&eacute;, film&eacute;, truqu&eacute; - a suscit&eacute; une litt&eacute;rature abondante, apr&egrave;s avoir provoqu&eacute; &agrave; Vienne les bruits les plus divers.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">On a pr&eacute;tendu que Rodolphe avait s&eacute;duit la fille (ou la femme) d&#39;un forestier et que cet homme l&#39;aurait tu&eacute;, puis simul&eacute; un suicide...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">On a chuchot&eacute; que c&#39;&eacute;tait un crime politique : par ordre sup&eacute;rieur, on aurait assassin&eacute; le Prince-h&eacute;ritier qui complotait contre la Couronne... On a aussi parl&eacute; de rixe et de duel. Quant &agrave; Marie Vetsera, on aurait supprim&eacute; ce t&eacute;moin g&ecirc;nant et &quot;mont&eacute;&quot; la parodie du suicide...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Apr&egrave;s avoir &eacute;tudi&eacute; ce probl&egrave;me &agrave; fond et fait des recherches personnelles dans diverses directions, nous croyons pouvoir affirmer que ce sont l&agrave; de d&eacute;testables l&eacute;gendes ; elles ne r&eacute;sistent d&#39;ailleurs pas &agrave; l&#39;examen.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Comment peut-on parler de crime, alors que Rodolphe &eacute;crit &agrave; sa m&egrave;re, &agrave; son &eacute;pouse, &agrave; sa soeur, qu&#39;il va se donner la mort, alors qu&#39;il ajoute un codicille &agrave; son testament, laisse les instructions les plus pr&eacute;cises ? Que fait-on des lettres de Marie Vetsera &agrave; sa m&egrave;re, sa soeur, son petit fr&egrave;re et plus encore &agrave; la Larisch ? Oublie-ton le rapport des experts, si net dans la constatation des faits, sinon d&eacute;terminant dans l&#39;hypoth&eacute;tique conclusion de la folie ?...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Il semble acquis que Rodolphe a tu&eacute; sa jeune ma&icirc;tresse et s&#39;est suicid&eacute; ensuite, ainsi qu&#39;il l&#39;avait d&eacute;j&agrave; propos&eacute; sans succ&egrave;s &agrave; son amie Mitzi Kaspar.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Si la lumi&egrave;re para&icirc;t &ecirc;tre faite sur les circonstances du drame, le myst&egrave;re subsiste sur les mobiles qui ont d&eacute;termin&eacute; Rodolphe. Pour la baronne Vetsera, c&#39;est clair : elle a &eacute;t&eacute; pouss&eacute;e par sa passion vers la mort :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">&quot;Je ne pouvais r&eacute;sister &agrave; l&#39;amour&quot; &eacute;crit-elle &agrave; sa m&egrave;re.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Marie Vetsera quitte ce monde heureuse : elle meurt la tempe trou&eacute;e, mais avec Rodolphe, pr&egrave;s de lui, une rose &agrave; la main, des fleurs dans les cheveux.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Rodolphe, lui, n&#39;agit point par amour : s&#39;il &eacute;tait vraiment &eacute;pris de Marie Vetsera, aurait-il &eacute;crit une lettre passionn&eacute;e &agrave; une autre femme quelques jours auparavant, ainsi que le comte Hoyos l&#39;affirme ?</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">La d&eacute;cision de Rodolphe d&#39;en finir avec la vie nous para&icirc;t due &agrave; un ensemble de causes fort diverses, d&#39;ordre physique et psychologique.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Tout d&#39;abord l&#39;archiduc est fatigu&eacute;, surmen&eacute;, us&eacute; par ses deux derni&egrave;res ann&eacute;es de d&eacute;bauche m&ecirc;l&eacute;e &agrave; un travail excessif. Nerveux, irritable, il ne se domine plus : lors des derni&egrave;res manoeuvres de l&#39;arm&eacute;e allemande en Sil&eacute;sie, il a provoqu&eacute; le grand-duc Wladimir de Russie ; il a eu un vif incident avec un autre prince russe &agrave; Berlin pendant les f&ecirc;tes de la &quot;Beisetzung&quot;. Il fait de violentes sc&egrave;nes &agrave; son &eacute;pouse ; il a menac&eacute; de la tuer et de se tuer ensuite.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Lorsque St&eacute;phanie revint &agrave; Vienne apr&egrave;s une croisi&egrave;re en Gr&egrave;ce, en octobre 1888, elle fut &quot;effray&eacute;e&quot; en voyant son mari : &quot;Il avait beaucoup vieilli, son teint &eacute;tait blafard, sa peau molle, son regard vacillant ; ses traits avaient totalement chang&eacute;...&quot;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Angoiss&eacute;e, St&eacute;phanie va voir l&#39;Empereur qui la re&ccedil;oit fort gentiment et la tranquillise :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Tu te fais des imaginations, lui dit-il. Il ne manque rien &agrave; Rodolphe. Il est p&acirc;le parce qu&#39;il voyage trop et se donne trop de peine. Il doit rester davantage pr&egrave;s de toi. N&#39;aie pas d&#39;inqui&eacute;tude !...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">En Janvier 1889, raconte St&eacute;phanie, l&#39;agitation et la nervosit&eacute; de son mari ont encore augment&eacute; ; il ne rentre qu&#39;&agrave; l&#39;aube, fr&eacute;quente de mauvaises compagnies, tient des propos cyniques, joue avec le revolver qu&#39;il a toujours sur lui : l&#39;archiduchesse n&#39;ose plus rester seule avec lui dans une chambre.</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><em>&quot;IL FAUT QUE JE MEURE&quot;</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Depuis sa maladie, Rodolphe a beaucoup chang&eacute; : il n&#39;&eacute;crit plus (son dernier grand expos&eacute; sur la situation int&eacute;rieure et ext&eacute;rieure de l&#39;Empire date de janvier 1886) ; ses lettres sont rares et br&egrave;ves ; il n&eacute;glige les hommes de science qu&#39;il aimait &agrave; rencontrer ; il se commet avec le baron Hirsch qui lui fait des avances d&#39;argent ; par un singulier caprice, comme s&#39;il voulait s&#39;&eacute;chapper &agrave; lui-m&ecirc;me et se cr&eacute;er une autre personnalit&eacute;, il modifie fr&eacute;quemment la taille de sa barbe, il la coupe m&ecirc;me ; nous avons de lui trois photographies de 1888 qui montrent trois visages diff&eacute;rents. Il n&#39;a que trente ans, il en porte cinquante.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">L&#39;archiduc a parl&eacute; &agrave; diverses reprises de se donner la mort, relate Hoyos ; il s&#39;int&eacute;ressait vivement aux suicides dans les romans policiers et les feuilletons qu&#39;il lisait volontiers. Est-il donc un &quot;d&eacute;g&eacute;n&eacute;r&eacute; sup&eacute;rieur&quot; ? un psychopathe atteint de la manie de la pers&eacute;cution, de l&#39;obsession du suicide ? Les psychiatres qui ont &eacute;tudi&eacute; son cas ont &eacute;mis des avis diff&eacute;rents...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Bien qu&#39;il soit difficile de se prononcer apr&egrave;s coup, Rodolphe ne nous para&icirc;t pas avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;ment, mais il n&#39;&eacute;tait pas enti&egrave;rement normal. En janvier 1889, il est las de la vie au point de lui pr&eacute;f&eacute;rer la mort ; il ne trouve pas dans la foi qu&#39;il a perdue un contrepoids &agrave; ses penchants, &agrave; ses pens&eacute;es morbides.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">D&#39;autre part, la situation politique de l&#39;archiduc est &eacute;branl&eacute;e : brouill&eacute; avec l&#39;Allemagne et la Russie, suspect&eacute; en Italie, il a &eacute;t&eacute; attaqu&eacute; en plein parlement autrichien pour ses moeurs dissolues. Il para&icirc;t s&#39;&ecirc;tre compromis avec des Hongrois s&eacute;paratistes qui, peut-&ecirc;tre, l&#39;ont entra&icirc;n&eacute; plus loin qu&#39;il ne le voulait ?</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Son cousin et ami intime, le bouillant Jean Salvator l&#39;aurait-il accul&eacute; &agrave; une impasse ?...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">L&#39;archiduc aurait-il, consciemment ou inconsciemment, donn&eacute; des gages en faveur d&#39;une arm&eacute;e hongroise autonome, pr&ecirc;t&eacute; les mains &agrave; des tentatives s&eacute;paratistes qui pouvaient &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;es comme un acte de haute trahison du prince-h&eacute;ritier &agrave; l&#39;&eacute;gard de l&#39;Autriche et de l&#39;Empereur ?...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Ce ne sont l&agrave; que des suppositions. Mais pourquoi donc son ancien professeur Karl Menger l&#39;a-t-il mis en garde contre toute r&eacute;bellion ?...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Rodolphe a &eacute;crit :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><em><span style="color: #000000;">&quot;Il faut que je meure...&quot;</span></em></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;"><em>&quot;Je n&#39;ai plus le droit de vivre&quot;</em>, aurait-il dit encore &agrave; sa m&egrave;re ? Et n&#39;a-t-il pas pr&eacute;cis&eacute; dans sa lettre d&#39;adieux &agrave; St&eacute;phanie :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><em><span style="color: #000000;">&quot;Je vais paisiblement &agrave; la mort, qui seule peut sauvegarder mon renom...&quot;</span></em></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;"><em>&quot;Mon honneur l&#39;exige&quot;</em>, r&eacute;p&egrave;te-t-il.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Officier, il appartient depuis l&#39;&acirc;ge de vingt ans &agrave; l&#39;arm&eacute;e qu&#39;il consid&egrave;re comme &quot;sa patrie personnelle&quot;. Le corps des officiers autrichiens avait un sentiment tr&egrave;s d&eacute;velopp&eacute; de l&#39;honneur : ceux qui y avaient failli se suicidaient ou, ce qui &eacute;tait pis, ils &eacute;taient &quot;moralement morts...&quot;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Exag&eacute;rant quelque imprudence ou m&ecirc;me quelque faute politique, l&#39;archiduc a-t-il estim&eacute; avoir forfait &agrave; l&#39;honneur ? Cela n&#39;est pas improbable, vu le d&eacute;sarroi dans lequel il se d&eacute;battait.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Le drame de Mayerling n&#39;est pas d&ucirc; seulement &agrave; des motifs politiques, croyons-nous, mais &agrave; un ensemble de causes o&ugrave; les d&eacute;ceptions et la fausse situation de l&#39;archiduc ont probablement jou&eacute; un r&ocirc;le. A la fin de 1888, Rodolphe, qui prenait de la morphine, a &eacute;crit &agrave; Szeps :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">&quot;Tout m&#39;indiff&egrave;re actuellement et surtout ce qui me concerne personnellement...&quot;</span></p>

<p style="text-align: center;"><br />
<span style="color: #000000;"><em>UN CERF DE ROBE BLANCHE</em></span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;">Pour &eacute;lucider ce myst&egrave;re sur les motifs du suicide, il faudrait conna&icirc;tre les papiers que Fran&ccedil;ois-Joseph a confi&eacute;s au ministre Taaffe, son camarade d&#39;&eacute;tudes, qui semblent avoir disparu lors de l&#39;incendie du ch&acirc;teau d&#39;Ellichau ? Il faudrait aussi avoir lu les documents que - selon les pleins pouvoirs re&ccedil;us de Rodolphe - Szogy&eacute;ny a br&ucirc;l&eacute;s dans l&#39;apr&egrave;s-midi du 31 janvier.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Les t&eacute;moins qui auraient pu faire des r&eacute;v&eacute;lations ont emport&eacute; leur secret dans la tombe : Taaffe, Karolyi, Bombelle, Spindler, OrsiniRosenberg, von Giesl ont &eacute;t&eacute; aussi muets que le cocher-siffleur Bratfisch et le fid&egrave;le Loschek ; quant &agrave; Jean Salvator mis en cause par la Larisch, il aurait disparu quelque part en mer ou - d&#39;apr&egrave;s un t&eacute;moignage r&eacute;cent - serait d&eacute;c&eacute;d&eacute;, sous un nom d&#39;emprunt &agrave; la Terre de Feu ?</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Ayant explor&eacute; toutes les archives, fouill&eacute; tous les documents, von Mitis s&#39;&eacute;crie :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- On se demande o&ugrave; est la v&eacute;rit&eacute; ? actuellement encore, nous ne savons rien...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Szogy&eacute;ny, ami intime de Rodolphe, dit finalement, apr&egrave;s avoir repouss&eacute; toutes les hypoth&egrave;ses :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- Je ne trouve aucune explication...</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">&quot;Pourquoi ? Pourquoi Rodolphe a-t-il fait cela ?&quot;, se demandait constamment Elisabeth, que les lettres des deux disparus et le rapport de Hoyos ne satisfaisaient point. Elle relisait la correspondance que son fils lui avait envoy&eacute;e pendant plus de vingt ans, elle &eacute;pelait sa lettre d&#39;adieux et ne comprenait pas ; elle cherchait et ne trouvait pas : aucune hypoth&egrave;se ne la contentait.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Superstitieuse, fataliste, elle apprit qu&#39;&agrave; la veille de la naissance de Rodolphe, le grand lustre du ch&acirc;teau de Laxemburg, se d&eacute;tachant soudain du plafond, s&#39;&eacute;tait &eacute;cras&eacute; sur le parquet. Elle savait aussi que, le 6 mars 1878, pr&egrave;s de Postdam, l&#39;archiduc avait tu&eacute; un cerf de robe blanche - faute qui entra&icirc;ne, assure-t-on, la mort violente du chasseur. Il avait aussi tir&eacute; sur des dauphins qui suivaient son navire - p&eacute;ch&eacute; qui se paie par une fin pr&eacute;matur&eacute;e, ainsi que tous les marins le savent ?</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Oui, c&#39;&eacute;tait le destin de Rodolphe ; il ne pouvait y &eacute;chapper, pensait la malheureuse m&egrave;re.</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">Plong&eacute;e dans un ab&icirc;me de pens&eacute;es, Elisabeth r&eacute;p&eacute;tait, comme apr&egrave;s la mort de Louis II :&nbsp;</span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;">- &quot;J&eacute;hovah, Tu es tout-puissant dans Ta grandeur et dans Ta force destructrice...&quot;</span></p>

<p style="text-align: left;"><br />
<span style="color: #000000;"><em><strong>C&#39;est le 30 janvier 1889 que l&#39;archiduc Rodolphe s&#39;est donn&eacute; la mort &agrave; Mayerling.</strong></em></span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;"><em><strong>Par une troublante co&iuml;ncidence, quelques semaines plus tard, le 20 avril, un employ&eacute; des douanes en service &agrave; Braunau sur l&#39;Inn, dans la Haute-Autriche, devenait p&egrave;re d&#39;un quatri&egrave;me enfant qui s&#39;appellera Adolphe Hitler.</strong></em></span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;"><em><strong>Le 13 mars 1938, Hitler d&eacute;cr&eacute;ta froidement l&#39; &quot;Anschluss&quot;.</strong></em></span></p>

<p style="text-align: left;"><span style="color: #000000;"><em><strong>Le suicide sensationnel du prince-h&eacute;ritier fut moins tragique pour l&#39;Autriche que la naissance du fils du douanier de Braunau.</strong></em></span></p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[LA FÉERIE ET LE RÊVE : SHAKESPEARE]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-feerie-et-le-reve-shakespeare-107155342.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-feerie-et-le-reve-shakespeare-107155342.html</guid>
            <pubDate>Wed, 20 Jun 2012 18:11:00 +0200</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p>
    <strong><span style="color: #000000;">LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE<br></span></strong>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="color: #000000;"><br></span></strong>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Avec cette nouvelle chronique, j’avais l’intention de parler du théâtre d’imagination.&nbsp; Je me suis toujours dit qu’il n’y avait pas de mauvaises formules mais
    plutôt de mauvaises pièces.&nbsp; Pour ma part, j’aime le théâtre poétique. Qu’on ne me dise pas que le public d’aujourd’hui n’est pas préparé à comprendre le théâtre poétique. Je n’aime pas les
    auteurs et les directeurs qui doutent du public. Le public de ce nouveau siècle est ce qu’on le fait. Le public, c’est vous, c’est moi, c’est-à-dire des hommes et des femmes ayant éprouvé les
    mêmes passions, les mêmes sentiments que les hommes de tous les temps. Le public, ce sont des êtres qui ont été ambitieux, qui ont aimé, qui ont été jaloux, qui ont souffert. Pourquoi voulez-vous
    qu’ils soient insensibles à la peinture de sentiments éternels&nbsp;? Certes, il y a des œuvres d’art qui vieillissent&nbsp;; ce sont celles qui se rattachent trop directement à des circonstances
    passagères&nbsp;; hier soir je finissais de relire cet écrivain de théâtre Bernard Zimmer, une pièce très moderne malgré son âge&nbsp;: Les Oiseaux d’Aristophane. (1928) Mais je veux vous parler
    ici de Shakespeare, croyez-vous vraiment que Shakespeare vieillisse jamais&nbsp;? Tous ses personnages sont aujourd’hui dans nos vies, nous les croisons chaque jour&nbsp;: un Roméo&nbsp;; Des
    Juliettes, elles sont innombrables&nbsp;; le crime d’Othello était dans le journal télévisé d’hier soir&nbsp;; plus d’un Macbeth, ambitieux et malheureux, siégea dans les récents rendez-vous
    internationaux, plus d’un Roi Lear, triste et dépouillé, pleure son royaume perdu, et j’ai reçu, il y a quelques jours, la visite d’Hamlet. Il était gras, triste, indécis, et il m’a dit en
    propres termes qu’il y a quelque chose de pourri dans le monde.<br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Voilà pourquoi j’avais envie de parler de Shakespeare car nous en avons besoin car le monde a besoin de sentiments spirituels, sentimentaux car il doit être conduit
    pour créer une autre féérie par des hommes modernes pour un monde vif et pur que nous trouvons encore aujourd’hui dans ce théâtre féerique.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Pour commencer, je voudrais vous placer dans un état d’esprit favorable et, puisque la pièce dont je vais vous parler est un songe, vous plonger dans une atmosphère
    de rêve. Je voudrais que vous oubliez pour un instant que vous êtes au milieu d’une grande ville moderne, que vous connaissez ou croyez connaître les causes scientifiques des phénomènes. Je
    voudrais que vous vous transportiez au milieu d’une grande forêt. Autour de vous, tout est admirable et tout est mystérieux. Dans l’herbe, de petites fleurs couvertes de rosée semblent des
    créatures fragiles et gaies&nbsp;: ce vieil arbre tordu a l’air d’un monstre hostile. Au-dessus de vous chantent les oiseaux&nbsp;; sous les racines de ce vieux chêne creux semble grouiller une
    vie invisible. Vous voilà prêts à retrouver les sentiments de crainte et d’amour qui ont été ceux de vos lointains ancêtres dans les forêts primitives et qui ont été les vôtres dans votre
    enfance…</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><br></span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Pour le primitif comme pour l'enfant, derrière chacun de ces aspects beaux ou laids de la nature, se cache un être, un être redoutable parce qu'il est inconnu, dieu
    ou parfois démon. Les phénomènes ne sont pas l'effet du hasard ou de la nécessité, mais de volontés sur-humaines. A l'époque classique, dans le grondement du volcan, dans ses flammes, le Grec
    reconnaît la forge de Vulcain. Le tonnerre, c'est la voix de Zeus ; cette blanche traînée d'étoiles, c'est une goutte de lait tombée du sein de Junon. L'écho est la voix d'une nymphe amoureuse ;
    l'amour, une blessure faite par un enfant. Le monde est peuplé de dieux, de demi-dieux, de muses, de furies, de héros.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Quand disparaissent les dieux de l'antiquité, les hommes ne peuvent renoncer à expliquer le monde par des volontés d'êtres cachés. Partout en Europe on en retrouve
    des familles diverses et nombreuses. Il y a les êtres bons, qui sont les Fées en Europe occidentale, les Péris en Orient, et il y a les êtres mauvais, qui sont les Nains en Allemagne, les
    Niebelungen, les Trolls, les Kobolds en Scandinavie.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Les Fées, le mot vient du latin "fata" : les destinées. Au début, les Fées ne sont pas des femmes. On trouve dans les chansons de geste un cheval-fée, une clef-fée.
    Un être-fée, c'est un être enchanté, marqué par le destin. George Gordon Byron (poète britannique 1788 - 1824) croyait qu'un destin hostile le poursuivait, que tous les êtres auxquels il
    s'attachait étaient, par cet attachement même, condamnés, aurait pu être appelé au Moyen Age un poète-fée. Puis les Fées deviennent, au contraire, les êtres qui peuvent créer des enchantements.
    Prenez-y garde. Ce n'est pas une idée morte. Nous avons tous vu dans notre vie de ces femmes desquelles on dit : "C'est une fée." Qu'est-ce que cela veut dire, sinon que tout ce qu'elle touche
    devient beau, que toutes les entreprises auxquelles elle s'intéresse réussissent, que tous les êtres dont elle veut améliorer la vie deviennent plus heureux ? Une telle femme est très exactement,
    une fée au sens ancien du mot.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Je voudrais vous montrer que, même aujourd'hui, alors que la science a transformé notre idée de l'univers, alors que nous avons l'idée que tout est réglé par des
    lois immuables, il reste place dans cette image nouvelle du monde pour la notion d'enchantement.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">La période scientifique de l'humanité n'a commencé qu'il y a quatre siècles. L'esprit scientifique n'a guère pénétré dans les masses avant le XIXe siècle. Serait-il
    vrai, même maintenant, de dire que beaucoup d'hommes ont formé l'idée claire des lois de l'univers ? Ceux même qui l'ont formée n'ont-ils pas, comme les autres, dans les cavernes profondes de
    leur âme, le souvenir des imaginations de leurs ancêtres ? Nous n'y pouvons rien. Nous avons tous, en la personne de quelque aïeul, rencontré des démons, des fées, nous avons été protégés par des
    enchanteurs, nous avons été combattus par des magiciens. Il nous reste un secret désir de les revoir et, quand nous trouvons, au théâtre, l'image d'un monde où les lois implacables seraient
    suspendues, où les dieux et les fées seraient de nouveau tout-puissants, cette image répond en nous à un appel lointain et fort.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Quand on étudie la psychologie humaine, il ne faut jamais oublier que le tiers de notre existence se passe à rêver. Or, dans le rêve, nous retournons chaque nuit
    vers des périodes dont nous croyions avoir perdu le souvenir. Par là une pièce qui est un rêve, comme "Le Songe d'une Nuit d'Eté", répond, une fois encore, à quelque chose qui fait partie de nous
    et qui nous est nécessaire.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il y a même une période de notre vie où nous rêvons en plein jour, où nous vivons dans un monde féerique, c'est l'enfance. On nous dit que les enfants modernes
    n'aiment plus les contes de fées. Je n'en crois rien. Les enfants de l'ère d'internet, comme les autres, commencent la vie dans un monde d'enchantements. Les lois de la nature n'existent pas pour
    les petits enfants. Ce qui existe, ce sont des êtres puissants, une mère quelquefois un père ; êtres qu'il faut invoquer, qui peuvent faire mouvoir vers vous les objets désirés, qui peuvent
    satisfaire tous vos voeux, pourvu qu'on les ait apaisés par des incantations magiques convenables. Il est probable que, pour les petits enfants, le répertoire des mots qu'on les force à
    apprendre, la récompense qu'ils obtiennent quand ils les prononcent, tout cela n'est qu'un long conte de fées. Passer de l'enfance à la maturité, c'est justement passer de ce monde féérique au
    monde dur, réglé par des lois, qui est le monde réel. Mais de notre enfance, comme de la vie primitive, nous reste un souvenir, un regret, qui rend pour nous très agréable de retrouver dans une
    oeuvre d'art ces conditions d'une vie qui fut et n'est plus la nôtre.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Donc, souvenirs ancestraux, souvenirs d'enfance, rêves, tout s'unit pour nous inspirer le désir de la féérie.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">J'ajouterai que, même dans notre vie d'hommes faits, nous sommes encore victimes d'enchantements ou séduits par des êtres enchantés. Nous avons bien pu, sinon
    expliquer, du moins prévoir beaucoup de phénomènes naturels, mais l'amour, mais les passions, demeurent obscurs. Pourquoi telle femme entraîne-t-elle vers elle tous les hommes qui l'approchent ?
    Parce que c'est une enchanteresse. Pourquoi une femme qui semblait avoir tout, qui possédait le bonheur, quitte-t-elle soudain son mari, ses enfants, pour suivre un homme que tout observateur
    juge laid, ennuyeux, médiocre ? Parce qu'il est un enchanteur.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Le monde des Fées, tel que le peint l'artiste, auteur dramatique ou auteur de contes, est rassurant pour nous parce qu'il transforme les enchantements multiples et
    confus de la vie en un enchantement réglé. Dans la vie, enchanteurs et fées réels agissent d'une façon si mystérieuse que nous sommes effrayés et inquiets. Dans l'art, ils obéissent à certaines
    règles. Dans "Le Songe d'une Nuit d'Eté", vous verrez qu'il suffit de verser le suc d'une certaine plante sur les yeux d'un dormeur pour qu'il soit, au réveil, amoureux de la première personne
    qu'il verra. Ah ! que la vie serait plus simple si nous avions de tels philtres et de telles règles. Quel amoureux n'a rêvé de posséder le breuvage qui enchanta Yseult et Tristan ? Nous éprouvons
    un fugitif bonheur à imaginer pour un instant, au théâtre, une telle puissance magique.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
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  <p>
    <span style="color: #000000;">Ainsi ce n'est pas seulement parce que dans les profondeurs troubles de notre âme se cachent des souvenirs magiques, c'est parce que dans notre vie même nous
    retrouvons et souhaitons retrouver le monde des enchantements que nous sommes prêts à accueillir et à comprendre un théâtre purement féérique.</span>
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    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Je voudrais, moi aussi, posséder le suc d'une plante magique pour en frotter vos yeux et vous transporter, vers la fin du XVIe siècle, dans l'Angleterre de la reine
    Elisabeth. Je voudrais que vous imaginiez le jeune Shakespeare dans sa ville de Stratford. Les rues sont étroites et sales, les maisons ont des poutres apparentes et des toits de chaume. Autour
    de lui vivent des gens de métier, presque tous incapables de lire et d'écrire, mais qui ont une forte personnalité : bouchers, épiciers, tisserands, merciers. Autour de la ville, de grandes
    forêts et surtout l'ancienne forêt d'Arden, que nous retrouvons si souvent dans son théâtre. Là se promène un enfant aux cheveux châtains, au front haut, mélange de la grâce de sa mère et de la
    gaieté bourgeoise, un peu brutale de son père. Il apprend à connaître les fleurs, violettes, anémones, coucous ; il prend part aux fêtes du village et, en particulier, à des représentations de
    mystères que donnent des troupes d'acteurs qui, en chariot, vont de ville en ville. Il est élevé dans une école dure mais excellente. Il apprend à lire l'anglais, puis le latin. On lui fait
    traduire les fables d'Esope, Ovide et, comme l'école n'est pas chauffée, le maître, pour se réchauffer, fouette les élèves. Il quitte l'école de bonne heure, son père n'étant pas riche. Il se
    marie tout jeune, à 18 ans ; il a quatre enfants et, comme tout le monde est pauvre dans cet intérieur, il part pour gagner sa vie. Pendant une période de quatre ou cinq ans, on ne sait pas ce
    qu'il est devenu. Certains auteurs croient qu'il a été maître d'école dans un village. On le retrouve à Londres et au théâtre. Le théâtre fixe, possédant une salle, est alors une grande
    nouveauté. Shakespeare dut y débuter en tenant les chevaux des spectateurs devant la porte. Comme il faisait son métier avec soin, il finit par avoir plus de clients qu'il ne pouvait tenir de
    chevaux. Il engagea des petits garçons pour l'aider ; ce métier fut le début de sa fortune. Peu à peu il fit partie de la compagnie, d'abord comme souffleur, puis comme acteur, puis comme
    remanieur de pièces, car on travaillait sur un répertoire que l'on transformait sans cesse.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Cependant, il regardait autour de lui la vie, et l'admirable époque où le sort l'avait fait naître. Ce règne de la reine Elisabeth est une période riche,
    voluptueuse, active. La grande époque de foi du Moyen Age est terminée. Les gens du Moyen Age avaient vécu hors de la terre ; pour eux la vie n'avait été qu'un court passage qui préparait
    l'éternité. Pour ces hommes de l'Angleterre élisabethaine, pour ce Raleigh, par exemple, qui, en armure d'argent, chevauche à côté de la reine vierge, il ne s'agit plus d'aller au ciel, mais
    d'être sur la terre un gentleman. Et quand le grand poète qui a précédé Shakespeare, Spenser, écrit sa "Reine des Fées", la reine des fées, pour lui, c'est Elisabeth, et le pays des
    enchantements, le pays des fées, c'est cette Angleterre nouvelle qui, autour de lui, surgit comme évoquée par la magique baguette de la reine.</span>
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    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Le jeune Shakespeare regarde ces choses. Il est lui-même, avant tout, un homme de la Renaissance. Acceptation de la vie, goût de la retraite et des champs, il y a
    une grande sagesse en ce jeune homme. Tout en regardant s'agiter autour de lui ces gens des villes, tout en participant vigoureusement à leurs amours et à leurs ambitions, il les juge. Il a
    l'impression que tous les hommes sont les jouets des illusions. Tout ce qu'ils poursuivent : amour, ambition, argent, Shakespeare, bien qu'il soit lui-même jeune et ardent, voit déjà que ce sont
    des fantômes. Quel enchanteur adroit et cruel les crée pour nous décevoir, il ne le sait pas, mais lentement, vaguement, se forme dans son esprit l'idée d'une comédie dont le sujet serait
    l'humaine folie.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il est naturel qu'il pense à faire de cette comédie une féerie. Les fées sont à la mode ; le poème de Spenser les y a mises si cela était nécessaire, et lui,
    campagnard, a toujours dans son village entendu parler des compagnons magiques de notre vie. Dans la forêt d'Arden, on lui a montré sur l'herbe ces ronds mystérieux qu'on dit être formés par les
    danses des Elfes. Les bonnes femmes savent quelques détails sur les Fées : ce sont des êtres minuscules, qui ont un grand amour de la propreté, qui vivent parmi les fleurs et boivent la rosée.
    Avec elles vivent des nains, esprits de l'air qui sont des Elfes, esprits du sol qui sont les Trolls. Le plus célèbre des nains est Robin Goodfellow, qu'on appelle aussi Puck. Puck est le fils
    d'une jeune fille et d'un être surnaturel. Tout jeune, il s'est montré malfaisant et dangereux. Il aime à se transformer, tantôt en insecte pour faire fuir les chevaux, tantôt en cheval pour
    faire courir les hommes.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Shakespeare connaît toutes les histoires de Puck. Il a aussi lu une traduction de "Huon de Bordeaux", où il a vu que le chevalier Huon, en Syrie, traversant un bois
    plein de féeries et d'étranges choses, y a rencontré le roi Obéron, la Fée. Cet Obéron n'a que trois pieds de haut ; il est bossu, mais il a un visage angélique ; il est le fils de Jules César et
    d'une dame de Céphalonie. Comme tous ces thèmes flottent dans l'esprit de Shakespeare, on lui demande de composer une pièce à l'occasion du mariage d'un grand seigneur et, sans doute en quelques
    jours, il écrit cette féerie ravissante : "Le Songe d'une Nuit d'Eté".</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">J'ai toujours pensé que le très grand génie, quand il s'agit de théâtre, se reconnaît à une hardiesse naïve de construction. Ce sont les petits dramaturges qui
    soignent leurs entrées ou leurs sorties. Shakespeare et Molière bâtissent simplement, savent que l'illusion est l'état naturel du spectateur et qu'il importe peu d'être vraisemblable. "Le Sonde
    d'une Nuit d'Eté" est construit d'éléments tout à fait disparates.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il y a quatre groupes. Le premier, c'est la cour de Thésée, duc d'Athènes, qui est sur le point d'épouser Hippolyte, reine des Amazones. Ce couple ne joue aucun rôle
    important dans la pièce ; il en est l'occasion et représentait problablement, dans l'esprit de Shakespeare, le noble couple pour lequel il écrivait. De Thésée, il a fait un caractère assez beau.
    C'est l'homme d'action, autoritaire, bienveillant, un peu fermé à la poésie, mais que, cependant, Shakespeare respecte et aime.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Second groupe : quatre jeunes gens athéniens, deux hommes et deux femmes, placés les uns par rapport aux autres dans une situation classique. Lysandre et Hermia
    s'aiment et veulent s'épouser ; Démétrius aime Hermia, qui ne l'aime pas, et Hélène aime Démétrius. Naturellement, le père d'Hermia est favorable au jeune homme que n'aime pas sa fille, si bien
    que Lysandre et Hermia décident de s'enfuir et se donnent rendez-vous pour la nuit dans la forêt voisine d'Athènes. Vous verrez que tout cela est réglé par Shakespeare pour que les personnages
    puissent, la nuit, se retrouver dans cette forêt, comme au quatrième acte du "Mariage de Figaro".</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Troisième groupe : des artisans d'Athènes, tisserands, tailleurs, qui veulent (à l'occasion du mariage du duc avec la reine) donner une représentation théâtrale.
    Nous assistons à leur réunion préparatoire ; la scène est admirable parce que, là, Shakespeare décrivait un monde qu'il connaissait parfaitement. Sans doute avait-il lui-même entendu, à Stratford
    ou ailleurs, discuter naïvement des acteurs improvisés.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - D'abord, bon Pierre Quince, dites-nous le sujet de la pièce, puis lisez les noms des acteurs, et arrivons ainsi à notre affaire.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Pardi, notre pièce, c'est la très lamentable comédie et la mort très cruelle de Pyrame et de Thisbé.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Un bien bon ouvrage, je vous en réponds, et tout à fait gai. Maintenant, bon Pierre Quince, appelez les acteurs dans l'ordre de la liste.
    Messieurs, mettez-vous en rang.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Répondez à mesure que je vous appellerai.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- Nick Bottom, le tisserand !&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Qu'est-ce que c'est que Pyrame ? Un amoureux ou un tyran ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Un amoureux qui se tue très bravement par amour.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Il faudra quelques larmes pour bien représenter ce rôle. Si je le joue, l'auditoire n'a qu'à surveiller ses yeux : je ferai tomber des
    averses, je serai pathétique comme il faut. Passons aux autres...</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - François Flûte, le raccommodeur de soufflets !&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>FLUTE</strong>. - Voilà, Pierre Quince.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Vous vous chargerez du rôle de Thisbé.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>FLUTE</strong>. - Qu'est-ce que Thisbé ? Un chevalier errant ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - C'est la dame que Pyrame doit aimer.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>FLUTE</strong>. - Non, sur ma foi, ne me faites pas jouer un rôle de femme ; j'ai la barbe qui me vient.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - C'est égal, vous jouerez sous un masque et vous vous ferez une aussi petite voix que vous voudrez.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Si je peux cacher mon visage, laissez-moi jouer aussi le rôle de Thisbé ; je me ferai une voix monstrueusement petite.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">"Thisne, Thisne ! - Ah ! Pyrame, mon cher amour ! ta Thisbé chérie, ta dame chérie"</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Non, non ; il faudra jouer Pyrame ; et vous, Flûte, Thisbé.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Bien, continuez.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Tom Snout, le chaudronnier !&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>SNOUT</strong>. - Voilà, Pierre Quince.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Vous, vous ferez le père de Pyrame ; moi-même le père de Thisbé ; vous, Snug, vous jouerez le rôle du lion, et j'espère maintenant que
    voilà une pièce bien montée.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>SNUG</strong>. - Avez-vous le rôle du lion en manuscrit ? Si vous l'avez, donnez-le moi, je vous prie, car j'ai besoin d'étudier longtemps.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Vous pouvez le jouer sans étude, car il ne s'agit que de rugir.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Laissez-moi aussi le lion : je rugirai de telle sorte que ce sera pour tout le monde un vrai plaisir de m'entendre ; je rugirai de façon à
    faire dire au duc : "Laissez-le rugir encore, laissez-le rugir encore."</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Vous le joueriez d'une manière trop terrible, vous effrayeriez tellement la duchesse et les dames qu'elles en crieraient, et cela
    suffirait pour nous faire tous pendre.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>TOUS ENSEMBLE</strong>. - Cela suffirait pour nous faire pendre tous, autant que nous sommes de fils de nos mères.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Je vous accorde, amis, que si vous effrayiez les dames au point de leur faire perdre l'esprit, elles ne se feraient aucun scrupule de vous
    faire pendre ; mais je manoeuvrerai ma voix de telle sorte que je rugirai aussi doucement qu'une colombe amoureuse ; je rugirai comme si c'était un rossignol.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Vous ne pouvez pas jouer d'autre rôle que Pyrame ; car Pyrame est un joli garçon, un homme comme il faut, comme on aime à en voir un jour
    dété, un très agréable cavalier et tout à fait gentilhomme ; vous voyez bien qu'il vous faut de toute nécessité jouer le rôle de Pyrame.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Bien, je m'en chargerai. Avec quelle barbe vaudra-t-il mieux le jouer ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Celle que vous voudrez, parbleu !&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Je puis vous jouer le rôle avec une barbe couleur paille, ou avec une barbe orange foncée, ou avec une barbe rouge pourpre, ou avec une
    barbe couleur de crâne français, parfaitement jaune.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Quelques-uns de vos crânes français n'ont pas de poils du tout, vous jouerez donc votre rôle sans barbe. Maintenant, messieurs, vous avez
    vos rôles ; il me reste à vous recommander, à vous supplier instamment, à vous conjurer de les avoir appris par coeur demain soir, et de venir me retrouver dans le bois attenant au palais, à un
    mille de la ville, au clair de lune. C'est là que nous répéterons, car si nous nous réunissons dans la ville, nous serons harcelés de curieux et nos plans seront éventés. En attendant, je vais
    dresser une liste des objets qui sont nécessaires à la représentation de notre pièce. Je vous en prie, ne me manquez pas.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Nous y serons ; nous pourrons y répéter tout à fait à notre aisance et sans crainte aucune. Messieurs, de l'application ; soyez parfaits.
    Adieu.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Nous nous réunirons au chêne du duc.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Cela suffit ; si nous n'y sommes pas, brisez nos arcs.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">ILS SORTENT</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #808080;">(Acte premier, scène II : Le Songe d'une Nuit d'Eté)</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il est décidé que la compagnie d'acteurs se réunira dans la forêt. Ainsi tout est prêt pour que, par une nuit délicieuse, au second acte, ces hommes et ces femmes,
    animés de passions diverses, se trouvent à la merci des enchantements de la forêt.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">On traduit, en France, le titre de la pièce par "Le Songe d'une Nuit d'Eté", mais, en réalité, c'est le "Songe de la Nuit de Midsummer", c'est-à-dire du milieu de
    l'été. On a beaucoup discuté sur ce qu'est exactement cette nuit. Les commentateurs allemands veulent que ce soit le 1er mai, la nuit de Walpurgis, qui a toujours été pour les hommes une nuit
    particulière. D'autres veulent que ce soit la nuit de la Saint-Jean, nuit la plus courte de l'année, nuit magique où, aujourd'hui encore, dans les pays du Nord, on allume des feux pour écarter
    les mauvais esprits. Dans les villages anglais, on disait que quiconque, dans la nuit de la Saint-Jean, jeûne et va s'asseoir sur les marches de l'église, y verra apparaître en lent cortège et
    frapper successivement à la porte de l'église, tous ceux du village qui mourront dans l'année, et dans l'ordre où ils mourront. Nuit de Walpurgis ou nuit de la Saint-Jean, c'était en tout cas
    (dans l'esprit de Shakespeare) une nuit très déterminée, poétique et mystérieuse.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Transportez-vous, maintenant, dans un bois, près d'Athènes. Cela vous est aussi facile qu'aux spectateurs qui voyaient jadis la pièce de Shakespeare, car vous savez
    que celui-ci méprisait les décors, et qu'un simple écriteau, placé sur la scène, annonçait : <em>Un bois, près d'Athènes</em>.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">C'est la nuit, et voici que nous allons rencontrer notre quatrième groupe, les êtres du monde des fées. La reine des Fées, c'est Titania. Le nom semble inventé par
    Shakespeare, et l'on dit qu'il vient de Diane. Le roi, c'est Obéron, mais, au moment où l'acte commence, le roi et la reine sont brouillés à cause d'un bel enfant indien qu'ils se sont disputé
    comme page. Obéron est suivi de ses nains et de son serviteur, Puck. Titania est entourée par son cortège de fées. Dispute. Titania ne veut pas céder le bel enfant. Obéron, pour se venger,
    ordonne à Puck de chercher pour lui l'herbe magique dont nous avons parlé. C'est une petite fleur qui, jadis, était d'un blanc de lait, mais sur laquelle, un jour, est tombée une flèche de
    Cupidon ; depuis ce jour, blessée d'amour, elle est rouge. Si sa sève est répandue sur les yeux d'un être humain, cet être devient follement amoureux de la première personne qu'il apercevra dès
    que ses yeux se seront rouverts. Obéron se propose d'en verser un peu sur les yeux de Titania. Ainsi, quand elle se réveillera, le premier objet qu'elle apercevra, que ce soit un lion, un
    taureau, un ours ou quelque horrible singe, elle le poursuivra avec toute l'ardeur de l'amour. Elle abandonnera alors à Obéron le bel enfant indien, et il la guérira avec une autre
    herbe.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Comme Obéron parle avec Puck, entre Démétrius, l'amant malheureux, poursuivi par Hélène, l'amante malheureuse, et Obéron, qui est invisible, entend leur
    conversation. Aussitôt il pense qu'il peut intervenir et les rendre heureux, en frottant leurs yeux de la même herbe. Justement Puck revient en apportant la fleur. "Je t'en prie, lui dit Obéron,
    donne-la moi..."</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>OBERON</strong>. - Je t'en prie, donne-la moi. Je connais un coin du bois où le thym sauvage exhalent ses senteurs, où croissent les grandes primevères et
    les violettes à la tête penchée, et que recouvrent presque comme d'un dais les chèvrefeuilles à l'odeur délicieuse, les suaves roses musquées et les églantines ; la couleuvre s'y dépouille de sa
    peau émaillée, juste assez large pour habiller une fée, et Titania s'y repose dans le sommeil, à certaines heures de la nuit, bercée sur ses fleurs par les danses et les délices. Avec le jus de
    cette plante, je frotterai ses yeux et je la remplirai de détestables fantaisies.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #808080;">CHANT</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    &nbsp;
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;">LA PREMIERE FEE CHANTE</span>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="color: #000000;">Serpents tachetés à la double langue,</span></strong>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="color: #000000;">Hérissons épineux, ne vous faites pas voir ;&nbsp;</span></strong>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="color: #000000;">Lézards et orvets, ne soyez pas méchants,&nbsp;</span></strong>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="color: #000000;">N'approchez pas de notre reine des fées.</span></strong>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;">LE CHOEUR DES FEES</span>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="color: #000000;">Philomène, fais entrer ta mélodie</span></strong>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="color: #000000;">Dans notre doux chant de berceuse.</span></strong>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="color: #000000;">Lula, lulla, lullaby : lulla, lulla, lullaby.</span></strong>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="color: #000000;">Que jamais malheur, maléfice, ni charme</span></strong>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="color: #000000;">Ne s'approche de notre aimable reine ;&nbsp;</span></strong>
  </p>
  <p>
    <strong><span style="color: #000000;">Ainsi, bonne nuit, avec le lullaby.</span></strong>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Troisième acte. La forêt. Titania est endormie. Ses yeux ayant été frottés par l'herbe merveilleuse, elle va aimer le premier homme qu'elle verra en se réveillant.
    Or, dans la clairière où elle repose, s'arrête la compagnie des artisans athéniens.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Sommes-nous tous réunis ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Au complet, au complet, et voici une place qui convient à merveille à notre répétition. Ce petit carré de gazon sera notre théâtre, ce
    fourré d'aubépine notre chambre pour nos costumes, et nous allons répéter le drame en action, juste comme nous le jouerons devant le duc.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Pierre Quince ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Qu'y a-t-il, tracassier de Bottom ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Il y a dans cette comédie de Pyrame et Thisbé des choses qui ne plairont jamais. D'abord Pyrame doit tirer son épée pour se tuer, ce que
    les dames ne peuvent souffrir. Que répondez-vous à cela ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>SNOUT</strong>. - Par Notre-Dame ! c'est terriblement à craindre.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Pas du tout ; j'ai trouvé un moyen pour tout concilier. Ecrivez-moi un prologue, et que votre prologue semble dire que nous ne nous ferons
    pas de mal avec nos épées et que Pyrame ne s'est pas tué réellement ; pour mieux les rassurer encore, dites-leur que moi, Pyrame, je ne suis pas Pyrame, mais Bottom le tisserand. Cela leur
    enlèvera toute crainte.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Bien, nous aurons un prologue ainsi conçu, et il sera écrit en vers de six et de huit pieds.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Non, non, ajoutez deux pieds de plus ; qu'il soit écrit en vers de huit et de dix.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>SNOUT</strong>. - Est-ce que les dames n'auront pas peur du lion ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>STARVELING</strong>. - Je le crains bien, je vous assure.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Messieurs, il vous faut prendre la peine de mûrement réfléchir. Dieu nous protège ! amener un lion parmi des dames est une chose à
    redouter, car il n'y a pas d'oiseau sauvage plus terrible que le lion vivant ; et nous ferons bien d'y regarder à deux fois.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>SNOUT</strong>. - Eh bien ! mais il faut qu'un autre prologue dise que ce n'est pas un lion.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Voilà, il faudra que vous disiez son nom, et qu'on voie la moitié de son visage au travers du mufle du lion, et lui-même parlera au
    travers, en disant ceci ou quelque chose de prochain : "Mesdames, ou belles dames, je vous conseille ou je vous supplie, ou je vous conjure de n'avoir pas peur et de ne pas trembler, ma vie
    répond de la vôtre. Si vous veniez à croire que je suis un lion véritable, ma vie serait fort en danger ; mais je ne suis rien de pareil ; je suis un homme comme les autres hommes." Et alors
    qu'il vienne déclarer son nom et leur dire nettement : "Je suis Snug, le menuisier."</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Bien, cela sera ainsi ; mais il y a deux choses très difficiles. La première, c'est d'amener le clair de lune dans une chambre : car vous
    le savez, Pyrame et Thisbé se rencontrent au clair de lune.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>SNUG</strong>. - Y aura-t-il clair de lune, la nuit où nous jouerons notre comédie ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Un calendrier ! un calendrier ! regardez dans l'almanach ; cherchez le clair de lune, cherchez le clair de lune !</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Oui, la lune brillera cette nuit-là.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Eh bien ! alors vous pourriez laisser ouvert un des châssis de la grande fenêtre de la salle où nous jouerons, et la lune luira par le
    châssis.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Oui, ou bien encore quelqu'un peut entrer avec un buisson d'épines et une lanterne et dire qu'il vient pour défigurer ou pour représenter
    la personne du clair de lune. Il y a encore autre chose ; il nous faut un mur dans la grande chambre ; car Pyrame et Thisbé, dit l'histoire, se parlaient à travers la fente du mur.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>SNUG</strong>. - Vous ne pourrez jamais introduire un mur dans la salle. Qu'en dites-vous, Bottom ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Un homme ou un autre pourra représenter un mur ; qu'il ait seulement sur lui un peu de plâtre, ou de terre glaise, ou de crépi pour
    signifier muraille, et puis qu'il tienne ses doigts écartés, comme cela, et à travers cette fente Pyrame et Thisbé chuchotent.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>QUINCE</strong>. - Si cela peut se faire, alors tout va bien.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #808080;">(Acte III, scène première.)</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Puck, qui a vu et entendu ces êtres grotesques, pense qu'il serait comique de placer auprès de Titania, au moment où elle va s'éveiller, le plus vulgaire de ces
    artisans : Bottom. Et, pour rendre l'amour de Titania plus ridicule encore, il tranforme le tête de Bottom en une tête d'âne. Au moment où Titania se réveille, elle entend Bottom qui chante, de
    la voix la plus fausse, et elle dit doucement : "Quel ange me réveille, sur mon lit tout fleuri ?" Puis elle aperçoit le monstre à tête d'âne. "Je t'en prie, lui dit-elle, gentil mortel, chante
    encore. Mon oreille est énamourée de ta voix, comme mon oeil est caressé par ta forme, et c'est à première vue, je le jure, que je t'aime." Le symbole est clair. L'amour n'est qu'une illusion.
    Quand nous sommes victimes de ses enchantements, nous ne voyons plus les êtres comme ils sont ; nous voyons une belle âme dans le coeur d'un sot et nous embrassons avec amour une tête d'âne. Et
    le monstre à tête d'âne, dans la vie comme dans Shakespeare, trouve naturel d'être aimé.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Titania met au service de Bottom tous ses démons favoris : Fleur des Pois, Toile d'Araignée, Papillon et Grain de Moutarde. Elle leur ordonne de traiter avec
    courtoisie le gentleman Bottom.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>TITANIA</strong>. - ... Ainsi, viens avec moi ; je te donnerai des fées pour te servir ; elles iront te chercher des diamants au fond du gouffre marin, elles
    chanteront pendant que tu dormiras sur les fleurs écrasées ; et je te purgerai si bien de ta matérialité mortelle que tu seras tout semblable à un esprit de l'air. Fleur des Pois, Toile
    d'Araignée, Phalène, Graine de Moutarde !&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>FLEUR DES POIS</strong>. - Me voici.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>TOILE D'ARAIGNEE</strong>. - Me voici.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>PHALENE</strong>. - Me voici.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>GRAINE DE MOUTARDE</strong>. - Me voici.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>TOUS QUATRE ENSEMBLE</strong>. - Où faut-il aller ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>TITANIA</strong>. - Soyez aimables et polis pour ce gentilhomme ; sautillez à ses côtés dans ses promenades et gambadez devant ses yeux ; nourrissez-le
    d'abricots et de groseilles, de raisins pourprés, de figues vertes et de mûres ; dérobez aux bourdons leur sac à miel, et pour flambeaux de nuit, coupez leurs cuisses chargées de cire que vous
    allumerez aux flammes des yeux du ver luisant, afin d'éclairer mon bien-aimé à son coucher et à son lever ; arracher les ailes peintes des papillons pour écarter de ses yeux endormis les rayons
    de la lune ; saluez-le, Elfes, et faites-lui vos courtoisies.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>FLEUR DES POIS</strong>. - Salut, mortel !</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>TOILE D'ARAIGNEE</strong>. - Salut !</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>PHALENE</strong>. - Salut !</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>GRAINE DE MOUTARDE</strong>. - Salut !&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Je rends grâce de tout coeur à vos Seigneuries. Plairait-il à votre Seigneurie de me dire son nom ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>TOILE D'ARAIGNEE</strong>. - Toile d'Araignée.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Je désire faire plus amplement connaissance avec vous, mon bon monsieur Toile d'Araignée ; si je me coupe le doigt, j'aurai la hardiesse
    de m'adresser à vous. Votre nom, honnête gentilhomme ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>FLEUR DES POIS</strong>. - Fleur des Pois.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Présentez tous mes respects, je vous prie, à madame Gousse, votre mère, et à monsieur Cosse, votre père. Mon bon monsieur Fleur des Pois,
    je désire également faire plus ample connaissance avec vous. Votre nom, je vous en prie, monsieur ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>GRAINE DE MOUTARDE</strong>. - Graine de Moutarde.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>BOTTOM</strong>. - Mon bon monsieur Graine de Moutarde, je connais parfaitement votre patience. Ce lâche géant Roatsbeef a dévoré plus d'un gentilhomme de
    votre maison. Je vous assure que vos parents m'ont fait venir les larmes aux yeux plus d'une fois. Je désire continuer, votre connaissance, mon bon monsieur Graine de Moutarde.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;"><strong>TITANIA</strong>. - Allons, faîtes-lui escorte, conduisez-le à mon berceau. Il me semble que la lune regarde avec des yeux humides, et lorsqu'elle pleure,
    toutes les petites fleurs pleurent aussi, se lamentant sur quelque chasteté violée. Enchaînez la langue de mon bien-aimé, conduisez-le en silence.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #808080;">(Acte III, scène première.)</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Combien de fois, dans la vie et non plus dans la forêt d'Athènes, ne voyons-nous pas quelque gracieuse Titania employer tous ses esprits à abriter des rayons du
    clair de lune un Bottom grossier qui ne l'en aime que moins.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Pour compléter le symbole, après quelques erreurs, les affaires d'amour des quatre jeunes gens se trouvent, elles aussi, réglées par l'herbe magique. Démétrius, qui
    a tant admiré Hermia, ne voit plus en elle que l'être le plus ordinaire et aime Hélène avec passion. Tels sont les hommes, si oublieux de leurs propres sentiments qu'ils ne peuvent plus croire à
    la vérité de leur propre passé. En tout cela, d'ailleurs, il faut se hâter, car le jour va venir et, avec lui, s'évanouira la puissance des petits êtres. Obéron a un peu pitié en voyant Titania
    folle de Bottom.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- Viens, assieds-toi sur ce lit de fleurs pendant que je caresserai tes charmantes joues, que j'enguirlanderai ta jolie tête de roses musquées et que je baiserai tes
    belles grandes oreilles, ô ma gentille joie !</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- Maintenant, ma Titania, dit Obéron, réveillez-vous, ma douce reine.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- Mon Obéron, dit Titania, quelle vision ai-je eue ? Il me semble que j'étais amoureuse d'un âne !</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- Oui, et voici votre amour...</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- Comment fut-ce possible ? Oh ! comme mes yeux haïssent son visage maintenant.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- Silence ! dit Obéron.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il ordonne à Puck d'enlever à Bottom sa tête d'âne, et une douce musique endort le rustre pour qu'il oublie son aventure. Déjà Titania trouve affreux ce qu'elle a
    aimé : quand l'illusion de l'amour se dissipe, nous sommes tout surpris de voir les choses et les êtres comme ils sont. Mais voici le jour, et les souvenirs de la nuit semblent déjà indistincts
    et confus, comme ces montagnes lointaines qui deviennent des nuages. Le rêve est terminé, mais le rêve laisse cependant dans la vie sa trace, car les amants d'Athènes sont maintenant
    heureux.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Au cinquième acte, nous sommes revenus sur terre.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- C'est étrange, mon Thésée, dit Hippolyte, ce que racontent ces amants...</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- Plus étrange que vrai, dit Thésée. Moi, je ne peux jamais croire ces fables antiques, ces jeux féeriques. Les amants et les fous ont des esprits si actifs, des
    imaginations si inventives, qu'ils en voient plus que la froide raison ne peut comprendre. Le fou, l'amant et le poète, sont entièrement composés d'imagination. L'un voit plus de diables que le
    vaste enfer n'en peut contenir, et celui-là est le fou ; l'amant, tout aussi frénétique, voit la beauté d'Hélène sur le front d'une Egyptienne ; l'oeil du poète, échauffé d'une belle fièvre,
    roule ses regards de la terre au ciel et du ciel à la terre, et, comme l'imagination se figure des choses inconnues, la plume du poète les métamorphose en réalités visibles et donne, à un rien
    fait d'air, un lieu d'habitation et un nom.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Ici, Thésée, qui représente le bon sens, exprime une partie de la pensée de Shakespeare. Oui, le thème de Shakespeare, c'est bien que tous les hommes sont les jouets
    des illusions. Le fou, l'amoureux et le poète se ressemblent, en effet. Tous les hommes sont fous : Bottom qui se croit un grand artiste, comme Titania qui le croit beau. Seul, le poète, plus
    conscient, domine parfois sa propre illusion, et nous verrons, la prochaine fois, en étudiant "La Tempête", comment Shakespeare, au cours de sa vie, en arrive à cette idée que le moins fou de
    tous les êtres, c'est le poète, parce qu'il est un créateur et le maître de déchaîner ou de contenir sa propre folie.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Donc, sur nos quatre groupes, en voici trois dont les affaires sont réglées. Obéron et Titania sont réconciliés ; nos amants vont se marier. Il ne reste que Bottom
    et ses amis, qui veulent jouer leur pièce. <em>Pyrame</em> et <em>Thisbé</em>, devant le duc. Ses courtisans déconseillent à Thésée d'écouter cette pièce :&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- Mon noble Lord, ce ne sera rien pour vous. Je l'ai entendue d'un bout à l'autre, et ce n'est rien, rien du tout.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Mais Thésée qui, je le répète, est l'image du véritable grand seigneur, plein de dignité, de bonté, répond :&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- Je veux entendre cette pièce, car rien ne peut-être mauvais quand la simplicité et le devoir l'offrent. Donc amenez-les et prenez place, mesdames...</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Et la pièce se termine sur une tirade de Puck : "Si nous, ombres, vous avons offensés, pensez seulement, et tout sera arrangé, que vous n'avez ici que sommeillé
    tandis que ces visions vous apparaissaient. Donc ne nous reprochez pas ce thème faible et languissant, et qui ne fut jamais qu'un rêve."</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Dans l'histoire de la pensée de Shakespeare, "Le Songe d'une Nuit d'Eté" est très important, parce qu'il montre pour la première fois le thème qui, en s'amplifiant
    toujours, va devenir le thème essentiel de son théâtre : celui de l'illusion et du rêve. Seulement, dans "Le Songe d'une Nuit d'Eté", les illusions ne sont pas dangereuses, tout s'arrange, dans
    une forêt, parmi les esprits, les fleurs, sous le clair de lune. Dans le grand théâtre de Shakespeare, tout ne s'arrangera plus et la comédie tournera au drame. Au temps du "Songe du'une Nuit
    d'Eté", tout s'arrange, d'abord parce que Shakespeare est jeune. La jeunesse est un songe aussi court que la nuit de la Saint-Jean, tout y est à la fois terrible et guérissable. Puis il y a une
    seconde raison pour que le dénouement soit optimiste, c'est que tout ici se passe à la campagne. Or, la Renaissance est un temps de poésie pastorale. Les hommes de ce temps-là avaient l'idée que
    le bonheur peut exister, le bonheur parfait, mais dans la solitude et à la campagne. Nous formons tous l'idée d'un pays imaginaire où le bonheur est possible. Nous connaissons, dans l'existence,
    certains moments délicieux, et nous aimons à imaginer qu'ils pourraient être multipliés et prolongés, et qu'ainsi la vie tout entière ne serait qu'un songe divin. Et puis cela n'est pas, mais
    nous nous étions soustraits à la méchanceté, à la cupidité, à l'envie, qui sont le propre des villes.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Telle était certainement l'idée de Shakespeare car, un peu plus tard, dans "Roméo et Juliette", il reprend le thème de Titania qu'il appelle, cette fois, la reine
    Mab. Mercutio dit à Roméo que la reine Mab (qui représente l'esprit de poésie) apporte des rêves à tous les hommes, mais Roméo, par le rêve, par la folie, va vers le drame, vers la mort, parce
    que Roméo vit dans une ville, parce qu'il est enfermé dans un cercle de haine. La vie des villes détruit le bonheur personnel. Si l'histoire de Roméo et de Juliette s'était passée dans la forêt
    où vivent les fées, elle n'eût peut-être pas entassé tant de cadavres. Et puis, les choses les plus profondes, "ce n'est pas seulement la vie des villes, avec son antagonisme haineux, qui va
    détruire l'allégresse et l'amour féerique, pastoral, c'est aussi la violence sensuelle de leur amour qui précipite dans la mort les amants tragiques de Vérone. Ce n'est donc pas seulement la
    folie des passions sociales nées de la vie dans les villes, c'est la folie, l'entraînement des passions animales qui est le principe de la destinée tragique. "Les délices violentes ont de
    violentes fins", dit à Roméo le frère Laurent, qui représente un des côtés de la sagesse de Shakespeare. Dans "Le Songe d'une Nuit d'Eté", l'amour est un sentiment poétique, verbal, un peu
    précieux, un peu artificiel, qui fait moins de ravages.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Nous verrons, la prochaine fois, avec "La Tempête", comment Shakespeare termine par une féerie la carrière commencée par une féerie et comment il retrouve, par la
    sagesse de l'âge mûr, l'optimisme pastoral de l'adolescence.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">J'espère que vous n'aurez pas trouvé trop grave ce commentaire sur la plus aérienne des poésies. Si je vous ai offensés, pensez, comme dit Puck, que vous n'avez fait
    ici que sommeiller et que mon thème, si faible, ne fut qu'un rêve. Réveillez-vous, je vous rends à la vie des villes et des bruits, à la vie des métros, des tramways et des téléphones portables,
    à la vie précieuse et mesurée, à la vie qui prétend n'être pas folle. Je voudrais seulement que, de ce rêve shakespearien, vous gardiez l'idée que l'illusion et les enchantements existent et
    existeront aussi longtemps que les hommes.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Gardez-vous d'avoir, cette illusion, la pire de toutes, et qui est de ne plus croire aux illusions. Ceux et celles qui, parmi vous, sont jeunes, vivent encore le
    songe de leur nuit de printemps. Pour les autres, pour ceux qui croient être sortis par la maturité de la forêt enchantée où règne Titania, qu'ils ne croient pas avoir échappé aux sortilèges
    d'Obéron.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Obéron vous guette à la sortie de cette lecture, et vous fera trouver un compagnon délicieux en quelque Bottom à tête d'âne, en quelque Titania mûrissante, tandis
    que Puck, lutin malicieux, éternel, dansera parmi les chrysanthèmes, dans les vitrines des fleuristes.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <strong><em><span style="color: #000000;">Rédigé entre le 18 et le &nbsp;20 juin 2012, après avoir un peu..., beaucoup trop bu de CHIMAY !&nbsp;</span></em></strong>
  </p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[PAULINE BONAPARTE]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-pauline-bonaparte-106570009.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-pauline-bonaparte-106570009.html</guid>
            <pubDate>Sat, 09 Jun 2012 18:21:00 +0200</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p><span style="color: #000000;">Il faudrait un Pierre de Bourdeille dit Brant&ocirc;me ou un Roger de Rabutin comte de Bussy pour conter la vie de Pauline Bonaparte.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Un chapitre des <em>Femmes Galantes</em> ou de <em>La Vie Amoureuse des Gaules</em> ne suffirait point &agrave; rappeler ses innombrables aventures.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Un livre tout entier devrait y &ecirc;tre consacr&eacute;.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Don Juan pouvait dresser, avec la fatuit&eacute; de l&#39;homme irr&eacute;sistible, la liste de ses mille et trois amantes.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pauline Bonaparte est une &quot;Don Juane&quot;.</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93446">&nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp;&nbsp;<img alt="plant1.png" class="CtreTexte" height="250" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93445" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/plant1.png" style="float: left;" width="177" /></p>

<p><span style="color: #000000;">Le Directoire vient de finir. Il est mort, &eacute;cras&eacute; sous le poids du m&eacute;pris universel.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Barras, &quot;le plus effront&eacute; de tous les pourris&quot;, est rentr&eacute; dans l&#39;ombre et s&#39;est enlis&eacute; dans la boue. L&#39;op&eacute;ration de police un peu rude du 18 Brumaire a assur&eacute; l&#39;avenir de Bonaparte. Le sang-froid et la d&eacute;cision de Lucien avaient emport&eacute; le succ&egrave;s, un instant compromis par le trouble, l&#39;ind&eacute;cision et - qui le croirait ? - la timidit&eacute; du petit Corse aux cheveux plats.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Bonaparte est Consul.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Il n&#39;a plus qu&#39;une marche &agrave; gravir pour atteindre le tr&ocirc;ne imp&eacute;rial.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">En attendant, &agrave; la table consulaire et fraternelle, toute la famille va prendre place. Le festin sera magnifique et tous les convives abondamment servis. Bon app&eacute;tit ! Le grand fr&egrave;re va vous donner &agrave; tous les joies de la richesse et les ivresses du pouvoir.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Quel chemin parcouru depuis les heures sombres, qu&#39;avait connues nagu&egrave;re la famille Bonaparte ! Que de fois, sous les lambris dor&eacute;s des palais imp&eacute;riaux, fr&egrave;res et soeurs, s&#39;ils eurent le temps de r&eacute;fl&eacute;chir et de jeter un regard en arri&egrave;re, emport&eacute;s qu&#39;ils &eacute;taient par une vie de plaisir et de luxe effr&eacute;n&eacute;, durent-ils songer &agrave; l&#39;existence mis&eacute;rable de leur enfance !&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Les fr&egrave;res : Joseph, le futur roi de Naples et d&#39;Espagne ; Lucien, le seul vrai r&eacute;publicain de sa famille, qui dut se contenter d&#39;&ecirc;tre prince ; Louis et J&eacute;r&ocirc;me, qui furent rois de Hollande et de Westphalie.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Les soeurs : Maria-Elisa, qui fut grande-duchesse de Toscane ; Maria-Annunciata, qui avait horreur de son second pr&eacute;nom et voulait &ecirc;tre appel&eacute;e Caroline (elle &eacute;pousa Joachim Murat et fut grande-duchesse de Berg, puis reine de Naples) ; enfin Maria-Paola, la petite Paoletta, comme disait tendrement Napol&eacute;on.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ils &eacute;taient tous n&eacute;s en Corse o&ugrave; leur p&egrave;re, Charles Bonaparte, qui devait mourir jeune d&#39;un cancer &agrave; l&#39;estomac, luttait p&eacute;niblement pour &eacute;lever sa nombreuse famille. Il &eacute;tait second&eacute; dans sa t&acirc;che par sa femme, Laetitia Ramolino.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">La vie priv&eacute;e de Mme. Laetitia &eacute;tait irr&eacute;prochable. C&#39;&eacute;tait une femme simple. Elle ne se laissera jamais &eacute;blouir par le luxe et les splendeurs du r&eacute;gime imp&eacute;rial. En apprenant les victoires de son g&eacute;nial enfant, elle se contentait de murmurer : &quot;Pourvu que &ccedil;a doure&quot;. Femme craintive ! Elle avait couv&eacute; un aigle !&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Bonne m&eacute;nag&egrave;re, &eacute;conome, - on e&ucirc;t bien &eacute;tonn&eacute; Mme. Bonaparte en lui annon&ccedil;ant que des ann&eacute;es plus tard, la femme voudrait devenir l&#39;&eacute;gale de l&#39;homme et jouir de ses droits politiques. Elle fut comme la femme romaine : &quot;elle v&eacute;cut chez elle et fila de la laine&quot;, c&#39;est-&agrave;-dire qu&#39;elle s&#39;occupa exclusivement des soins de sa maison et de l&#39;&eacute;ducation de ses enfants. Elle les &eacute;leva, d&#39;ailleurs, fort mal. Apr&egrave;s la mort du p&egrave;re, le foyer resta sans direction. Les filles, livr&eacute;es &agrave; elles-m&ecirc;mes, n&#39;avaient point h&eacute;rit&eacute; les vertus maternelles.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Elles ont une excuse : apr&egrave;s les secousses sanglantes de la R&eacute;volution, hommes et femmes, heureux d&#39;avoir &eacute;chapp&eacute; aux abominables massacres de la Terreur, ne songeaient qu&#39;&agrave; profiter de la vie.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">La Soci&eacute;t&eacute; sous le Consulat &eacute;tait vraiment &quot;le monde o&ugrave; l&#39;on s&#39;amuse&quot;.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Sous l&#39;Empire, entre deux batailles, tous les h&eacute;ros magnifiques, qui affrontaient chaque jour la mort, ne songeaient qu&#39;&agrave; l&#39;amour.</span></p>

<p>&nbsp;</p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93532"><img alt="Pauline Bonaparte" class="GcheTexte" height="196" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93531" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/Pauline-Bonaparte.jpg" style="float: left;" width="257" /><span style="color: #000000;">Pauline &eacute;tait n&eacute;e &agrave; Ajaccio le 20 octobre 1780. Elle &eacute;tait la sixi&egrave;me enfant et la deuxi&egrave;me fille des Bonaparte.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">D&egrave;s son enfance, un observateur attentif e&ucirc;t pu pr&eacute;dire son avenir. Jolie, coquette, ind&eacute;pendante autant qu&#39;indisciplin&eacute;e, faisant l&#39;&eacute;cole buissonni&egrave;re, pr&eacute;f&eacute;rant l&#39;amusement au travail, ne connaissant d&#39;autre r&egrave;gle que sa fantaisie et d&#39;autre loi que son bon plaisir, elle croyait que la vie &eacute;tait faite pour se distraire et que le monde entier devait contenter ses d&eacute;sirs.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Une existence d&#39;aventures allait commencer. Les exc&egrave;s de la R&eacute;volution avaient leur r&eacute;percussion en Corse. A la voix ardente de Paoli, vendu &agrave; l&#39;Angleterre, l&#39;Ile s&#39;&eacute;tait soulev&eacute;e. La famille Bonaparte, compromise par son d&eacute;vouement &agrave; la France, devait s&#39;enfuir pr&eacute;cipitamment. Ce d&eacute;part fut d&eacute;finitif, et, chose singuli&egrave;re, Napol&eacute;on, parvenu au fa&icirc;te de toutes les grandeurs humaines, rassasi&eacute; d&#39;honneurs, gorg&eacute; de puissance, n&#39;&eacute;prouva jamais le d&eacute;sir de revoir son &icirc;le parfum&eacute;e, berceau de sa gloire.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">En mai 1793, Mme. Bonaparte et ses filles s&#39;embarqu&egrave;rent &agrave; Calix et, apr&egrave;s une travers&eacute;e mouvement&eacute;e, d&eacute;barqu&egrave;rent &agrave; Toulon. Mais, il fallait bient&ocirc;t quitter la ville, menac&eacute;e par les Anglais, et, par &eacute;tapes successives, en passant par La Valette et Bandol, gagner Marseille.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">L&agrave;, la famille s&#39;installe rue Pavillon, au quatri&egrave;me &eacute;tage d&#39;une modeste maison. C&#39;est la g&ecirc;ne, presque la mis&egrave;re, Mme. Bonaparte est contrainte de solliciter les secours du bureau de bienfaisance.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">La situation ne tarde pas, toutefois, &agrave; s&#39;am&eacute;liorer. Napol&eacute;on conquiert brillamment ses grades et Joseph &eacute;pouse Julie Clary, fille d&#39;un riche n&eacute;gociant marseillais.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pauline a quatorze ans. L&#39;insouciance de son &acirc;ge et la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; de son caract&egrave;re ne lui permettent ni les r&eacute;flexions am&egrave;res, ni les pens&eacute;es tristes. Elle ne songe qu&#39;&agrave; s&#39;amuser. Ce sera l&#39;unique pr&eacute;occupation de sa vie.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Avec sa soeur, Maria-Annunciata, elle court les bals et tra&icirc;ne &agrave; sa suite de nombreux adorateurs qui viennent, presque dans l&#39;appartement de Mme. Bonaparte, manifester leur empressement. Parmi ces soupirants, qui gravissent les quatre &eacute;tages de la rue Pavillon, le plus assidu et le mieux accueilli est Stanislas Fr&eacute;ron.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Fils du critique ennemi de Voltaire, il est Commissaire du Directoire ex&eacute;cutif dans le Midi. C&#39;est un personnage m&eacute;prisable et m&eacute;pris&eacute;. Maximin Isnard a pu dire de lui : &quot;C&#39;est un homme qui, jeune encore, a atteint l&#39;immortalit&eacute; du crime&quot;. Disons &agrave; sa louange qu&#39;il aimait Pauline pour le bon motif. Il fit une demande en mariage. A sa grande surprise, il essuya un refus.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mme. Laetitia, m&egrave;re pratique, pensait que la beaut&eacute; de sa fille m&eacute;ritait un placement plus avantageux. La d&eacute;testable r&eacute;putation de Fr&eacute;ron et ses m&eacute;diocres ressources ne devaient pas lui permettre, d&#39;apr&egrave;s elle, de cueillir cette fleur merveilleuse. Bonaparte partageait l&#39;avis de sa m&egrave;re ; confiant en son &eacute;toile, il r&ecirc;vait pour ses soeurs de brillantes destin&eacute;es. Mais toutes ces raisons n&#39;existaient pas pour Pauline. Elle avait seize ans. Fr&eacute;ron &eacute;tait beau. Elle l&#39;aimait. Que lui importait la fortune ! Elle &eacute;tait d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e. Son coeur avait parl&eacute;. Elle voulait l&#39;&eacute;pouser.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Voici quelques passages des lettres &eacute;crites, apr&egrave;s le refus de Mme. Laetitia, par la fianc&eacute;e manqu&eacute;e et d&eacute;sol&eacute;e, &agrave; celui qu&#39;elle dit &quot;aimer pour la vie&quot; :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;... Oui, je jure, cher Stanislas, de n&#39;aimer jamais que toi seul ; mon coeur n&#39;est point partag&eacute; et s&#39;est donn&eacute; tout entier. Qui pourrait s&#39;opposer &agrave; l&#39;union de deux &acirc;mes, qui ne cherchent que le bonheur et qui le trouvent en s&#39;aimant ?... Je te remercie de ton attention &agrave; m&#39;envoyer de tes cheveux ; je t&#39;envoie &eacute;galement des miens, non pas ceux de Laure, car Laure et P&eacute;trarque, que tu cites souvent, n&#39;&eacute;taient pas si heureux que nous. P&eacute;trarque &eacute;tait constant, mais Laure... non, mon cher ami, Paulette t&#39;aimera autant que P&eacute;trarque aimait Laure...&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">A la v&eacute;rit&eacute;, pour une jeune fille, dont l&#39;&eacute;ducation avait &eacute;t&eacute; si n&eacute;glig&eacute;e, ceci n&#39;est pas trop mal et rel&egrave;ve un peu le ton de petite pensionnaire que garde toute sa correspondance :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;... Ton portrait m&#39;est d&#39;une grande consolation ; je passe les journ&eacute;es avec lui et lui parle, comme si tu &eacute;tais l&agrave;... Mon bon ami, je t&#39;aime plus que moi-m&ecirc;me...&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;2 juillet... J&#39;ai tomb&eacute; dans l&#39;eau, en voulant sauter dans le bateau... L&#39;eau, que j&#39;ai bue dans la rivi&egrave;re, n&#39;a pas refroidi mon coeur pour toi ; c&#39;est sans doute du nectar que j&#39;ai aval&eacute;, s&#39;il est possible de l&#39;&eacute;chauffer davantage... <em>Addio Anima mia, ti amo sempre, mia vita</em>.</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;">Non so dir se sono amanti</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;">Ma so ben che al tuo sembiante</span></p>

<p style="text-align: center;"><span style="color: #000000;">Tutto ardor pressa il mio cuore.</span></p>

<p style="text-align: center;">&nbsp;</p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;11 juillet... Tu connais ma sensibilit&eacute; et tu n&#39;ignores pas que je t&#39;idol&acirc;tre... Il n&#39;est pas possible &agrave; Paulette de vivre &eacute;loign&eacute;e de son tendre ami Stanislas. [Notons que quelques mois plus tard &quot;Paulette&quot; ne songeait plus du tout &agrave; Fr&eacute;ron ] Lucien m&#39;a montr&eacute; ta lettre... Ah ! comme je l&#39;ai bais&eacute;e, cette lettre, comme je l&#39;ai press&eacute;e contre mon sein, contre mon coeur !...</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Sauf certains passages, ces lettres, on le voit, n&#39;offrent rien d&#39;extraordinaire. Elles ne d&eacute;passent pas en ardeur et en explosions sentimentales la banalit&eacute; de ces sortes d&#39;&eacute;crits. Les lettres d&#39;amour sont, d&#39;ailleurs, rarement int&eacute;ressantes, sauf pour ceux qui les re&ccedil;oivent et surtout pour ceux qui les &eacute;crivent... Les plus belles &eacute;p&icirc;tres amoureuses relues longtemps apr&egrave;s, alors que les illusions ont disparu et que la flamme s&#39;est apais&eacute;e, ne semblent plus que de p&acirc;les et froids extraits du manuel du parfait amant !&nbsp;</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93571"><span id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93570" style="color: #000000;"><img alt="plant1" class="CtreTexte" height="250" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93569" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/plant1.png" style="float: right;" width="177" /></span></p>

<p><span style="color: #000000;">J&#39;ai un ami qui m&#39;a souvent parl&eacute; avec esprit et souriante sagesse des lettres d&#39;amour. Il ne d&eacute;mentirait pas mes r&eacute;flexions qui ne sont pas le fruit d&#39;un scepticisme d&eacute;sabus&eacute;, je vous le promets !</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Quant &agrave; Pauline, la r&eacute;sistance de Napol&eacute;on &agrave; son projet de mariage devint formelle &agrave; la suite d&#39;un scandale que fit une ancienne amie de Fr&eacute;ron &agrave; qui celui-ci avait d&eacute;j&agrave; promis le mariage.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Paulette, exasp&eacute;r&eacute;e, adresse alors &agrave; son fr&egrave;re cette &eacute;p&icirc;tre irrit&eacute;e :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;Quoique jeune, j&#39;ai un caract&egrave;re ferme : je sens qu&#39;il m&#39;est impossible de renoncer &agrave; Fr&eacute;ron, apr&egrave;s toutes les promesses que je lui ai faites de n&#39;aimer que lui ; oui, je les tiendrai ; personne au monde ne pourra m&#39;emp&ecirc;cher de lui conserver mon coeur et de recevoir ses lettres, de lui r&eacute;pondre, de r&eacute;p&eacute;ter que je n&#39;aimerai que lui. Je connais trop mes devoirs pour m&#39;en &eacute;carter ; mais je sais que je ne sais pas changer suivant les circonstances.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;Adieu, voil&agrave; ce que j&#39;ai &agrave; vous dire, soyez heureux et, au milieu de ces brillantes victoires, de tout ce bonheur, rappelez-vous quelquefois la vie pleine d&#39;amertume et de larmes que r&eacute;pand tous les jours&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">P.B.&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Au seul ton de r&eacute;volte de la jeune fille contre l&#39;autorit&eacute; de Bonaparte, on reconna&icirc;t la fiert&eacute; et l&#39;ind&eacute;pendance de l&#39;&acirc;me corse. Mais, quelques semaines plus tard, Pauline &eacute;tait consol&eacute;e. La coquetterie avait repris le pas sur le sentiment ; elle s&#39;&eacute;tait aper&ccedil;ue que les pleurs enlaidissent les plus jolis visages. Ses larmes avaient cess&eacute; de couler.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Les triomphes de Napol&eacute;on occup&egrave;rent son esprit. Et puis, son coeur devait &ecirc;tre touch&eacute; par la passion d&#39;un jeune officier attach&eacute; &agrave; la personne du g&eacute;n&eacute;ral victorieux : le lieutenant Junot.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Celui-ci n&#39;avait pu voir la s&eacute;duisante Pauline, sans &ecirc;tre &eacute;pris de ses charmes. Au cours d&#39;une promenade dans Paris, sur le boulevard du Temple, il s&#39;enhardit &agrave; demander &agrave; Bonaparte la main de sa soeur.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Napol&eacute;on aimait beaucoup Junot. Il appr&eacute;ciait sa bravoure et sa fid&eacute;lit&eacute;, mais, il le savait pauvre - Junot n&#39;avait encore qu&#39;un grade subalterne - et il connaissait l&#39;amour du luxe et la prodigalit&eacute; de Pauline. Aussi d&eacute;clara-t-il sans ambages &agrave; Junot que le mariage &eacute;tait impossible. Le futur duc d&#39;Abrant&egrave;s l&#39;avait &eacute;chapp&eacute; belle. Il devait &eacute;pouser, plus tard, Laure Permon, qui nous a laiss&eacute; de bien curieux m&eacute;moires remplis de d&eacute;tails int&eacute;ressants et aussi d&#39;histoires invent&eacute;es &agrave; plaisir, ce qui faisait dire &agrave; un mauvais plaisant :&nbsp;</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93603"><span id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93602" style="color: #000000;">- Avez-vous lu les m&eacute;moires de la duchesse d&#39;Abracadabrant&egrave;s ?&nbsp;<img alt="Pauline Bonaparte 2" class="DrteTexte" height="228" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93601" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/Pauline-Bonaparte-2.jpg" style="float: left;" width="221" /></span></p>

<p>&nbsp;</p>

<p><span style="color: #000000;">En 1797, Pauline arrive avec sa m&egrave;re et sa soeur Caroline au palais Serbelloni, &agrave; Milan. Le g&eacute;n&eacute;ral et Mme. Bonaparte ont voulu avoir aupr&egrave;s d&#39;eux une partie de leur famille pour f&ecirc;ter les triomphes de l&#39;arm&eacute;e d&#39;Italie.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Au palais Serbelloni, Pauline retrouve un ami de son fr&egrave;re, qu&#39;elle avait connu &agrave; Marseille, lors de sa rupture avec Fr&eacute;ron. Les mauvaises langues avaient m&ecirc;me pr&eacute;tendu qu&#39;il avait &eacute;t&eacute; son consolateur : c&#39;&eacute;tait le g&eacute;n&eacute;ral Leclerc.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Fils d&#39;un conseiller au grenier &agrave; sel, Leclerc &eacute;tait &acirc;g&eacute; de 25 ans. Petit, maigre, p&acirc;le, il singeait volontiers Bonaparte en cherchant &agrave; imiter ses attitudes et ses gestes. On l&#39;appelait : &quot;le blond Bonaparte&quot;.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Les deux jeunes gens s&#39;&eacute;taient retrouv&eacute;s avec plaisir.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Une v&eacute;ritable cour entourait d&eacute;j&agrave; le g&eacute;n&eacute;ral en chef. Au palais Serbelloni et au ch&acirc;teau de Monbello, les d&icirc;ners et les bals se succ&eacute;daient sans interruption.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mais Pauline avait h&acirc;te d&#39;&eacute;chapper &agrave; l&#39;autorit&eacute; de sa belle-soeur, qu&#39;elle d&eacute;testait cordialement - Jos&eacute;phine a toujours &eacute;t&eacute; sa b&ecirc;te noire. Elle consid&eacute;rait le mariage comme le moyen le plus s&ucirc;r et le plus rapide de se soustraire &agrave; la domination de Jos&eacute;phine.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Bonaparte se trouvait, un jour, dans son cabinet de travail, lorsqu&#39;il entendit derri&egrave;re un paravent un bruit sur lequel on ne pouvait se m&eacute;prendre. C&#39;&eacute;tait un bruit de baisers. Les deux acteurs de cette sc&egrave;ne muette et anim&eacute;e &eacute;taient - a-t-on besoin de le dire - Pauline et le g&eacute;n&eacute;ral Leclerc. Le mariage fut d&eacute;cid&eacute; d&#39;urgence et c&eacute;l&eacute;br&eacute; &agrave; Monbello, en septembre 1797.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pauvre Leclerc ! Il n&#39;allait pas tarder &agrave; jouer le r&ocirc;le ingrat du mari de la reine.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pauline &eacute;tait &agrave; peine devenue sa femme, qu&#39;elle avait cess&eacute; de l&#39;aimer pour ne penser qu&#39;&agrave; vivre au gr&eacute; de ses caprices et de ses folles fantaisies. La toilette la pr&eacute;occupe encore plus que ses amours, cependant innombrables. Elle a sur Jos&eacute;phine l&#39;&eacute;clatante sup&eacute;riorit&eacute; de la jeunesse. D&eacute;sormais, c&#39;est un duel &agrave; mort entre ces deux femmes. Elles se ha&iuml;ssent, tout en se prodiguant des protestations de tendresse : leurs baisers voudraient &ecirc;tre des morsures.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">La veuve de Beauharnais fait appel en vain &agrave; tous les artifices du luxe et de la coquetterie, elle ne peut vaincre l&#39;adorable Pauline, qui est vraiment &quot;la plus jolie femme du temps&quot;. De beaux cheveux, des yeux pleins de douceur et de flamme, des dents admirables, qu&#39;elle montrait avec ostentation pour faire enrager Jos&eacute;phine qui ne riait jamais de peur de se faire des rides et d&#39;&eacute;taler sa vilaine denture, enfin un corps souple et charmant, une poitrine merveilleuse, une taille d&#39;une finesse extraordinaire, des mains et des pieds d&#39;enfant, une d&eacute;marche d&#39;une gr&acirc;ce infinie. Telle &eacute;tait Pauline Bonaparte.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">On cherchait, en vain, une l&eacute;g&egrave;re imperfection qui aurait d&eacute;par&eacute; cet incomparable ensemble. Une femme, m&eacute;contente et jalouse, trouva pourtant ce d&eacute;faut, qui avait &eacute;chapp&eacute; &agrave; tous les regards.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le g&eacute;n&eacute;ral Leclerc et sa femme &eacute;taient revenus &agrave; Paris, apr&egrave;s la naissance de leurs fils, &agrave; qui Bonaparte avait donn&eacute; le nom de Dermide, en souvenir d&#39;Ossian.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Au cours d&#39;une f&ecirc;te donn&eacute;e par Mme. Permon, m&egrave;re de Laure Junot, Mme. Leclerc avait fait, au milieu d&#39;une double haie d&#39;admirateurs, une entr&eacute;e triomphale. Un murmure d&#39;amour s&#39;&eacute;tait &eacute;lev&eacute; sur ses pas. Radieuse, toute fi&egrave;re de son succ&egrave;s, elle &eacute;tait all&eacute;e, apr&egrave;s avoir fait deux fois le tour des salons, s&#39;asseoir sur un canap&eacute;, dans un boudoir, entour&eacute;e aussit&ocirc;t d&#39;un cercle d&#39;adorateurs qui, d&egrave;s son entr&eacute;e, avaient abandonn&eacute; les autres femmes pour la suivre.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Furieuse d&#39;&ecirc;tre d&eacute;laiss&eacute;e, emport&eacute;e par la jalousie, Mme. de Contades s&#39;&eacute;tait lev&eacute;e, avait pris d&#39;autorit&eacute; le bras d&#39;un jeune homme timide, qui, seul, &eacute;tait rest&eacute; pr&egrave;s d&#39;elle et l&#39;avait entra&icirc;n&eacute; dans le boudoir o&ugrave; tr&ocirc;nait la belle Pauline. Celle-ci continuait &agrave; se laisser admirer. Elle n&#39;avait m&ecirc;me pas jet&eacute; les yeux sur la nouvelle venue ; mais elle entendit, tout &agrave; coup, ces mots prononc&eacute;s d&#39;une voix per&ccedil;ante et irrit&eacute;e qui vinrent la souffleter en plein visage :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Quel dommage ! mais quel dommage !...</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pour une si jolie femme... Une pareille infirmit&eacute;... Vous ne voyez donc pas ses oreilles ?</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Elles sont affreuses ! Ah ! comme je la plains !</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mme. de Contades avait vu juste. Les oreilles de Pauline &eacute;taient, nous rapporte la duchesse d&#39;Abrant&egrave;s, &quot;un morceau de cartilage blanc, mince, tout uni et sans &ecirc;tre aucunement ourl&eacute;&quot;.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pauline ne peut retenir ses larmes sur le coup. Mais la le&ccedil;on porta. Gr&acirc;ce aux artifices de la coiffure, on ne vit plus jamais ses malencontreuses oreilles.</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93639"><span id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93638" style="color: #000000;"><img alt="plant1" class="CtreTexte" height="250" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93637" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/plant1.png" style="float: right;" width="177" /></span></p>

<p><span style="color: #000000;">Elle menait, depuis son mariage, une existence passablement d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e. Ses frasques d&eacute;frayaient la chronique scandaleuse de l&#39;&eacute;poque. On calculait le nombre de ses amants. On citait leur nom... Parmi eux, le trag&eacute;dien Lafon, qu&#39;elle aima pendant assez longtemps. La liaison fit m&ecirc;me scandale et Bonaparte r&eacute;solut d&#39;intervenir. Sa terrible famille ne lui donnait ni joie, ni tranquillit&eacute;. Il d&eacute;cida d&#39;&eacute;loigner Pauline, afin de la soustraire aux dangers de la vie parisienne et chargea le g&eacute;n&eacute;ral Leclerc de commander une exp&eacute;dition contre les noirs r&eacute;volt&eacute;s de Saint-Domingue.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Les noirs de Saint-Domingue s&#39;&eacute;taient soulev&eacute;s contre l&#39;influence fran&ccedil;aise. Toussaint Louverture, fils d&#39;esclave, despotique et cruel, le Spartacus noir, s&#39;&eacute;tait mis &agrave; la t&ecirc;te du mouvement. Les cerveaux primitifs de ces hommes avaient ferment&eacute; en apprenant que, dans les Assembl&eacute;es de la R&eacute;volution, des orateurs avaient vant&eacute; leur douceur et leur amour de la France. Ils en avaient imm&eacute;diatement donn&eacute; les preuves irr&eacute;cusables, en se livrant aux exc&egrave;s les plus atroces, br&ucirc;lant les maisons, d&eacute;truisant les plantations, empalant les enfants blancs, massacrant les hommes, infligeant aux femmes les plus ignobles outrages.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Triste r&eacute;sultat des discours imprudents dans lesquels &quot;l&#39;humanitairerie avait fait sa gamelle&quot;. La faiblesse et l&#39;incapacit&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral Laveaux avaient fait le reste !&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le 24 octobre 1801, le g&eacute;n&eacute;ral Leclerc &eacute;tait nomm&eacute; commandant en chef de l&#39;exp&eacute;dition de Saint-Domingue. Il ne put s&#39;embarquer que le 14 d&eacute;cembre suivant. Pauline, &agrave; qui Napol&eacute;on avait impos&eacute; l&#39;obligation d&#39;accompagner son mari, furieuse de partir, avait multipli&eacute; les difficult&eacute;s et les retards. Elle pleurait, elle g&eacute;missait, elle protestait. Elle prenait tout le monde &agrave; t&eacute;moin de la cruaut&eacute; du Premier Consul, qui s&ucirc;rement voulait se d&eacute;barrasser d&#39;elle en l&#39;envoyant &agrave; la mort, car elle &eacute;tait s&ucirc;re de mourir dans cette affreuse &icirc;le lointaine. Elle n&#39;avait que le choix du genre de tr&eacute;pas ! Serait-elle piqu&eacute;e par les serpents, t&eacute;rrass&eacute;e par la fi&egrave;vre jaune, ou d&eacute;coup&eacute;e en petits morceaux par les noirs anthropophages, sanguinaires, d&eacute;daigneux de sa beaut&eacute; ? Une chose &eacute;tait s&ucirc;re. Elle mourrait.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">La duchesse d&#39;Abrant&egrave;s s&#39;employa &agrave; la tranquilliser et elle commen&ccedil;a par lui affirmer qu&#39;il ne pouvait y avoir de serpents &agrave; Saint-Domingue, puisque c&#39;&eacute;tait une &icirc;le. Comment y seraient-ils venus ? C&#39;est vrai, dit Pauline, qu&#39;un tel raisonnement avait d&eacute;j&agrave; &agrave; demi rassur&eacute;e. Laure d&#39;Abrant&egrave;s continua qu&#39;avec des pr&eacute;cautions on pouvait &eacute;viter la fi&egrave;vre jaune... et tout en parlant, elle nouait sur la jolie t&ecirc;te de Pauline un madras, qu&#39;elle s&#39;&eacute;tait fait apporter, puis, tendant un miroir &agrave; sa capricieuse amie, elle lui dit :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Regardez-vous. Voyez comme vous &ecirc;tes jolie ainsi. Les noirs n&#39;oseront jamais ab&icirc;mer une t&ecirc;te aussi charmante.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pauline ne pleurait d&eacute;j&agrave; plus. Tout &agrave; fait consol&eacute;e, elle riait aux &eacute;clats, en montrant ses belles dents blanches. C&#39;&eacute;tait le rayon de soleil apr&egrave;s l&#39;ond&eacute;e ! Et elle s&#39;&eacute;tait mise &agrave; pr&eacute;parer des cargaisons de toilettes, esp&eacute;rant d&eacute;j&agrave;, tandis que son mari ferait par les armes la conqu&ecirc;te de Saint-Domingue, conqu&eacute;rir, quant &agrave; elle, tous les coeurs par sa beaut&eacute;.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Absorb&eacute;e qu&#39;elle &eacute;tait par ses robes et ses chapeaux - qui devaient tenir plus de place que tous les bagages de l&#39;arm&eacute;e - Pauline faillit oublier son fils, le petit Dermide. Elle l&#39;emmena cependant.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mais, arriv&eacute;e &agrave; Brest, elle n&#39;en continua pas moins ses r&eacute;criminations et ses simagr&eacute;es. Il fallut la porter, presque de force, &agrave; bord du vaisseau <em>L&#39;Oc&eacute;an</em>, que commandait l&#39;amiral Villaret de Joyeuse, qui avait dans son &eacute;tat-major J&eacute;r&ocirc;me Bonaparte.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Sur le pont du bateau, Pauline retrouva Fr&eacute;ron et ne parut plus se souvenir qu&#39;elle l&#39;avait aim&eacute;. D&eacute;barqu&eacute;e dans l&#39;&icirc;le, elle se livra aussit&ocirc;t aux pires exc&egrave;s qui compromirent gravement sa sant&eacute;. On peut dire, en reprenant un mot du chancelier Pasquier, que sa vie &quot;fit rougir le soleil des Tropiques&quot;.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Il est juste de reconna&icirc;tre, toutefois, qu&#39;&agrave; Saint-Domingue la soeur de Napol&eacute;on fit preuve d&#39;un grand courage. Lorsque les Noirs assi&eacute;g&egrave;rent la ville, elle refusa de s&#39;embarquer et de fuir devant un ennemi qui n&#39;e&ucirc;t fait ni gr&acirc;ce, ni quartiers. Elle savait qu&#39;une mort atroce l&#39;attendait si elle &eacute;tait faite prisonni&egrave;re et elle r&eacute;pondait &agrave; ses suivantes qui pleuraient et la suppliaient de les sauver elles-m&ecirc;mes, en acceptant de s&#39;enfuir :&nbsp;</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93668"><span style="color: #000000;">- Vous pouvez pleurer, vous ; vous n&#39;&ecirc;tes pas, comme moi, soeur de Bonaparte. Je ne m&#39;embarquerai qu&#39;avec mon mari ou je mourrai.</span><img alt="General-Leclerc.jpg" class="GcheTexte" height="281" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93667" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/General-Leclerc.jpg" style="float: left;" width="180" /></p>

<p>&nbsp;</p>

<p><span style="color: #000000;">Us&eacute; par les soucis, min&eacute; par les pr&eacute;occupations de toutes sortes, Leclerc fut emport&eacute; par la fi&egrave;vre jaune, dans la nuit du 1er au 2 novembre 1802. Pauline sut &ecirc;tre tr&egrave;s digne, sur le moment. Elle pleura m&ecirc;me le d&eacute;funt ! Larmes de regret ou de remords ? Elle lui fit faire un beau cercueil de c&egrave;dre, qui fut plac&eacute; sur le <em>Swiftshure</em> et on mit &agrave; la voile pour la France. Pendant la travers&eacute;e, Pauline retrouva toute sa gaiet&eacute;. Elle &eacute;tait facile &agrave; consoler. C&#39;&eacute;tait une veuve joyeuse. Elle joua au naturel avec le g&eacute;n&eacute;ral Humbert les sc&egrave;nes de passion du <em>Lion Amoureux</em>, de Ponsard.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Rentr&eacute;e en France, &agrave; Paris, elle ne songe d&#39;abord qu&#39;&agrave; se soigner. Elle est tr&egrave;s malade : ses mains sont couvertes de plaies, ses cheveux tombent... elle doit les faire couper. C&#39;est un grand chagrin, mais Napol&eacute;on la console en lui disant qu&#39;ils repousseront plus beaux encore. Elle va &ecirc;tre d&eacute;sormais une grande malade qui consacrera toute son existence &agrave; consulter les m&eacute;decins et &agrave; prendre les rem&egrave;des les plus divers, les m&eacute;decines les plus vari&eacute;es. Si l&#39;on excepte Louis XIV, aucun personnage historique n&#39;a, je crois, mis ses intestins &agrave; une aussi rude &eacute;preuve, ni absorb&eacute; autant de purges et de clyst&egrave;res.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mais, m&ecirc;me malade, elle use ce qu&#39;elle a de forces dans les f&ecirc;tes et le plaisir. Elle suit, d&#39;ailleurs, l&#39;exemple g&eacute;n&eacute;ral : Paris ne songe qu&#39;&agrave; s&#39;amuser. On se presse chez Mme. R&eacute;camier, toujours belle ; la com&eacute;die de salon est &agrave; la mode ; les financiers, les fournisseurs aux arm&eacute;es, les manieurs d&#39;argent &eacute;crasent le pauvre peuple de leur luxe. Ouvrard donne des f&ecirc;tes magnifiques et co&ucirc;teuses.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le go&ucirc;t est &eacute;clectique. L&#39;idole d&#39;un jour est bient&ocirc;t remplac&eacute;e par celle du lendemain. La soci&eacute;t&eacute; parisienne s&#39;engoue avec le m&ecirc;me enthousiasme de l&#39;illustre Fox et de l&#39;enfant sauvage de l&#39;Aveyron, qui n&#39;a jamais pu apprendre &agrave; parler et qui grimpe dans les arbres &agrave; la mani&egrave;re d&#39;un orang-outang.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pauline, entour&eacute;e d&#39;une cour de brillants officiers et de ravissantes jeunes femmes - sa beaut&eacute; n&#39;a point de rivale et ne craint aucune comparaison - est vraiment la d&eacute;esse du jour.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">La matin&eacute;e est consacr&eacute;e &agrave; la r&eacute;ception des fournisseurs qui se pressent dans ses antichambres : des marchandes de modes avec leurs immenses cartons &agrave; chapeaux, des ling&egrave;res, des marchandes de robes, des bijoutiers, du coiffeur ! D&eacute;j&agrave;, on l&#39;a surnomm&eacute;e <em>la reine des colifichets</em>. Mais le d&eacute;fil&eacute; s&#39;arr&ecirc;te. La foule s&#39;&eacute;carte, les qu&eacute;mandeurs disparaissent... Une petite personne s&egrave;che, courte et noiraude, qui vient d&#39;arriver et n&#39;attend jamais, p&eacute;n&egrave;tre d&#39;autorit&eacute; dans la chambre de Pauline. C&#39;est la n&eacute;cromancienne. Elle pr&eacute;dit l&#39;avenir et conjure le mauvais sort. Pauline est follement superstitieuse.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">La devineresse s&#39;installe, pr&eacute;pare le grand jeu et, tant&ocirc;t, avec ses cartes, tant&ocirc;t &agrave; l&#39;aide d&#39;un blanc d&#39;oeuf dilu&eacute; dans un verre d&#39;eau, lui donne des oracles vagues et n&eacute;buleux. Mais Pauline en est enchant&eacute;e. Ses questions sont, d&#39;ailleurs, toujours les m&ecirc;mes : &quot;Me sera-t-il fid&egrave;le ? Aime-t-il d&#39;autres femmes ?...&quot; Il s&#39;agit du favori du moment, qu&#39;il s&#39;appelle Lafon ou Jules de Canouville.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Les d&icirc;ners les plus somptueux, les bals les plus brillants, les f&ecirc;tes les plus &eacute;blouissantes se succ&egrave;dent sans interruption. C&#39;est la ronde effr&eacute;n&eacute;e du plaisir.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Faut-il s&#39;indigner de cette folle orgie ? Napol&eacute;on ne le pensait pas.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Premier Consul ou empereur, il voulait - et il entendait &ecirc;tre ob&eacute;i - que les co&ucirc;teux plaisirs des riches fussent, non une insulte &agrave; la mis&egrave;re du peuple, mais le moyen de le soulager. Quand il payait les dettes de Jos&eacute;phine ou de Pauline ; quand il r&eacute;glait, sur sa cassette particuli&egrave;re, les formidables notes de leurs fournisseurs, il pensait aider &agrave; la prosp&eacute;rit&eacute; du commerce et de l&#39;industrie de son empire. Il disait qu&#39;il donnait du travail aux ouvriers en favorisant le luxe et les d&eacute;penses.</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93700"><img alt="plant1" class="CtreTexte" height="250" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93699" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/plant1.png" style="float: right;" width="177" /></p>

<p><span style="color: #000000;">Mais, s&#39;il admettait et m&ecirc;me encourageait les prodigalit&eacute;s de sa femme ou de ses soeurs, il ne pouvait tol&eacute;rer les scandales de la vie priv&eacute;e de Pauline. Elle exag&eacute;rait vraiment ! Elle &quot;s&#39;affichait trop&quot;. Il fallait mettre un terme &agrave; ses &eacute;carts de conduite.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Il r&eacute;solut de la remarier. Le mari, au moins, servirait de frein. La victime choisie pour ce redoutable emploi fut le prince Camille Borgh&egrave;se.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">D&#39;une illustre famille romaine, petit-neveu du pape Paul V, il avait une assez vilaine figure, mais c&#39;&eacute;tait l&agrave; un d&eacute;tail que compensait avantageusement une grande fortune : deux millions de rente et un palais magnifique rempli d&#39;oeuvres d&#39;art. Le prince Camille avait pris parti pour la France. Son fr&egrave;re, le prince Aldobrandini, &eacute;tait rest&eacute; fid&egrave;le au pape. Les deux fr&egrave;res avaient, on le voit, l&#39;art d&#39;&eacute;quilibrer leurs chances en misant sur les deux tableaux ; l&#39;un jouait le rouge, et l&#39;autre, le noir.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">La famille corse n&#39;avait pas encore vu pleuvoir des couronnes royales sur la t&ecirc;te des fr&egrave;res et des soeurs de Napol&eacute;on... Pauline allait, la premi&egrave;re, recevoir une couronne ferm&eacute;e. Son orgueil en fut d&eacute;licieusement chatouill&eacute;. Elle pensa surtout &agrave; la rage et &agrave; la jalousie de sa belle-soeur, qu&#39;elle d&eacute;testait plus que jamais. Elle faisait des pieds de nez &agrave; Mme. Bonaparte, lorsqu&#39;elle parcourait, &agrave; sa suite, les salons officiels ; elle l&#39;appelait &quot;la vieille peau&quot; et livrait, chaque jour, l&#39;assaut &agrave; Napol&eacute;on, pour qu&#39;il se d&eacute;cidat &agrave; la quitter.</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93726"><span id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93725" style="color: #000000;">Jos&eacute;phine - il est vrai - payait Pauline de la m&ecirc;me monnaie, d&eacute;versait les calomnies les plus inf&acirc;mes. C&#39;&eacute;tait une famille bien unie !&nbsp;<img alt="Camille-Borghese.jpg" class="GcheTexte" height="280" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93724" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/Camille-Borghese.jpg" style="float: left;" width="180" /></span></p>

<p>&nbsp;</p>

<p><span style="color: #000000;">Le mariage fut c&eacute;l&eacute;br&eacute; chez Joseph, &agrave; Mortefontaine, le 28 ao&ucirc;t 1803, soit moins de dix mois apr&egrave;s la mort de Leclerc, en l&#39;absence de Napol&eacute;on. Pauline &eacute;tait tout &agrave; l&#39;ivresse de son titre et de sa fortune. Le mari n&#39;&eacute;tait qu&#39;un accessoire et ne devait d&#39;ailleurs pas &ecirc;tre g&ecirc;nant.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Il fallait aussit&ocirc;t rendre visite &agrave; Mme. Bonaparte et l&#39;&eacute;craser de son luxe ! Entour&eacute;e des meilleurs de ses fournisseurs, elle r&eacute;fl&eacute;chit longtemps sur le choix de la toilette qui devait le mieux faire valoir sa beaut&eacute; &agrave; son aurore, tout en &eacute;clipsant le soleil couchant des charmes de Jos&eacute;phine.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Les curieux m&eacute;moires du temps et particuli&egrave;rement ceux de la duchesse d&#39;Abrant&egrave;s, nous ont rapport&eacute; tous les d&eacute;tails de la toilette imagin&eacute;e par Pauline, en ces circonstances m&eacute;morables : &quot;une robe de velours vert et, dessus, tous les diamants de la maison de Borgh&egrave;se parsem&eacute;s avec la profusion des &eacute;toiles dans le ciel d&#39;Orient. Les pierreries qui ne pouvaient pas tenir sur la robe, faute de place, elle les portait sur la t&ecirc;te. Elle &eacute;tait resplendissante sous sa carapace de diamants. C&#39;&eacute;tait un v&eacute;ritable ruissellement de feux et d&#39;&eacute;clairs.&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pauline &eacute;tait s&ucirc;re de vaincre. Radieuse, elle se regardait dans la glace, et riait, en songeant au d&eacute;pit de sa d&eacute;test&eacute;e belle-soeur. Mais la cr&eacute;ole avait par&eacute; le coup. Avertie &agrave; temps, - elle eut toujours des agents &agrave; sa solde, elle en avait m&ecirc;me contre son mari ! Fouch&eacute; fut son informateur et son complice, - elle m&eacute;nagea &agrave; la princesse Borgh&egrave;se une d&eacute;sagr&eacute;able riposte.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le prince et la princesse avaient quitt&eacute; Paris dans un magnifique &eacute;quipage &agrave; six chevaux, escort&eacute; de piqueurs porteurs de torches... Lorsqu&#39;ils arriv&egrave;rent &agrave; Saint-Cloud, o&ugrave; r&eacute;sidait alors Jos&eacute;phine, le coeur de Pauline tressaillait de joie. L&#39;huissier annon&ccedil;a :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Monseigneur le prince et Madame la princesse Borgh&egrave;se.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Jos&eacute;phine ne fit pas un mouvement. Debout, devant un canap&eacute;, tout au fond du salon, elle obligea les deux arrivants &agrave; venir jusqu&#39;&agrave; elle. A la toilette tapageuse et &agrave; l&#39;exposition de joaillerie de Pauline, elle opposait deux armes qui devaient lui assurer la victoire. D&#39;abord, une simple, mais ravissante robe de mousseline de l&#39;Inde agraf&eacute;e par deux t&ecirc;tes de lion en or, sans aucun autre bijou. Ensuite, une soie bleue, dont elle avait fait tendre son salon pour contrarier la couleur verte de la robe de la princesse et en tuer l&#39;effet.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">En quittant Saint-Cloud, Pauline offrit &agrave; Laure Junot de la ramener &agrave; Paris dans sa voiture. La future duchesse d&#39;Abrant&egrave;s se faisait prier pour accepter. Elle ne voulait point - disait-elle - troubler le t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te des deux jeunes &eacute;poux, au d&eacute;but de leur lune de miel. Mais Pauline fit taire ses scrupules et elle dissipa ses h&eacute;sitations en lui disant :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Une lune de miel ! Tu n&#39;y pense pas, avec cet imb&eacute;cile-l&agrave; !</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le prince Borgh&egrave;se s&#39;&eacute;tait d&eacute;j&agrave; r&eacute;v&eacute;l&eacute; un m&eacute;diocre mari, tout &agrave; fait insuffisant.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Quelques jours plus tard, le prince et la princesse Borgh&egrave;se quitt&egrave;rent Paris pour Rome. Ils allaient habiter le magnifique palais Borgh&egrave;se, o&ugrave; devait mourir bient&ocirc;t le petit Dermide Leclerc, filleul de Napol&eacute;on. Entour&eacute;e de chefs-d&#39;oeuvre, Pauline ne tarda pas &agrave; s&#39;ennuyer mortellement. Elle se mit &agrave; accabler son fr&egrave;re de plaintes et de r&eacute;criminations.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Napol&eacute;on la rappela rudement &agrave; ses devoirs et, comme elle parlait sans cesse de &quot;son exil&quot;, il lui &eacute;crivit, le 6 avril 1806 :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">&quot;J&#39;ai appris avec peine que vous n&#39;aviez pas le bon esprit de vous conformer aux moeurs et aux habitudes de la ville de Rome... Mettez-vous bien dans la t&ecirc;te que si, &agrave; l&#39;&acirc;ge que vous avez, vous vous laissez aller &agrave; de mauvais conseils, vous ne pourrez plus compter sur moi.&quot;</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93758"><span id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93757" style="color: #000000;"><img alt="plant1" class="CtreTexte" height="250" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93756" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/plant1.png" style="float: right;" width="177" /></span></p>

<p><span style="color: #000000;">Un &eacute;v&eacute;nement artistique devait rompre pourtant la monotonie de cet exil : le sculteur Canova allait faire la statue de Pauline, mouler son corps admirable &agrave; peine voil&eacute; par une l&eacute;g&egrave;re draperie. Le g&eacute;nie du sculteur allait immortaliser sa beaut&eacute;. Le mod&egrave;le et l&#39;artiste sont pass&eacute;s ensemble &agrave; la post&eacute;rit&eacute;.</span></p>

<p>&nbsp;</p>

<p><strong><span style="color: #000000;">Au fond du vieux palais, le marbre inhabit&eacute; garde de Canova la m&eacute;moire &eacute;ternelle.</span></strong></p>

<p>&nbsp;</p>

<p><span style="color: #000000;">La beaut&eacute; de Pauline a vaincu les si&egrave;cles impuissants. Pauline est nue pour l&#39;&eacute;ternit&eacute;. La statue de Canova se trouve aujourd&#39;hui encore au mus&eacute;e Capitoline (comme disent les Romains).</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Canova aimait &agrave; repr&eacute;senter ses mod&egrave;les &agrave; l&#39;&eacute;tat de nature ; c&#39;est ainsi qu&#39;on peut voir aussi Napol&eacute;on en dieu de la guerre, dans le costume d&#39;Adam.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">En somme, Canova &eacute;tait un pr&eacute;curseur. Il avait pr&eacute;vu le culte du &quot;nudisme&quot; et la mode des cures de soleil alpestres ou m&eacute;diterran&eacute;ennes.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Une s&eacute;paration de fait, arrang&eacute;e &agrave; l&#39;amiable, intervint entre le prince Borgh&egrave;se et la capricieuse Pauline. Elle devait durer jusqu&#39;en 1807, apr&egrave;s la paix de Tilsitt.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Du radeau sur le Niemen, o&ugrave; le grand Empereur avait retrouv&eacute; le Tsar, il avait le temps de songer au bonheur et &agrave; l&#39;union de sa famille et il imposa la r&eacute;conciliation. Si le prestige de sa gloire et son autorit&eacute; d&#39;empereur n&#39;avaient point suffi &agrave; se faire compl&egrave;tement ob&eacute;ir, il avait toujours, du moins, un moyen supr&ecirc;me de persuasion en gorgeant d&#39;honneurs et de richesses ses fr&egrave;res et ses soeurs.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pauline fut princesse imp&eacute;riale, grande-duchesse de Guastalla. Son premier &eacute;lan de joie devait &ecirc;tre temp&eacute;r&eacute;, il est vrai, par la r&eacute;v&eacute;lation inattendue pour elle, que la capitale de son duch&eacute; &eacute;tait un pauvre village habit&eacute; par quelques rares paysans et de nombreux troupeaux de cochons. Elle en fut exasp&eacute;r&eacute;e et fit savoir &agrave; Napol&eacute;on, <em>caro fratello mio</em>, qu&#39;elle entendait &ecirc;tre trait&eacute;e sur un pied d&#39;&eacute;galit&eacute; avec Annunciata, qui venait d&#39;&ecirc;tre nomm&eacute; grande-duchesse de Berg et de Cl&egrave;ves et qu&#39;elle lui arracherait les yeux, s&#39;il ne lui donnait pas &agrave; gouverner &quot;un Etat un peu plus grand qu&#39;un mouchoir de poche, avec des sujets qui n&#39;aient pas quatre pattes et une queue entortill&eacute;e.&quot;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pauline fut au comble de la joie, lorsque l&#39;empereur l&#39;autorisa &agrave; revenir &agrave; Paris. Elle assista &agrave; toutes les f&ecirc;tes, aux chasses de Fontainebleau ; sa robe de velours lilas brod&eacute; d&#39;argent, fit tourner toutes les t&ecirc;tes...</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Elle se d&eacute;couvrit soudain une passion irr&eacute;sistible pour la musique. En r&eacute;alit&eacute;, elle aimait un musicien... Il s&#39;appelait Blangini. Il &eacute;tait jeune. Il avait un joli visage, une voix d&eacute;licieuse. Jamais, depuis Garat, artiste n&#39;avait connu pareil engouement. La princesse se mit &agrave; chanter et elle nomma Blangini directeur de sa musique.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">L&#39;imp&eacute;ratrice Jos&eacute;phine, pour faire enrager sa belle-soeur, avait donn&eacute;, en m&ecirc;me temps, au chanteur mondain, le titre de compositeur de sa chambre, mais Pauline tint bon et l&#39;emporta.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">De nouveau malade, &agrave; la fin de 1808, elle va se soigner &agrave; Nice, o&ugrave; la suit toute sa maison, parmi laquelle figurent des dames d&#39;honneur, des gentilshommes de chambre, un m&eacute;decin, Blangini et un aum&ocirc;nier, dont l&#39;emploi ne dut pas &ecirc;tre une sin&eacute;cure s&#39;il confessa souvent la belle p&eacute;cheresse.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Un courrier part chaque jour, de Paris, pour lui apporter &agrave; Nice, des robes et des chapeaux. Elle parcourt les environs avec sa suite brillante. On fait de longues promenades en mer et, partout, elle re&ccedil;oit les honneurs qui sont dus &agrave; un membre de la famille imp&eacute;riale.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mais, quelqu&#39;un est annonc&eacute;, qui va troubler la f&ecirc;te. C&#39;est le prince Camille Borgh&egrave;se. Napol&eacute;on vient de le nommer &quot;Gouverneur G&eacute;n&eacute;ral des d&eacute;partements au del&agrave; des Alpes&quot;. Il faut partir sans retard. C&#39;est l&#39;ordre de l&#39;empereur, qui a r&eacute;alis&eacute;, par la m&ecirc;me occasion, une excellente op&eacute;ration en achetant pour dix-huit millions, qu&#39;il ne paya d&#39;ailleurs qu&#39;incompl&egrave;tement, les magnifiques collections du palais Borgh&egrave;se, dont le p&egrave;re du prince Camille avait refus&eacute; vingt-cinq millions.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le voyage de Nice &agrave; Milan fut &eacute;pique. On croit lire un chapitre du <em>Roman Comique</em>. Pauline est d&#39;une humeur massacrante. Ses caprices affolent sa suite. Elle n&#39;est pas install&eacute;e dans sa berline qu&#39;elle veut en descendre, et marcher sur la route... Mais la marche la fatigue. Il faut qu&#39;on la porte... La chaise &agrave; porteurs l&#39;incommode. Elle veut reprendre sa place dans la berline !&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">La seconde &eacute;tape du voyage est &agrave; Tende, petit village tout pr&egrave;s du Col. L&#39;installation est sommaire. Pauline finit par s&#39;en contenter. Il n&#39;y a, du reste, pas moyen de faire autrement. Mais &agrave; peine est-elle couch&eacute;e que la maison retentit de cris per&ccedil;ants et d&#39;appels d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s.&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Tout le monde se pr&eacute;cipite, inquiet, boulevers&eacute;, vers la chambre de la princesse. Un &eacute;v&eacute;nement tragique vient de se produire : la soeur de Napol&eacute;on a la colique !&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Vite, un lavement &agrave; la fraise de veau ! g&eacute;mit-elle d&#39;une voix plaintive.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">On fouille, en vain, les rares maisons de Tende. Il n&#39;y a de fraise nulle part, parce qu&#39;il n&#39;y a pas de veau. Le m&eacute;decin, les dames d&#39;honneur proposent d&#39;administrer quand m&ecirc;me le traitement assaisonn&eacute; d&#39;un autre &eacute;mollient. Pauline &eacute;cume de rage :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Je veux un lavement &agrave; la fraise de veau, s&#39;&eacute;crie-t-elle, et j&#39;entends &ecirc;tre servie !&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Des courriers partent au galop dans toutes les directions. L&#39;un d&#39;eux a la chance enfin de trouver l&#39;unique veau de toute la r&eacute;gion ! Il ram&egrave;ne la pauvre b&ecirc;te en travers de sa selle. L&#39;innocente victime est &eacute;gorg&eacute;e et la princesse peut absorber son rem&egrave;de. Elle est imm&eacute;diatement gu&eacute;rie et s&#39;endort d&#39;un sommeil paisible.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mais le prince n&#39;est pas au bout de ses peines et de ses tracas. Sa terrible moiti&eacute; n&#39;imagine-t-elle pas, tout &agrave; coup, qu&#39;en sa qualit&eacute; de princesse imp&eacute;riale, elle doit toujours avoir le pas sur son mari et que c&#39;est elle qui doit r&eacute;pondre aux harangues des autorit&eacute;s locales - pr&eacute;tention qui ne manque pas de soulever plus d&#39;incident burlesque.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Enfin, le voyage se termine &agrave; Raconniggi et le prince et la princesse commencent vraiment &agrave; r&egrave;gner. La ville de Turin leur offre une f&ecirc;te splendide, au cours de laquelle Pauline, qui avait enchant&eacute; tous les yeux par son &eacute;clatante beaut&eacute;, gagne tous les coeurs en r&eacute;clamant &agrave; l&#39;orchestre, qui entamait une danse fran&ccedil;aise, de jouer une danse du pays : une &quot;montferrina&quot;...</span></p>

<p><span style="color: #000000;">La cour de Turin devient une des plus brillantes de l&#39;&eacute;pop&eacute;e imp&eacute;riale.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">MM. de Clermont-Tonnerre, de Montbrison, de Forbin, Alfieri de Sostegno ; Mmes de Chambaudouin, de Champagny, de Barral, la marquise de Br&eacute;han, de nombreux pages entourent le prince et la princesse.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">L&#39;&eacute;t&eacute;, toute cette petite cour se transporte &agrave; Stupiniggi et habite un ancien rendez-vous de chasse des rois de Sardaigne, petit ch&acirc;teau, dont le toit, surmont&eacute; d&#39;une t&ecirc;te de cerf aux immenses ramures faisait dire aux courtisans, heureux de se lib&eacute;rer un moment de leur servitude :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Le prince a choisi l&#39;embl&egrave;me qui lui convient le mieux !</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93790">&nbsp;<img alt="Napoleon.jpg" class="DrteTexte" height="310" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93789" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/Napoleon.jpg" style="float: right;" width="163" /></p>

<p><span style="color: #000000;">Cependant, Pauline s&#39;ennuie. L&#39;ennui a toujours &eacute;t&eacute; le mal rongeur de sa brillante existence. Elle &eacute;crit &agrave; Napol&eacute;on pour lui demander de la laisser rentrer en France ; elle lui envoie des certificats m&eacute;dicaux &agrave; l&#39;appui de ses lamentations ; elle se drogue m&ecirc;me, use de tous les nouveaux rem&egrave;des et finit par s&#39;&eacute;crier :&nbsp;</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Je suis citoyenne fran&ccedil;aise. Personne n&#39;a le droit de me tenir et retenir malgr&eacute; moi loin de ma patrie. Est-ce parce que je suis princesse Borgh&egrave;se ? La belle raison... Je suis la veuve du g&eacute;n&eacute;ral Leclerc et je m&#39;en contente...</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pauline &eacute;tait tenace. Elle escomptait aussi l&#39;affection, la pr&eacute;dilection que l&#39;empereur lui avait toujours t&eacute;moign&eacute;e et que d&#39;abominables calomnies ne sont pas parvenues &agrave; salir. Elle obtint la permission de rentrer en France pour aller prendre les eaux &agrave; Aix, en Savoie.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">L&agrave;, elle devait retrouver Talma. Le grand trag&eacute;dien avait pour Pauline une passion aussi ardente que celle des h&eacute;ros qu&#39;il personnifiait sur la sc&egrave;ne avec un g&eacute;nie qui n&#39;a jamais &eacute;t&eacute; &eacute;gal&eacute;. Pauline, fatigu&eacute;e des amours soldatesques et des plates d&eacute;clarations int&eacute;ress&eacute;es des courtisans, en &eacute;tait &agrave; la minute psychologique o&ugrave; elle devait pr&eacute;f&eacute;rer &agrave; la brutalit&eacute; des gestes la splendeur des mots. L&#39;interpr&egrave;te inspir&eacute; des grands tragiques put lui murmurer et lui &eacute;crire les d&eacute;clarations les plus passionn&eacute;es.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">La fi&egrave;vre litt&eacute;raire est contagieuse. Pauline, qui n&#39;aimait gu&egrave;re que les lectures frivoles, - et encore, - se levait dans la barque qui la promenait sur le lac du Bourget, pour r&eacute;citer, fort mal d&#39;ailleurs, des vers d&#39;<em>Ossian</em>. Ainsi, ce paysage admirable, &quot;ces montagnes, ces rochers muets, ces grottes, ces for&ecirc;ts obscures&quot;, ces eaux &agrave; la fois transparentes et sombres, avant m&ecirc;me qu&#39;Elvire et Lamartine les eussent immortalis&eacute;s, avaient d&eacute;j&agrave; fait un miracle, en inspirant au cerveau frivole que contenait la jolie t&ecirc;te de Pauline Bonaparte le go&ucirc;t du beau et l&#39;&eacute;motion de la nature.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Pauline s&#39;&eacute;tait jur&eacute; de ne plus retourner &agrave; Turin. Elle revient donc &agrave; Paris et s&#39;installe dans le bel h&ocirc;tel du faubourg Saint-Honor&eacute;. Ses salons sont remplis de tout ce que Paris offre de plus brillant. Tout l&#39;&eacute;tat-major du mar&eacute;chal Berthier et de la Garde imp&eacute;riale entoure la princesse de ses hommages et elle n&#39;y r&eacute;siste pas.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Les jeunes officiers veulent vaincre dans les alc&ocirc;ves aussi vite que sur le champs de bataille. Le favori est d&#39;abord le beau Jules de Canouville. Il suscitera la col&egrave;re de l&#39;empereur par l&#39;audace de ses incartades. Ce canouville &eacute;tait vraiment le plus tendre des amis. Il ne reculait devant aucun sacrifice pour plaire &agrave; celle qu&#39;il aimait.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Une nuit, le princesse est atteinte d&#39;une rage de dents. Le dentiste, appel&eacute; en toute h&acirc;te, veut arracher, la dent malade, mais Pauline &eacute;clate en sanglots ; elle redoute la douleur. &quot;Ce n&#39;est rien&quot;, lui assure Jules de Canouville, qui se trouvait aupr&egrave;s d&#39;elle et, pour le lui mieux prouver, ouvre toute grande sa bouche et se fait arracher une dent. Pauline, tout &eacute;mue, se laisse alors enlever sa dent malade...</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le lendemain, le dentiste racontait avec attendrissement, &agrave; tous ses clients, combien le m&eacute;nage Borgh&egrave;se &eacute;tait uni et quel d&eacute;vouement le prince montrait &agrave; sa charmante femme ! En voyant Jules de Canouville dans une intimit&eacute; compl&egrave;te avec Pauline, il n&#39;avait pas dout&eacute; un instant que ce ne f&ucirc;t le mari.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Jules de Canouville qui avait port&eacute; avec ostentation une fourure que Napol&eacute;on avait donn&eacute;e &agrave; sa soeur, fut envoy&eacute; en Espagne, o&ugrave; il trouva la mort.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">La place de favori ne resta pas vacante longtemps. Pauline chercha un successeur. Ses regards se port&egrave;rent sur M. de Septeuil, mais celui-ci, dont le coeur &eacute;tait pris ailleurs, d&eacute;clina cet honneur. Il fut exil&eacute; aussi en Espagne, o&ugrave; il fut amput&eacute; d&#39;une jambe.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">On &eacute;tait, &agrave; cette &eacute;poque, exil&eacute; pareillement pour un oui ou pour un non. Les caprices de Pauline ne connaissaient pas de limites.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Au cours d&#39;un de ses voyages dans l&#39;Est, elle descendit &agrave; la pr&eacute;fecture, chez le pr&eacute;fet, M. Leclerc, son beau-fr&egrave;re. Elle demanda imm&eacute;diatement une douche au lait. Le haut fonctionnaire, navr&eacute;, dut lui avouer qu&#39;il n&#39;y avait point &agrave; la pr&eacute;fecture d&#39;appareil &agrave; douche.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">- Rien de plus simple, dit alors Pauline, d&#39;un petit ton sec, qui n&#39;admettait pas de r&eacute;plique, faites percer le plafond et par le trou on n&#39;aura qu&#39;&agrave; verser sur moi des seaux de lait.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Le pr&eacute;fet dut s&#39;ex&eacute;cuter et pendant longtemps sa pr&eacute;fecture eut un plafond trou&eacute; et garda l&#39;odeur du lait caill&eacute;.</span></p>

<p id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93821"><span id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93820" style="color: #000000;"><img alt="plant1" class="CtreTexte" height="250" id="yui_3_5_0_1_1366374354105_93819" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/plant1.png" style="float: left;" width="177" /></span></p>

<p><span style="color: #000000;">Avant la chute de l&#39;Empire, Pauline Bonaparte &eacute;prouva sa plus grande joie. Sa belle-soeur d&eacute;test&eacute;e &eacute;tait renvoy&eacute;e, disgraci&eacute;e, chass&eacute;e... &quot;Enfin !&quot; s&#39;&eacute;cria Pauline, en apprenant le divorce de Napol&eacute;on.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Mais le ciel s&#39;&eacute;tait obscurci ; les feux &eacute;clatants de la gloire imp&eacute;riale allaient s&#39;&eacute;teindre ; le dieu de la guerre, longtemps invincible, allait conna&icirc;tre la d&eacute;faite...</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Bient&ocirc;t, l&#39;Empereur n&#39;a plus pour empire qu&#39;une petite &icirc;le pauvre en face de la c&ocirc;te italienne.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Rendons justice &agrave; Pauline. Presque seule de toute la famille imp&eacute;riale, elle est rest&eacute;e fid&egrave;le au malheur. Lorsque Napol&eacute;on, vaincu et fugitif, d&eacute;guis&eacute; en officier autrichien, escort&eacute; et prot&eacute;g&eacute; par des repr&eacute;sentants des puissances ennemies, &eacute;tait arriv&eacute; dans la villa que la princesse Borgh&egrave;se habitait au Luc, elle l&#39;avait pri&eacute; de quitter cet uniforme, qui lui allait si mal, puis elle s&#39;&eacute;tait jet&eacute;e en pleurant dans ses bras et l&#39;avait serr&eacute; sur son coeur.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Elle vint le voir &agrave; l&#39;Ile d&#39;Elbe.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Apr&egrave;s Waterloo, elle voulut, tout de suite, rejoindre son fr&egrave;re &agrave; Sainte-H&eacute;l&egrave;ne. Sa sant&eacute;, irr&eacute;m&eacute;diablement compromise, l&#39;en emp&ecirc;cha. Elle &eacute;crivit &agrave; lord Liverpool une lettre touchante. Elle avait fait mieux. Elle avait mis &agrave; la disposition de Napol&eacute;on sa fortune et ses bijoux qu&#39;elle aimait tant et dont elle &eacute;tait si fi&egrave;re. Si elle fut coquette et d&eacute;pensi&egrave;re, si elle v&eacute;cut d&#39;une vie facile et d&eacute;r&eacute;gl&eacute;e, si elle oublia les devoirs que lui imposaient son rang et sa situation, du moins eut-elle alors des gestes profond&eacute;ment humains, inspir&eacute;s par un coeur sensible et g&eacute;n&eacute;reux. Ceci compense cela.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Ni la maladie, ni l&#39;&acirc;ge, ni le malheur n&#39;&eacute;taient parvenus cependant &agrave; calmer les ardeurs d&#39;un temp&eacute;rament volcanique &agrave; &eacute;ruptions fr&eacute;quentes.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">En 1825, &eacute;puis&eacute;e par les plaisirs, us&eacute;e par les exc&egrave;s, d&eacute;sol&eacute;e de n&#39;&ecirc;tre plus que l&#39;ombre d&#39;elle-m&ecirc;me et d&#39;avoir perdu l&#39;&eacute;clat de sa radieuse beaut&eacute;, Pauline se pr&eacute;parait &agrave; mourir.</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Quant elle sentit venir son heure derni&egrave;re, elle se fit apporter son miroir...</span></p>

<p><span style="color: #000000;">Volontiers, elle e&ucirc;t murmur&eacute;, comme Tha&iuml;s :&nbsp;</span></p>

<p><strong><em><span style="color: #000000;">O mon miroir fid&egrave;le, dis-moi que je suis belle et que je serai belle &eacute;ternellement !...</span></em></strong></p>

<p><span style="color: #000000;">Puis, elle rendit &agrave; Dieu son &acirc;me l&eacute;g&egrave;re et frivole. Elle partait sans crainte pour&nbsp;</span></p>

<p><strong><em><span style="color: #000000;">... ce pays inconnu d&#39;o&ugrave; pas un voyageur n&#39;est encore revenu.</span></em></strong></p>

<p><span style="color: #000000;">Elle quittait la vall&eacute;e de mis&egrave;re, o&ugrave; elle avait connu tant de joies, sans avoir l&#39;appr&eacute;hension de l&#39;au-del&agrave;. Elle &eacute;tait confiante dans la bont&eacute; divine. Elle avait la certitude de retrouver au s&eacute;jour des bienheureux Meryem la Magdal&eacute;enne, la grande p&eacute;cheresse, &agrave; qui le Christ avait pardonn&eacute;, et qui, elle aussi, avait beaucoup aim&eacute;.</span></p>

<p>&nbsp;</p>

<p><span style="color: #000000; font-size: 12pt;">(Deux lectures ont inspir&eacute; cet expos&eacute; : Pauline Bonaparte d&#39;Antonio Spinosa d&#39;apr&egrave;s une traduction de Ren&eacute; Boudard - Editeur Tallandier paru en 2005 - et La V&eacute;nus de l&#39;Empire de Flora Fraser, une biographie parue en 2011 chez Andr&eacute; Versaille Eds.)</span></p>
</div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[GEORGES ENESCO]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-georges-enesco-104852228.html</link>
            <guid>http://yvesvianney.over-blog.com/article-georges-enesco-104852228.html</guid>
            <pubDate>Wed, 09 May 2012 08:01:00 +0200</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p>
    <span style="color: #000000;">Georges Enesco n'était pas simplement un musicien, il était la Musique. Celle-ci, et dès l'enfance du grand maître, avait pris son âme, dévoré sa pensée, logé dans
    sa chair.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Ce prédestiné était né dans un pays entre des vallées et des sommets moldaves que la lumière revêt d'une incomparable douceur.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Poésie éparse et vécue, poésie d'une terre primitive, empreinte du parfum qu'ont respiré les aïeux et qu'on avait défendu à l'envahisseur de déranger, poésie dont,
    certes, celui qui venait s'en émerveiller possédait déjà le trésor, parce qu'en lui des générations mélodieuses avaient décidé qu'il serait la synthèse de leurs chants et la proclamation, "enfin
    obtenue", de leur ardeur.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Ce se mêlait dans l'esprit de l'enfant à d'autres visions imposées par le Ciel, je veux dire à une correspondance directe avec les grands rythmes de l'infini. Comme
    Jeanne d'Arc, et très tôt, Enesco a dû entendre des voix, Que dis-je ! Il les entendait. On le voyait, tout petit, se rendant aux rondes des villages, cueillant pour l'unir à ses moissons
    intérieures, la gerbe des cadences héréditaires qu'il devait immortaliser en les élargissant.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Deux sortes de mystiques se partageaient le monde : mystique d'Orient, mystique occidentale, et ces deux mystiques sont chez Enesco réunies. Bien avant son
    adolescence, il errait dans la campagne roumaine, attiré autant par les rumeurs de la nature que par le bruit d'un archet qui vagabonde et, au fond de son être, se posaient alors les accents de
    nos mélodies populaires. Je dis au fond, et c'est à dessein, car de leur apport charmant Enesco ne se servira que fort tard, sollicité d'abord par la magie d'un Orient tissé tout entier d'une
    clarté qui voile je ne sais quelle désolation et qui pousse la pensée à se fuir dans une échappée vers quelque chose de moins pénétrant, de moins terrible, que cette puissance. Une mélancolie
    émanait de ces espaces bienheureux et vêtus de soleil, de ces éblouissements qui confondaient et aveuglaient.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Les églises, elles aussi, scintillaient avec leurs icônes multicolores et la blancheur de leurs tombes. Entre les arbres criblés de rayons, les murailles de couvents
    étaient de même d'une étonnante blancheur, et l'hiver, quand venait la neige, c'était de la blancheur encore. Les houles ensoleillées se déroulaient, entraînant la pensée à leur suite, le long
    des plaines interminables au bout desquelles l'homme aspirait à découvrir le ciel et le grelottement des clochers sur les solitudes nues. Et voici les chants parmi les dalmatiques voyantes des
    prêtres, et l'accablement produit par cet excès de couleurs et de rutilement si caractéristique de l'Orient. Une ambiance molle et rêveuse gagnait ainsi l'âme de l'enfant : tout à coup y
    retentissait la voix sévère de Bach, ce bâtisseur de cathédrales sonores, où les orgues levaient leurs voix quémandeuses de paix et de pardon, Bach qu'Enesco appelait "le dieu" !</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    &nbsp;
  </p>
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    </div>
  </div>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">C'était à Vienne, à l'âge de sept ans, qu'Enesco fit la connaissance de Bach, foudroiement subit de cette âme neuve où Bach devait à jamais demeurer
    invincible.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il avait sept ans et sans doute une âme anxieuse sur laquelle comme un baume la perfection de Bach s'est posée. Toute sa vie, Enesco gardera quelque chose de cette
    idylle passionnée que fut sa rencontre avec le "maître des maîtres" et nous le verrons toujours appuyé au pilier de l'architecture dont il aima la forme et la spiritualité.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Cependant, la musique de Bach - et, par là même, elle enchaînera tout à fait Enesco - présente une certaine parenté avec l'Orient. Mais à l'asiatisme qui n'est
    qu'une recherche perpétuelle, un voyage à travers des possibilités hors d'atteinte, Bach propose ses conclusions dogmatiques. Certes, son oeuvre est un monument médiéval tout en élancements
    réfléchis, en ogives et en voûtes ; certes encore, comme tout le Moyen Age, elle figure l'apport que les croisades ont offert à l'Europe. Il y a dans Bach, musique lourde d'humanité, une forte
    dose d'illumination orientale, mais qui, à force de discipline mathématique, se mue en valeurs spirituelles.</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    &nbsp;
  </p>
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    &nbsp;
  </p>
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    </div>
  </div>
  <p style="text-align: center;">
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Vous me permettrez, j'en suis sûre, de ne pas m'attarder sur le rôle, pourtant si cher à tous, qu'aura joué dans la vie du maître son talent de virtuose, talent dont
    nous avons tant joui. C'est le compositeur qui nous attache le plus dans la personne et dans l'art d'Enesco. C'est le compositeur dont, à travers la magnificence de son exécution, nous découvrons
    les vivantes et splendides tyrannies.&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">De ce martyre sublime, Enesco a su nous communiquer la joie et la douleur. Nul comme lui ne nous aura livré Schumann qu'il adorait, ou Brahms, ou Wagner, et ne se
    sera livré à eux. Fibre à fibre, il a démêlé leur science et leur vouloir, vécu leurs sensations, palpité de leurs spasmes, crié leur beauté. S'il montait les spirales cadencées de Bach, il
    savait aussi descendre aux profondeurs agitées de Schumann, et d'un même élan. Comprendre celui qu'il interprètait, lui arracher ses secrets, ceux surtout de sa tecnique et ceux encore que
    peut-être il n'avait pas découverts lui-même, voilà le plaisir d'Enesco.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Toute la musique d'Enesco, toute son exécution, représentaient un drame dont les phases diverses et poignantes sont enveloppées d'une sorte de rêverie qui tente de
    nous les voiler. Aussi l'avons-nous vu composer surtout des tragédies symphoniques. Tragiques étaient aussi ses ouvertures pour orchestre, grandioses comme le sépulcre et comme la vie.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Ce mélange entre un mysticisme double et pourtant marié, entre les légères ondulations flottantes, des horizons noyés par la lumière et l'attrait que lui imposaient
    le torrent des ténèbres, les crèpuscules des sanctuaires, percés par la vague aurore que versaient les vitraux, rendaient l'oeuvre d'Enesco singulièrement diverse et d'une originalité qui
    parfois, au début, avait pu déconcerter.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Déconcertante de même avait dû paraître aux musicographes l'apparence qu'elles offraient d'une abondance souvent obscure, d'un balancement, d'une invasion presque
    barbare, comme de tel océan montant à l'assaut du rivage. Et sous ce flot, cachée, mais robuste, l'architecture impeccable s'érigeait, dont l'influence touffue avait doré les lignes.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Tout Enesco était là, dans cette règle cachée et inviolable et ce déchaînement qui donnait le vertige et pouvait, par moment, faire croire au désordre. Mais celui-ci
    était voulu. Le violoncelle inopiné savait pourquoi il était isolé ; les violons ne s'égaraient pas, mais ne montreront qu'à leur heure le but qu'à bon escient ils avaient poursuivi. Et, tout à
    coup, c'était sur l'orage, la tiédeur de la brise déchirant les nuées et laissant voir dans toute sa beauté le temple qui surgit.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Entré à sept ans au Conservatoire de Vienne, Enesco s'y jettait avec avidité sur la connaissance des techniques auxquelles il s'attachait avec ardeur. Nous le
    retrouverons ensuite bientôt à Paris, dans la classe de Massenet. Massenet parlait avec admiration, mais aussi avec un peu de frayeur, de celui qu'il appelait "votre compatriote inouï". En effet,
    nous ne tarderons pas à voir, peu après sa sortie du Conservatoire, Enesco se livrer à toutes les audaces. A partir de 1900 surtout, rien ne résistera plus à son goût de grandeur et de liberté.
    Près de ce jeune homme aux envols d'aigle, Debussy paraîtra un ancêtre.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">L'audition de ses premières compositions créa à Paris une sorte de stupéfaction, beaucoup de curiosité et de respect. Je veux parler ici de ce qui a suivi le
    <em><strong>Poème roumain</strong></em>, reçu avec enthousiasme, et les éclatantes <em><strong>Rapsodies roumaines</strong></em>. Le tumulte tempétueux se précipitait chez Enesco. Des harmonies
    géantes le sollicitaient et lui ordonnaient de les faire vivre. L'exaltation montait. Le Niagara roulait ses nappes sonores que surmontait en frissonnant une brume irisée.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Et ce seront les deux premières sonates pour piano et violon. Et ce sera la <em><strong>Symphonie en mi bémol</strong></em>, et ce sera la <em><strong>Symphonie
    Concertante</strong></em>, symphonie que plusieurs jugeaient terrible, parce qu'ils en demeuraient tout étourdis.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Un peu surpris, affolés même, ses auditeurs lui crièrent-ils :&nbsp;</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">- Casse-cou ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Peut-être, mais ce n'était pas d'eux ni des critiques ni même de ses amis qu'Enesco devait apprendre la douceur, le triomphe d'un retour vers quelque chose de plus
    humain, de plus profond, de plus sublime. Et le <em><strong>Dixtuor</strong></em> et toute la <em><strong>Symphonie Concertante</strong></em>, y compris la <em><strong>Toccata</strong></em>,
    l'éblouissante <em><strong>Toccata</strong></em>, La <em><strong>Pavane</strong></em>, La <em><strong>Bourrée</strong></em>, demeureront comme la preuve d'un tour de force qui n'aura plus besoin
    de se renouveler.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">La guerre éclatait. Enesco revennait dans son pays, il en aspirait de nouveau le charme, déchiré, cette fois par la clameur de la mêlée, les cris de souffrance,
    l'appel d'une race dont il était le symbole radieux. Penché sur les blessés, sur les âmes, respirant à pleins poumons l'antique mysticisme de la terre qui exhalait vers lui son soupir
    envahissant, Enesco se rejoignait. Après l'évasion nécessaire, il était là devant l'héroïsme, devant la mort, devant la vie. Comme au temps de son enfance, il passait ses mains sur un clavier
    sonore qui, note à note, lui répondait. Comme aux temps de son enfance, toutes les possibilités renaissaient devant lui. La moisson levait aux chants d'un infini dont il devennait le
    maître.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Ce n'était plus le Prométhée musical de tout à l'heure qui, dans son besoin de surnaturel, avait déchiré les lois et en avait créé d'autres, ce n'était plus le
    ravisseur de l'éternelle flamme planant si haut dans un air si raréfié que le public haletant avait à peine à le rejoindre, mais le créateur vers qui montaient les voix des Océanides et les
    promesses de délivrance.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">La substance collective le reprennait. Lui, si détaché de la terre, il en recueillait la sève. L'atavisme, impérieusement, le saisissait, dont il devennait le
    prophète.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Nous étions loin de l'esthète tourmenté, du modernisme aigu. Le goût, la "gourmandise des harmonies somptueuses", qui, selon sa propre expression, seront désormais
    sa raison d'être, le transportaient en dehors du domaine insaisissable, auquel il s'était accoutumé. Le septentrional raffiné se replongeait dans une ambiance de fraîcheur orientale. Et,
    d'ailleurs, il y avait maintenant plus de substance, pour ainsi dire, plus de réalité, dans la contexture de sa musique.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    &nbsp;
  </p>
  <div>
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      </div>
    </div>
  </div>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Au sujet de la <em><strong>Symphonie Concertante</strong></em>, Jean Huré avait pu écrire ceci :</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">"Enesco est de ceux qui imposent des formes musicales et ne les subissent pas. Son talent est absolument sûr, et si, parfois, il nous semble déconcertant, c'est
    qu'un génie supérieur le place au-dessus de notre compréhension. Il y aurait quelque naïveté à juger Enesco avec les mêmes <strong><em>criteria</em></strong> que l'on applique si facilement aux
    autres contemporains. Georges Enesco est le plus moderne des compositeurs contemporains. Il semble que le délicieux auteur de <em><strong>Pelléas</strong></em> soit antérieur de vingt-cinq ans à
    l'auteur du <em><strong>Dixtuor</strong></em>."</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">A ce conquistador des hautes régions maintenant, tout était possible, et aussi l'immédiate spiritualisation de la matérialité des thèmes. Cet Orient, dont il avait
    recueilli, sans le savoir, toute la lumière, il allait le transposer dans l'ordre de l'éternité. Là était la splendeur, à chacun sensible, de la <em><strong>Sonate</strong></em> que vous pourriez
    écouter... Pour moi, et de façon quasi tangible et pour vous invisiblement, elle reconstruit, avec leurs dômes d'argent et d'or, les petites églises dont je vous parlerai tout à l'heure, et, au
    loin, Byzance et ses théologies pourprées. Elle refait les instants, celui où, dans la cour à colonnettes blanches d'un couvent, le moine s'avance dans sa longue robe qui traîne sur le sentier
    poussiéreux. Il tient à la main un vase de grès où l'encens fume. Tenez ! Entendez-vous la musique s'envoler dans la clarté avec la grâce d'une spirale embaumée ? L'homme sombre, haut coiffé
    d'une mitre de velours vermeil, va ouvrir les portes vieilles et bleues du sanctuaire.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Regardez tout à coup, au fond, rutiler l'autel enguirlandé de veilleuses qui brûlent vaguement. Regardez les icônes. Comme elles scintillent !</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Une petite villageoise est entrée à la suite des visiteurs. Elle a quitté à la porte son mince troupeau qui bêle. Elle s'agenouille, ayant posé devant la Vierge une
    corbeille pleine de prunes. La musique a l'odeur de ces fruits violets et la palpitation soudaine de la prière, mais elle ne s'attardera pas à préciser l'impression fugace. D'autres passions
    l'entraînent, d'autres résurrections. Et ce seront des rivières vertes de saules, un fleuve si grand que tout le ciel s'y peut contempler. Et ce seront les cris des villes surprises par le
    barbare dans leur sommeil, et ce seront des victoires et, sans cesse, les antiques chansons.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    &nbsp;
  </p>
  <div>
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    </div>
  </div>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Toute l'oeuvre d'Enesco excipe de ces dons, lesqquels prennent le public à la gorge, l'empêchent de respirer et même de réfléchir, mais lui donnent la joie des
    découvertes décisives : découverte d'impressions, gemmes perdues et retrouvées, souvenirs ici d'une courte mélodie, saisie au vol, quelques notes formant par là un groupe vite dénoué.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Voilà de quelle façon Enesco traitait ces chants populaires roumains qu'on ne verra jamais tout entiers se montrer dans ses évocations. Il faisait d'eux comme un
    poudroiement d'or et de pourpre, dont il constellait ses morceaux. Il les attrapait au passage, marquait leur départ et leur retour, n'attachait leurs thèmes à aucun devoir, mais bien plutôt les
    laissait au plaisir d'errer, de se transformer, en une étincelante couleuvre dont on ne sentait la souplesse que par la rapidité de sa disparition. Cette façon de se servir du folklore musical
    était, je crois, unique en son genre et donnait aux chants populaires roumains, tels que les emploiyait Enesco, des chances inouïes de faire coïncider leur rôle mélodique avec l'unanime harmonie,
    et de bondir, tantôt ceinture glissante à la taille d'une jeune fille, tantôt lance qui luisait au vol d'un cavalier.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Droite ou couchée, la chanson se propage et file. Elle se perd aux méandres de l'orchestre et y devient trame et ornement. Et de son caractère premier, il ne lui
    resterait rien, si de ce caractère elle n'avait imprégné l'ensemble.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Maintenant, après les triomphes que vous savez, les capitales conquises, les auditions acclamées, Enesco s'apprêtait à nous donner un
    <em><strong>OEdipe</strong></em> : mystique d'Orient éclosait sous la clarté cruelle parfois du ciel hellène et, pour les choeurs, employait sans doute de ce folklore à demi asiatique qui, dans
    la Grèce d'antan, comme chez nous, avait dû être chanté par les multitudes.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Voilà, à coup sûr, ce que, grandi par son génie si déchiré et si doux, nous a apporté Enesco.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Le sujet sied à son âme penchée vers le mystère. OEdipe châtié parce qu'il a déchiffré l'énigme, n'est-il pas le symbole de l'humanité angoissée qui, à tout prix,
    veut savoir vaincre le secret de l'infini d'où elle vient et de l'infini où elle va ? OEdipe a cru y parvenir. Il en sera puni.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Et le drame immense, qui se joue entre l'être et sa destinée, n'aurait pu trouver d'interprète plus magnifique, plus averti aussi qu'Enesco, venu, de même qu'OEdipe,
    d'une terre lumineuse et, comme OEdipe, sans cesse en lutte avec le monstre pour apprendre et pour savoir. L'étonnante perfection de sa technique, dont les arcanes lui étaient, à force de
    travail, devenus familiers, l'aidera à vaincre le Sphinx. Le Sphinx Pinx, c'était le nom que se plaisait à lui donner la reine Elisabeth de Roumanie (Carmen Sylva). Etait-ce en souvenir de cette
    appellation qu'Enesco affrontait son homonyme à l'énigme ?</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Eh bien ! figurez-vous que j'en suis certain. Plein de poésie et de mystère, fidèle aussi, ô combien ! à ce qui aura été la grâce et le feu de sa vie c'était en
    mémoire de Carmen Sylva que son Sphinx à elle était devenu le musicien d'OEdipe, et j'imagine encore ceci qu'entre OEdipe et le Sphinx, celui qui portait son nom avait voué une secrète préférence
    au monstre dont il avait dû peindre en accents incomparables la fureur et le désespoir.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Si cette appellation de muse n'était usée, finie ou singulièrement mal portée, je dirais que la reine Carmen Sylva aura été pour Enesco la muse, la vraie, celle dont
    les médiocres ne parlaient pas. Grâce aux dieux, ils ne la connaissaient guère. Ils ne l'ont jamais surprise là-haut, à Delphes, près de la fontaine de Castalie, dansant avec ses soeurs. De
    rochers en rochers, elle semait son jeune rire sur la source où elle venait de se mirer.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <div>
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    </div>
  </div>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Elève de Clara Schumann et de Rubinstein, musicienne remarquable elle-même, Carmen Sylva aura eu tout de la muse, même les fantaisies qui se heurtaient durement aux
    barreaux de l'étiquette, et de la monotonie que lui imposait son rôle de souverraine. Elle s'y pliait avec peine. Mariée à un époux rigide, à un prince souabe, esprit de rare lucidité et de
    discipline redoutable, Carmen Sylva vivait à plusieurs étages au-dessus du quotidien. Elle vivait ardemment sa vie de poète, sa vie d'imaginative, toujours en alerte. Pas de jour où le roi ne lui
    reprochât ses magnifiques incartades verbales, ses aspirations, ses après-midis souvent entièrement consacrés à la musique ou au plaisir d'entendre et de dire des vers.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Un petit cercle d'amateurs dévoués, de femmes profondes, s'était noué autour d'elle et la protégeait silencieusement contre les intempéries de la cour. Par ailleurs,
    on la comprenait mal, ou à peine ; mais, dès qu'on la voyait, sitôt qu'on entendait sa voix mélodieuse et comme lointaine préciser les contours de ses songes ou s'attaquer à tel problème de la
    pensée, à telle théorie ancienne ou nouvelle (la reine était cultivée et "pleine des antiques études"), l'interlocuteur se déclarait vaincu par tant de douceur jointe à tant de prestige
    inattendu.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Dans son salon, sur qui rayonnaient Rembrandt, Mantegna, Titien et le Corrège et où un grand Ribéra mettait des torses jaunes et suppliciés, on avait, tour à tour,
    entendu Joachim déjà vieux, Paderewski aux longs cheveux couleur d'airain, donner leurs âmes devant cette musicienne qui, souvent, mettait au pied des orgues sa mince silhouette blanche ou
    accompagnait au piano - Van Dyck venu à Bucarest pour quelques jours - Sauer, qu'elle appréciait si fort.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Parfois, ces assises illustres se tenaient à Sinaia. Dehors, les sapins géants se suivaient de ravins en ravins, les Karpathes sonnaient la joie des torrents et des
    senteurs. Un grand jet d'eau renouvelait son panache sans cesse écroulé. Ah ! ce Castel-Pelesch d'alors, où, dés le matin, ils recevaient dans leur chambre un appel joué au piano à l'étage d'en
    bas par la reine et qui, à travers quelques accords convenue et plaqués avec force, faisait prévoir les fastes de la journée ! Un passage de Bach promettait l'audition prévue de quelque oeuvre du
    maître de Haydn.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">On devine alors ce que fut la rencontre entre Carmen Sylva et Enesco, entre ce jeune Moldave, fier et doux, et que le génie déjà caressait, et la souveraine à
    l'existence tourmentée, mais radieuse, et qui, arrachée à tant de joies, exilée de tant de tendresses, devait ne plus trouver qu'en lui la consolation sublime à laquelle elle avait droit. On
    peut, à juste titre, dire qu'Enesco aura été le fils harmonieux et la seule joie durable, la seule affection permise que le sort de cette reine daigna lui consentir.</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Il est des jours où, soudain, le passé vous envahit, comme une onde. En ce moment, tandis que j'écris cet exposé, je le vois, ce passé, il me prend, et je me
    retrouve dans la salle de cet Athénée de Bucarest où, pour la première fois, on entendit Enesco. A quelques pas de moi, de vous, est la reine, ses belles mains aux veines bleues posée sur le
    rebord de sa loge, de cette loge où, si souvent, auprès d'elle on a écouté Beethoven, Mozart et vu son âme les absorber. Mais dans notre délire commun que nous vivons, c'est à travers Enesco
    seulement que nos pensées se touchent.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Voyez, modeste, comme il l'était demeuré, l'adolescent s'avança, l'archet à la main, le regard perdu au loin, avec sur lui ce poids de volupté intime et de songe
    dont, heureusement, il ne se délivrera jamais. Il tenait la tête de cette étrange et attirante façon que, dans sa remarquable étude sur le maître, un article de l'époque a si bien fait
    sentir.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Enesco venait bien de chez lui, des vastes campagnes, et cependant, il arrivait d'ailleurs, de quelque patrie inconnue dont il était le messager. Fiévreuse, ses yeux
    purs étincelant de bonheur, la reine écoutait comme on respire. Et l'on sentait que dans ses veines, avec la course de son sang, l'harmonie révélée circulait comme l'air chargé de soleil. D'elle
    à nous, apportés par le miracle musical, les effluves des douleurs subies et de la foudroyante joie, transmis par cette musique, se nouaient en une communion intense. Ce que la reine aiamait
    par-dessus tout en Enesco, c'était le rapsode, et alors nous découvrons non sans plaisir qu'un éminent musicographe ( M. Goldbeck - l'aura, sans le savoir, suivie dans cette appréciation.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Le terme de "rapsode" était très cher à Carmen Sylva. Elle y enfermait, à côté d'Homère et de quelques autres, le désespoir et la puissance de tous les lyrismes, le
    vagabondage de l'inspiration poétique, quelque chose de primitif et d'impérissable, de vague, et qui se désespère dans un éternel effort de se fixer.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">L'oeuvre du rapsode est une manière de "poésie pure", de distillation transposant le réel, dont elle se sert, et de tous les horizons arrachant des lambeaux pour en
    bâtir un fantastique palais de sable, de granit, où, soi-disant las de ses errances, le rapsode, du haut des tours, regarde pour distinguer vers quels chemins il pourra s'en aller encore.</span>
  </p>
  <p>
    <span style="color: #000000;">Ce palais, cette haute demeure, Enesco compositeur, Enesco sphinx, qui ne cèdait à OEdipe que pour lui renouveler son énigme, notre Enesco, devenu l'Enesco éternel,
    ce palais, il l'habita parfois. Mais qui pouvait te retenir dans ta course vers toi-même, ô génie !</span>
  </p>
  <p>
    &nbsp;
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    &nbsp;
  </p>
  <div>
    <div>
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                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
                    </item>
                  <item>
            <title><![CDATA[LA CARTE DE TENDRE de Mlle de SCUDERY]]></title>
            <link>http://yvesvianney.over-blog.com/article-la-carte-de-tendre-de-mlle-de-scudery-103520371.html</link>
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            <pubDate>Mon, 16 Apr 2012 15:40:00 +0200</pubDate>
            <description><![CDATA[
            <div class="ob-section ob-section-html"><p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;">(Novembre 1653)</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000000;"><img alt="La-carte-de-Tendre.jpg" height="230" width="300" class="CtreTexte" src="http://idata.over-blog.com/4/35/69/52/La-carte-de-Tendre.jpg"></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">Cette carte représente un pays imaginaire, pays de l'amour courtois et platonique, symbolisant les conventions de femmes précieuses qu'on disait ridicules. Grâce à
    cette carte, le discours amoureux se transforme en jeu d'esprit, en une sorte de dérive intime le long des correspondances sentimentales. Invitation à la promenade dans les humeurs à la mode de
    l'époque, la carte apporte un texte paysager plein de renseignements précieux sur les goûts et les moeurs d'un mouvement culturel qui devait servir de référence au discours amoureux, et qui
    n'était, en fait, qu'une simple poussée n'ayant pas excédé dix années.</span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    &nbsp;
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  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000080;">Sur la carte, un grand fleuve nommé "Inclination" relie deux villes, Nouvelle Amitié et Tendre sur Inclination. Deux autres villes existent sur la carte de Tendre,
    Tendre sur Reconnaissance et Tendre sur Estime, situées chacune sur un fleuve rejoignant "Inclination" à son embouchure vers la mer "Dangereuse". Pour se rendre dans ces deux villes bâties au
    nord-est et au nord-ouest du pays, deux routes, se faufilant à travers des villages qui jalonnent l'itinéraire, sont possibles. Vers Tendre sur Reconnaissance, on traverse Complaisance,
    Soumission, Petits soins, Assiduité, Empressements, Grands Services, Sensibilité, Tendresse, Obéissance, Constante Amitié. Vers Tendre sur Estime, on passe par Grand Effort, Jolis Vers, Billet
    Galant, Billet Doux, Sincérité, Grand coeur, Probité, Générosité, Exactitude, Respect, Bonté. Mais gare à ne pas s'égarer, car tout près de Complaisance, en allant vers l'ouest, on trouve
    Perfidie, Médisance, Méchanceté et finalement la mer d'Inimitié. Semblable fourvoiement si l'on va trop vers l'Est. De Grand Esprit, on se perdra vers Négligence, puis Tièdeur, Légèreté, Oubli
    conduisant droit vers le lac d'Indifférence.</span>
  </p>
  <p style="text-align: center;">
    <span style="color: #000080;"><img alt="Madeleine de Scudery" height="100" width="72" class="CtreTexte" src="http://img.over-blog.com/72x100/4/35/69/52/Madeleine-de-Scudery.jpg"><br></span>
  </p>
  <p style="text-align: left;">
    &nbsp;
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  <p style="text-align: left;">
    <span style="color: #000000;">A Melle. de Scudery on reproche d'avoir tiré une passion très sensible du coeur à l'esprit, et convertit des mouvements en idées. On voyait en elle une "janséniste
    de l'amour", une prude saupoudrée de galanterie. Les gens du XVIIème siècle, décevant dans la métaphore "précieuse" la pensée futile d'austères coquettes, eurent tort de prendre au mot ce qui
    n'était qu'un divertissement parisien. Car, ce faisant, criant à l'absurdité, ils firent la renommée du pays de Tendre. Ce badinage superficiel, qui s'interrogeait sur le conflit entre raison et
    coeur, se donnait surtout comme oeuvre l'analyse de l'effet de l'absence en amour. Il se révéla être un témoignage capital sur l'évolution des esprits et des mentalités. Témoignage capital sur
    l'évolution des esprits et des mentalités. Témoignage autant plus prégnant qu'il se présente tout en nuances, comme un voyage alliant l'ingéniosité à la surprise, un voyage dans l'anatomie des
    coeurs vers la distinction.</span>
  </p></div>
     ]]></description>
                          <dc:creator><![CDATA[Yves Vianney]]></dc:creator>
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            </channel>
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